Polisophie · Essai personnel
Ce que j’ai encore envie de devenir, même quand personne ne promet que l’effort sera récompensé.
À la base, j’ai lancé une vanne. Et derrière, j’ai commencé à préparer la suite.
Je tombe sur un short d’un streamer. Il parle de méritocratie, de cette promesse d’être l’élite, pendant qu’il joue aux jeux vidéo. Le contraste me fait marrer. Je lui envoie :
« T’inquiète, t’as levé toute ambiguïté : à te voir, on n’y croit plus non plus. »
Voilà. Cartouche partie, dignité du débat public sauvée. J’avais aussi préparé la variante : « On ne risque plus de te confondre avec l’élite. » Le service après-vanne était prêt.
À la fin du short, il vise aussi l’idée qu’avoir galéré en prépa donnerait droit à un salaire. Là-dessus, mon exemple de peinture le rejoint. Ce qui me fait réagir, c’est surtout le mur annoncé aux jeunes qui y croient : qu’est-ce qu’on leur donne pour avancer après ça ?
Je joue aussi, parfois pendant que j’essaie de raconter un truc qui me paraît très profond. Donc le tribunal de la manette peut rester fermé. Je connais à peine ce gars. Mais sa propre activité me pose une question : quelle place laisse-t-on aux compétences qu’on développe quand on critique la méritocratie ?
Je fonctionne souvent comme ça. Je lance un hameçon, un paradoxe, une pique, puis je m’imagine le débat. Les objections, les réponses, d’autres vannes. Dans ma tête, on en est déjà au troisième échange ; dehors, personne n’a encore répondu. Je me fais tout un film. Il y a du travail de pensée là-dedans, et aussi un type qui s’amuse beaucoup tout seul.
Cette fois, le film m’a ramené à une question plus personnelle : pourquoi ce discours m’agace-t-il autant, alors qu’avant, j’aurais pu en tenir une partie ?
01 · Mon propre déplacement
J’avais vite fait de regarder d’où tu venais
Avant, je regardais beaucoup la naissance, la classe sociale, les avantages. Tu avais réussi ? D’accord, mais tes parents ? Ton milieu ? Tes contacts ? Il y avait toujours quelque chose à remonter avant toi.
Quand quelqu’un raconte s’être fabriqué tout seul, on peut regarder qui lui tenait l’échelle. Une famille qui transmet des livres, de l’assurance, du temps ou de l’argent, ça compte. Mais ce qu’on reçoit et ce qu’on en fait, ce sont deux choses à regarder.
À force, je pouvais presque raconter une réussite sans qu’il reste quelqu’un dedans. Les conditions avaient tout fait. Le type était passé par là, accessoirement.
Or il a peut-être appris, recommencé, pris un risque, construit quelque chose. Il a fait un usage de ses appuis. Et celui qui a beaucoup travaillé sans obtenir la place espérée a aussi fait quelque chose de réel. Le résultat social et le travail accompli ne se recouvrent pas proprement.
Le mot mérite contient déjà plusieurs choses : l’effort qu’on estime, les difficultés traversées, les qualités qu’on reconnaît. La méritocratie, elle, désigne un système où le mérite détermine la hiérarchie. Ça tient en une ligne. Pour décider qui mérite quoi, bon courage.
La méritocratie que j’ai envie de défendre : des places ouvertes à ce qu’on apprend à faire et à ce qu’on apporte, avec la possibilité de progresser, de se mesurer et de recommencer.
C’est ma direction de travail. Elle oblige aussi à regarder les accès verrouillés, les critères bidons et les privilèges de ceux qui se sont installés. Il existe des endroits où la compétence fait gagner une place, d’autres où le carnet d’adresses travaille beaucoup plus que toi. Dire « tout est mérité » ou « rien ne l’est » nous évite surtout de regarder comment ça fonctionne.
Mes heures de peinture ne sont pas une facture adressée au monde
Je peux passer des heures à peindre et obtenir un résultat moins bon qu’un peintre qui comprend les couleurs, pose la bonne lumière et travaille avec un geste sûr. J’ai transpiré. Lui sait faire. Mes heures comptent dans mon apprentissage ; elles n’obligent personne à trouver mon tableau formidable.
C’est parfois vexant. Mais ça donne une question autrement plus utile : qu’est-ce que je dois apprendre ? Répéter dix fois le même mauvais geste, c’est aussi travailler. Apprendre à le corriger change la suite. L’effort, la maîtrise et la récompense sont trois choses qu’on mélange vite.
Il y a aussi ce qu’on choisit d’en faire. Je pense à une amie qui étudie la musicologie. La question que je lui pose, c’est ce qu’elle pourrait en faire. On peut regarder l’enseignement, la médiation, imaginer une chaîne, rencontrer des musiciens, fabriquer un projet. Chaque piste demande son propre boulot. Le père d’un pote m’avait lancé : « Faut faire des choix. » Ça paraît con. J’avais pourtant besoin de l’entendre. Ce que j’aime apprendre et la façon dont j’en vivrai demandent deux réflexions.
02 · Les capacités qu’on acquiert
À force de tout expliquer, qu’est-ce qu’on donne envie de faire ?
Ce qui me gêne, c’est le moment où une explication des obstacles devient une invitation à rester devant. Le système est verrouillé, les autres ont des avantages, les dés sont pipés. Très bien. Maintenant, qu’est-ce qu’on essaie ?
J’attends d’un discours qu’il me donne une prise : apprendre un métier, monter un projet, comprendre ce qui me bloque.
Dans une partie des discours de gauche que j’écoutais, j’ai fini par entendre surtout la distribution des causes : le milieu, le capitalisme, les dominants. J’avais de quoi expliquer mon impuissance. J’avais moins de quoi travailler ma puissance. C’est là que j’ai commencé à décrocher.
Excusocratie : quand chaque difficulté trouve son responsable ailleurs, et que la question « qu’est-ce que je peux essayer ? » finit par sortir du débat.
Voilà le mot qui me vient. Le système peut avoir de vrais verrous ; ça donne du travail pour les ouvrir. Mais quand « le capitalisme » répond à tout, y compris à ce que je n’ai jamais essayé, on tient surtout une belle gris-béquille. Je peux avoir une critique du monde et regarder où je déconne. Les deux tiennent dans la même tête.
J’avais retrouvé ce problème dans notre article sur Franck Lepage. Le paradoxe que je lui opposais ressemblait à ça : tu abandonnes la promesse d’émanciper les jeunes des banlieues par la culture parce que les bourgeois se cultivent aussi, puis tu racontes cette désillusion devant ceux que je vois comme un public déjà cultivé. Si transmettre leur apporte encore quelque chose, pourquoi cela aurait-il perdu sa valeur pour les premiers ?
Dans mon souvenir des commentaires, ça repartait sur « bourgeois », sur « c’est facile de critiquer », sur ce que moi je ferais de mieux. J’avais préparé une discussion sur la transmission et on se retrouvait à vérifier mon permis de critiquer. Pourtant, la question reste : si j’apprends quelque chose sans rattraper le voisin, est-ce que mon chemin ne compte plus ?
Je n’ai aucune envie de passer ma vie à dépendre de celui qui m’explique pourquoi je suis dépendant. À un moment, j’aimerais savoir faire.
La fiche de personnage continue de s’écrire
Cette image des points de départ me rappelle une idée de naissance que j’associe à Bernard Werber. Dans mon souvenir, on croit avoir tiré le bon lot avec une famille confortable ; puis on se demande ce que cette facilité fera de nous. Quelqu’un de moins bien loti pourra développer de la débrouille, une hargne, une façon de chercher les passages. Ce souvenir me déplace le regard : qu’est-ce que le classement de départ laisse encore ouvert ?
Imagine deux frères : l’un semble avoir tous les atouts qu’on admire, l’autre apprend à faire rire, à rencontrer les gens, à improviser. Lequel a « la meilleure fiche » ? Ça dépend déjà de ce qu’on regarde. Les compétences se développent dans des directions différentes. Nos monocadres savent très bien compter une seule colonne.
« Pourquoi pas moi ? » laisse une tentative ouverte. Ensuite, il faut apprendre, rencontrer le réel, accepter de changer de méthode. La conviction peut me mettre au travail ; elle ne signe pas le résultat à ma place.
03 · Ce que je défends
J’ai envie qu’on puisse devenir bon
Je me surprends aujourd’hui à défendre des mots que j’aurais accueillis avec plus de méfiance : effort, exigence, excellence, parfois élitisme. J’y cherche le droit d’avoir des modèles, de reconnaître quelqu’un qui fait mieux et de vouloir apprendre de lui.
Quand je lis un grand poème, je sens une hauteur. Quelqu’un a travaillé la langue, trouvé une forme, engagé quelque chose de sa vie. Ça me donne envie de lire davantage, d’essayer, de comprendre comment il a fait. Il y a une différence entre nous, et cette différence m’attire. Elle peut devenir un chemin.
Le problème arrive quand la hauteur se transforme en caste. Ceux qui sont installés gardent le titre, les accès, les bonnes portes ; les autres sont priés d’admirer depuis le trottoir. Là, mon vieux fond anarchiste se réveille assez vite.
Et les places au sommet sont rares. Le sport le montre brutalement : on peut beaucoup travailler et ne jamais atteindre le podium. Alors qu’est-ce qu’on construit autour ? Des clubs, plusieurs niveaux de compétition, des métiers, des passages vers l’entraînement ou la transmission. Si toute une filière ne sait reconnaître que son champion, elle laisse énormément de travail sur le bord de la route.
Après les mauvais résultats français aux JO de Rome en 1960, la préparation et l’organisation du sport sont publiquement mises en cause : Maurice Herzog en parle à la télévision, et le débat au Sénat du 25 octobre rapproche sport pour tous et préparation olympique. J’y vois une question très concrète : où apprend-on, avec qui, avec quels moyens ? Une élite se prépare aussi par tout ce qu’on permet de faire avant la sélection.
Ce que j’aime, c’est une exigence qu’on peut rejoindre, discuter, dépasser. Un bon prof, un artisan qui connaît son geste, quelqu’un qui arrive à construire une pensée : ils donnent envie de se mettre au travail. Et chacun peut rencontrer cette exigence dans des choses différentes. Heureusement. Si toute l’humanité se mettait à écrire mes poèmes, on aurait un sérieux problème de plomberie.
Mes aspirations sont là. Avoir davantage de mots. Comprendre un peu mieux. Créer quelque chose qui ait ma gueule. Devenir moins facile à conduire par le bout du nez. Pouvoir aider quelqu’un avec autre chose que des bonnes intentions.
C’est l’individualisme que je défends : devenir quelqu’un qui puisse juger, agir, coopérer, dire non. Quelqu’un qui ait travaillé ce qu’il a reçu.
04 · Le cadre et la sortie
Donne-moi de quoi te dépasser
Pour avancer, il faut bien commencer quelque part. Une langue, des notions, quelqu’un qui corrige ton geste. Un référentiel pour comprendre où tu te situes. J’ai beau aimer l’émancipation, je vois mal ce qu’on va faire d’une liberté à laquelle on n’a donné aucun outil.
Puis un jour, le cadre peut devenir trop étroit. Tu as appris assez pour voir ses limites. Tu veux essayer autrement, tu contestes, tu vas chercher ailleurs. Ce moment peut être pénible pour celui qui t’a formé. Il peut aussi être une de ses réussites.
Le mérite trouve une place dans ce passage : quelqu’un m’a montré, puis j’ai travaillé le geste jusqu’à pouvoir m’en servir. Reconnaître ce que je dois aux autres donne du relief à ce que j’ai accompli.
Cette sortie du cadre, je la retrouve dans ma lecture de Fight Club. Le narrateur a suivi le parcours, accumulé les objets, et ça ne remplit pas sa vie. Tyler lui donne une manière de casser. Le lion rugit, c’est grisant. Mais on en fait quoi, après ? Quand le narrateur tient la main de Marla à la fin, j’y vois la possibilité de commencer quelque chose avec quelqu’un. Cette lecture rejoint le chameau, le lion et l’enfant de notre chanson Éthique.
05 · Prendre l’autre au sérieux
La gommette ou quelque chose qui fait grandir ?
C’est aussi ce qui m’a conduit à la Considérance. « Bienveillant » revenait partout. Tout le monde voulait être bienveillant, la salle était bienveillante, le désaccord devait remplir un formulaire avant d’entrer. À force, je me demandais ce qu’on faisait vraiment pour la personne.
J’en ai tiré un poème avec des gommettes et une critique de la rhétorique qui rassure son camp. Chez Viktorovitch, j’avais parfois l’impression d’un public conforté ; chez Victor Ferry, j’aimais me sentir moi aussi visé par la question. Quelqu’un me faisait travailler au lieu de tamponner ma fiche de bon élève.
Considérer quelqu’un, c’est regarder à qui l’on parle, ce qu’il essaie de faire, ce qui pourrait l’aider à avancer. Parfois une écoute, parfois un « là, tu te racontes des conneries » qu’on peut discuter ensemble. Je le crois capable de comprendre et de progresser ; je peux donc lui demander un effort, y compris celui de me répondre.
J’ai parfois en tête l’image du sergent instructeur : assez tourné autour, on se lève, on essaie, on reprend le geste. J’aime ce que cette image dit de l’appui et de l’exigence. Pour quelqu’un en détresse, le besoin reste à comprendre avec lui ; lui crier dessus ne devient pas un soin parce qu’on a mis des rangers.
Ça passe aussi par le travail des arguments. Dans notre Théâtre cathartique, on demande ce qu’un chiffre mesure, à quoi on le compare, ce qu’on peut en conclure. Il ne suffit pas d’agiter une statistique comme un steak sous le nez du public. J’attends de celui qui m’explique qu’il me donne de quoi refaire ce chemin moi-même.
C’est l’exigence que j’aimerais tenir sur le blog. Sinon, on aura fabriqué notre petite boutique à monocadres. Avec de jolis SVG, certes.
06 · La vanne revient vers moi
Ce que j’avais mis dans son écran
Je reviens au streamer. J’étais parti pour lui rentrer dedans. En discutant, j’ai surtout retrouvé ce que je ne veux pas perdre : le goût d’apprendre, de construire, d’avoir quelque chose devant soi.
Je me projette facilement. Je l’ai fait en imaginant répondre à Éric Sadin chez Thinkerview ; je le fais devant ce short. Ma tête fournit le décor et parfois les répliques de l’adversaire. Notre travail noétique ramène alors une question : qu’est-ce que j’entends, et qu’est-ce que j’ajoute ?
Quand je prétends secouer quelqu’un pour son bien, l’altéromirage peut venir me tirer la manche : quelle part de ma propre histoire suis-je en train de lui faire jouer ? Préparer plusieurs coups d’avance m’amuse. Encore faut-il que sa réponse puisse changer la partie. Sinon, je joue aux échecs tout seul et je m’applaudis à la fin.
La vanne, je la garde. Elle me fait rire. Et derrière, ma question reste : cette lecture du monde me donne-t-elle de quoi agir ? Identifier un verrou, contester un privilège, apprendre un geste, inventer un débouché : il y a du boulot. J’attends mieux qu’un diplôme d’impuissance encadré au-dessus du canapé.
Le mérite auquel je tiens se reconnaît dans des choses concrètes : un geste mieux maîtrisé, un texte qu’on a repris jusqu’à lui donner sa forme, une responsabilité qu’on assume. J’ai envie de devenir meilleur dans quelques trucs qui comptent pour moi. Et de rencontrer des gens qui me donnent faim de le faire.
Je ne demande pas qu’on me promette une couronne. J’aimerais qu’on arrête de confondre l’envie de grandir avec une faute à se faire pardonner.