Caricature éditoriale · La bulle est une formule satirique imaginée pour cet article.
Le riche continue de monter. Celui d’en bas voit pourtant plus loin. Entre le parapente de Franck Lepage, les ateliers d’Omar Youssef Souleimane et nos mots usés, une question : qu’est-ce qu’on transmet qui rend plus libre ?
ChamyChamo · Une pensée en chantier, des prises à retrouver
J’ai beaucoup regardé Franck Lepage. Ses spectacles m’ont appris à écouter les mots qui circulent dans une réunion, les phrases qui ont l’air pleines et dont on peut changer tous les morceaux sans déranger personne. Partenariat. Dynamique. Acteurs. Voilà, le projet est presque financé.
Et puis il y a cette scène du parapente. Le pauvre monte grâce à la culture. Le riche monte aussi. Les mains s’élèvent, l’écart demeure, la salle rit. La promesse du rattrapage social vient de prendre un courant d’air.
Cette scène me travaille. Parce que je connais des gens dont la culture a changé la vie. Parce que des mots, des livres, un enseignant, une rencontre peuvent donner de quoi sortir d’une impasse. Et parce que, dans cette histoire d’altitude, j’ai envie de demander ce que voit désormais celui qui était plus bas.
01 · L’écart et le chemin
Le riche monte aussi.
Et alors, je redescends ?
Dans le short du Canard réfractaire, Lepage raconte son ancien travail dans les banlieues et son abandon de la croyance en l’ascension sociale par la culture. La scène appartient aussi à Inculture(s) 1 : le texte du spectacle relie cette désillusion à son départ de Paris. [1]
Son objection atteint une promesse excessive : distribuer de la culture ne garantit pas une société égalitaire. Les places, les patrimoines, les réseaux et les conditions de vie comptent. Apprendre davantage ne crée pas automatiquement le poste qui manque.
Mais l’égalité des positions épuise-t-elle la question ? Savoir lire un contrat, mettre un nom sur ce qu’on ressent, discuter une autorité, comprendre une histoire ou écrire la sienne : voilà des différences qui se vivent. On peut rester moins riche que son voisin et devenir beaucoup moins facile à mener par le bout du nez.
Une émancipation peut être réelle avant de devenir un changement de classe.
Le bourgeois peut acheter trois bibliothèques pendant que je découvre mon premier livre. Ce livre peut quand même me retourner. Il entre dans ma vie, rencontre ce que j’ai traversé et ouvre une porte. Je n’ai aucune envie de laisser un classement social décider à ma place de la valeur de cette rencontre.
Deux questions dans la même montée
La distance entre les deux
Qui dispose des places, des ressources et du pouvoir ?
Le chemin de chacun
Que peut-il comprendre, exprimer et entreprendre de plus ?
02 · À qui parle-t-on ?
Qui reçoit encore la transmission ?
Sous cette vidéo, j’ai laissé un commentaire, puis précisé ma critique : à force de remplacer une culture institutionnelle par une culture critique militante, avons-nous parfois échangé une ouverture contre une grille plus étroite ? [2]
Je garde le souvenir d’un passage de Lepage sur la bourgeoisie intellectuelle et le camp vers lequel elle pourrait basculer. Voilà le paradoxe que je lui oppose : si cultiver les gens d’en bas ne suffit plus, puisque les bourgeois progressent aussi, pourquoi la transmission retrouverait-elle son intérêt devant un public déjà cultivé ? Si elle peut faire bouger les seconds, qu’est-ce qui autorise à dévaluer ce qu’elle apporte aux premiers ?
J’y vois une tension entre deux projets : donner à quelqu’un des moyens de penser, et le faire basculer dans son camp. Une salle acquise à la critique sociale peut apprendre beaucoup. Elle peut aussi devenir un entre-soi où l’on vient faire applaudir les conclusions. Émanciper quelqu’un, c’est accepter qu’il parte aussi de chez nous.
J’ai un ami qui a longtemps travaillé dans l’animation. Les moyens manquaient, les difficultés s’accumulaient, il s’épuisait. Il a rejoint un secteur plus aisé et il le vit mieux. Je comprends ce déplacement. On peut aimer transmettre et avoir besoin de reprendre de l’air.
Ce qui m’intéresse, c’est le moment où l’explication vient habiller un renoncement et finit par en faire une vérité générale. Nous avons appelé cela l’Intellectualibi. L’expérience fatigue quelqu’un ; une théorie arrive ensuite et décrète que le chemin ne menait nulle part. La théorie mérite alors d’être interrogée autant que le chemin.
Le Monocadre commence souvent avec une idée qui éclaire vraiment quelque chose. Elle prend ensuite tellement de place que tout le reste doit se présenter à son guichet. Si toute culture devient distinction, toute réussite reproduction et toute initiative mystification, où loger celui qui a effectivement découvert de quoi vivre autrement ?
03 · Les mots font le travail
Il démonte la langue de bois.
Et les mots de son propre camp ?
Le numéro de Lepage est excellent : des mots sur des cartons, on mélange, on improvise un discours. Partenariat, participation, développement… L’ordre change, la machine tourne. Dans le texte d’Inculture(s) 1, il joue avec seize mots. Le discours a l’air de dire quelque chose ; il pourrait continuer jusqu’au buffet. [1]
C’est précisément cette leçon que je retourne vers lui. On peut remplacer les cartons par « capitalisme », « bourgeoisie », « égalité », « solidarité », « justice sociale ». Une autre musique démarre. L’ennemi est désigné, la bonne intention garantie, la conclusion presque livrée. On a changé le jeu de cartes. Qui a repris le raisonnement ?
Ces mots sont chargés. Comme en poésie, ils appellent des images, des émotions, des associations. Une poésie peut nous faire éprouver cette charge. Un discours politique peut s’en servir pour nous faire avaler un programme. Le mot fait le travail ; les mesures passent derrière.
J’ai demandé à des amis ce qu’ils entendaient par « capitalisme ». La définition était beaucoup moins assurée que la condamnation. Le mot savait déjà qui accuser. Pour le reste, on verrait plus tard.
Voilà le fil de nos concepts. Le Réflexe culturel déclenche la réaction au mot. Le Monocadre ramène les problèmes à la même explication. La Grille-béquille devient l’appui dont on ne sait plus se passer. On peut dénoncer la pensée préfabriquée avec une pensée préfabriquée. Elle a simplement changé de fournisseur.
Dans l’esprit de notre Petit dictionnaire des grands mots :
- Égalité : tout le monde pauvre, les gardiens du principe un peu moins.
- Justice sociale : faire trimer Nicolas, prendre sa part et appeler ça le camp du bien.
- Solidarité : tu paies. Pour le consentement, on repassera.
Je vise ce tour de passe-passe : prélever au nom de l’émancipation, entretenir la dépendance et réserver les clés à ceux qui administrent la vertu.
Le petit dictionnaire donne à l’émancipation un autre cap : « Retrouver la capacité d’agir, de penser et de dire non, y compris à ceux qui prétendent vous libérer. » C’est aussi le droit de sortir de ce récit-là.
Pendant ce temps, des gens travaillent, apprennent, entreprennent, investissent et cherchent une sortie. S’émanciper peut aussi vouloir dire quitter une pensée de gauche devenue trop étroite. Certains gardent leurs exigences de liberté et de transmission ; c’est l’étiquette qu’on leur colle qui change. Les appeler « de droite » dispense commodément d’écouter ce qu’ils reprochent.
Le débat économique demande le même travail. Piketty revendique un horizon socialiste ; Porcher défend une économie mixte ; Zucman propose notamment un minimum d’imposition des milliardaires calculé sur leur patrimoine. Leurs propositions ont des différences qu’il faut lire. [5–7] Mon désaccord vise la place donnée au prélèvement, à la redistribution et à la décision collective lorsqu’on en attend l’essentiel de l’émancipation. Quelle place reste-t-il pour posséder, investir, transmettre, créer une activité et décider soi-même ?
Je me méfie de cette facilité à penser la liberté depuis le bureau qui la finance et en fixe les conditions. La puissance publique doit elle aussi répondre de ce qu’elle fait, de ce qu’elle empêche et des dépendances qu’elle entretient. Le mot « public » ne remplace pas cet examen.
La question atteint aussi les milieux culturels. Une subvention peut rendre une œuvre ou un atelier possible. Elle crée également un intérêt matériel à sa reconduction. J’attends donc de ceux qui analysent les intérêts de classe des autres qu’ils regardent les leurs avec la même netteté. À quel moment la défense de la culture se confond-elle avec celle de notre place ?
Ouvrir le paquet.Le ruban dit « émancipation ». Regardons ce qu’il y a dedans, qui l’a payé et qui conserve la clé.
J’explorais déjà ces mots qui parlent à notre place dans ma vidéo Tu es contre le fascisme ?. Le travail continue ici : rendre aux mots assez de précision pour pouvoir se disputer sur des choses, puis agir dessus.
04 · Avoir quelque chose à rejoindre
Qu’est-ce qu’on donne à aimer ?
Après les mots qui tournent en rond, revenons à ce que la culture peut ouvrir. L’entretien d’Omar Youssef Souleimane ajoute une expérience à cette discussion. L’écrivain raconte son arrivée de Syrie, son apprentissage du français et son attachement à la France. La littérature, notamment Éluard, faisait partie de ce qui l’attirait vers ce pays. Une œuvre avait commencé la rencontre avant même son arrivée. [3]
Dans les classes où il intervient, il rapporte aussi des paroles de rejet de la France et des justifications d’attentats. Il précise choisir des classes en difficulté : son récit éclaire ces lieux, sans mesurer la fréquence de ces opinions dans toute une génération. Ce qu’il raconte suffit pourtant à poser une question lourde : qu’arrive-t-il à la transmission quand l’héritage commun est surtout présenté comme une faute ?
Ma critique politique est là. Je reproche à une partie de la gauche militante et intellectuelle de faire de la culpabilité un principe d’éducation. Lorsqu’un enseignant, un créateur ou un militant réduit la France à ses dominations, il fournit un récit dans lequel l’appartenance devient embarrassante. Un jeune peut y entrer, quelles que soient ses origines. Je veux qu’on prenne ce mécanisme au sérieux et qu’on regarde ses effets.
La France contient aussi des livres, des métiers, des gestes, des paysages, des manières de cuisiner et de se parler. Je regarde une émission de cuisine et je vois surgir des régions, des produits, des souvenirs, des façons d’habiter. Entre Marseille et le Poitou, il y a tout un monde. Cette diversité-là me parle. Elle donne de l’épaisseur à ce qu’on peut transmettre.
Étudier les violences de l’histoire fait partie de cet héritage. Il faut encore laisser de la place à ce qui donne envie d’apprendre une langue, de lire ses auteurs, de connaître un village, de réparer un bâtiment, d’ajouter sa voix. L’appartenance se nourrit de choses qu’on peut rencontrer et pratiquer.
Notre article Islam : quand le dogme fait la loi interroge notamment la liberté de critiquer et de choisir. Cette liberté gagne une consistance lorsqu’on dispose de mots, de lectures et de rencontres pour l’exercer. On peut quitter un cadre, puis avoir besoin de découvrir tout ce qu’on est capable de construire.
05 · Prendre une place
Et si c’était toi qui accueillais ?
Souleimane propose un exercice qui me plaît : écrire une lettre à quelqu’un qui arrive en France. L’élève devient celui qui accueille, présente un lieu et peut y proposer un projet. Le geste lui donne une place active dans un monde à partager. [3]
J’y retrouve ce que nous travaillons dans Parler à l’humain. Expliquer à quelqu’un oblige à rencontrer sa propre pensée. Qu’ai-je compris ? Qu’est-ce que je connais de l’endroit où je vis ? Qu’ai-je envie de lui montrer ? Une réponse apparaît parfois au moment où l’on essaie de la donner.
Dans la Déshorizon, nous regardons cette difficulté à se projeter et la perte d’un horizon commun. La cathédrale en est l’image inverse : contribuer à quelque chose dont on ne verra peut-être pas l’achèvement. À une autre échelle, une lettre d’accueil, une chanson ou un atelier permettent aussi de participer.
L’argent compte pour faire tenir ces lieux : payer quelqu’un, ouvrir une salle, acheter des livres, donner du temps. Il faut ensuite un contenu, une exigence, une relation, une possibilité de progresser. Le budget nous dit quels moyens sont engagés. La rencontre nous oblige à regarder ce qui en sort.
Je reviens donc à une question toute simple : après cet atelier, cette lecture, cette discussion, qu’est-ce que la personne peut faire qu’elle n’arrivait pas à faire avant ? Une phrase à elle peut déjà être un début.
06 · Recommencer
Il faut rester un Sisyphe.
On peut lui filer un bouquin.
Transmettre demande de recommencer. Quelqu’un oublie. Quelqu’un décroche. Une formule séduisante vient remplacer ce qu’on avait mis du temps à comprendre. Et nous-mêmes, après avoir dénoncé une grille trop étroite, nous y retournons parfois en courant. Il y fait chaud, on connaît les meubles.
Je garde l’image de Sisyphe pour cette obstination. Dans une vie humaine, quelque chose peut rester d’un effort : un mot découvert, une question mieux posée, un lien, une pratique. Le rocher redescend parfois ; celui qui le pousse a peut-être appris le terrain, trouvé un appui ou rencontré quelqu’un pour la suite.
La Charrette de l’émancipation permet de poursuivre cette image : regarder ce qu’on transporte, la route, les obstacles et les moyens de repartir. L’autonomie prend corps dans des gestes aussi ordinaires que travailler, apprendre, investir, créer ou transmettre. Le savoir doit pouvoir descendre jusque-là.
Le cynisme me tente, moi aussi. Il économise beaucoup de fatigue : tout est foutu, les gens sont cons, le système gagne, on ferme. Mais je tiens à ce reste de naïveté qui se laisse encore toucher et essaie quelque chose. Une lucidité qui rend toute action ridicule finit par ressembler à une capitulation bien coiffée.
C’est pour cela qu’ici nous écrivons des critiques, des poèmes, des chansons, que nous reprenons des mythes et cherchons des mots. Nous voulons comprendre assez pour retrouver des prises. La culture donne aussi de quoi imaginer la suite et l’envie d’y mettre les mains.
Le riche est peut-être toujours plus haut.
Moi, d’ici, je vois un chemin que je ne voyais pas.
Je vais quand même aller regarder.
Ça résonne avec
Les points d’appui
- Franck Lepage. Short du Canard réfractaire, 0:00–0:58 ; texte d’Inculture(s) 1, représentation du 25 octobre 2006, pages 2–4 pour le parapente, pages 53–55 pour le discours construit avec seize cartons-mots. Le contexte précise sa critique de la démocratisation culturelle et du rattrapage social. Son entretien à Ballast du 22 juin 2015 développe sa conception de l’éducation populaire.
- Le point de départ de notre discussion. Commentaire du Chant des Mots et fil de réponses, consultés le 5 octobre 2026. Le passage sur le basculement politique de la bourgeoisie intellectuelle est ici rapporté comme un souvenir de l’auteur ; son extrait exact reste à identifier.
- Omar Youssef Souleimane. Entretien avec Front Populaire, 29 septembre 2026, 37 min 46. Lecture fondée sur les trente premières minutes de la retranscription automatique fournie par l’auteur : pages 8–9 pour le choix des classes et la lettre d’accueil ; page 11 pour la littérature et l’attachement à la France. Les passages sont paraphrasés. Les sept dernières minutes n’ont pas été retranscrites ici.
- Le Chant des Mots. Tu es contre le fascisme ?, notamment 0:00–1:05 et 1:41–2:14 : les mots, l’horizon et la langue de bois. Cette référence prolonge la démarche du blog ; elle n’identifie pas l’extrait sur le choix d’un camp évoqué plus haut.
- Thomas Piketty. Présentation par les éditions du Seuil de Vers le socialisme écologique. Chroniques 2020–2024, paru le 8 novembre 2024. Référence pour l’orientation politique revendiquée, pas évaluation de l’ensemble de ses travaux.
- Thomas Porcher. Entretien à Décideurs Magazine du 12 février 2025 : défense d’une économie mixte associant public et privé.
- Gabriel Zucman. Présentation de son rapport pour la présidence du G20, juin 2024 : proposition d’un minimum effectif d’imposition des milliardaires équivalant à 2 % de leur patrimoine. Cette proposition fiscale n’est pas une abolition de l’actionnariat.