n.m. — Néologisme
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- Définition poétique
- Définition courte
- Ce qui se perd d’abord
- Étymologie
- Haïku
- L’image derrière le mot
- Exemple en contexte
- Synonymes poétiques
- Remarque rabelaisienne
- Transmission, avenir et émancipation
- Les appartenances et l’enthousiasme
- L’avenir à crédit
- Quand la suite devient suspecte
- Un peuple qui veut mourir
- Retrouver du mouvement
- Du mot au trajet
Définition poétique
Le déshorizon est l’état d’une société, d’une époque ou d’un individu qui a perdu son ciel commun.
Une direction partagée disparaît : ce sens collectif qui portait les existences vers quelque chose de plus grand qu’elles.
Quand le déshorizon s’installe, la culture s’effrite, les récits se fragmentent, les institutions gèrent sans inspirer. Chacun cesse de se sentir embarqué dans une histoire commune. Alors les êtres se replient sur leurs refuges les plus proches : communauté, religion, idéologie, identité de groupe, nostalgie.
Le monde se rétrécit. L’horizon se casse en morceaux. On ne marche plus vers un lointain partagé ; on tourne en rond dans de petites certitudes rassurantes. Le déshorizon nomme cette panne de sens, cette fatigue de l’âme collective.
Définition courte
Perte d’un horizon commun : effondrement du sens collectif qui laisse chacun dériver vers des refuges identitaires ou idéologiques.
Ce qui se perd d’abord
Au cœur du déshorizon, il y a cette difficulté à se projeter : imaginer que ce qu’on aime, reçoit et construit pourra trouver une suite. Le refuge vient après. Avant de chercher un abri, on a perdu confiance dans la route.
On travaille encore, on paie, on entretient sa maison, on apprend des choses. Mais à quoi tout cela prépare-t-il ? Que pourra-t-on transmettre ? Un patrimoine, un métier, des histoires, une langue, une manière de vivre ? Le déshorizon commence aussi quand le lien entre l’effort présent et la vie à venir devient trouble.
Étymologie
dé- (privation, séparation) + horizon (ligne lointaine qui oriente le regard, image de l’avenir et de la direction commune).
Déshorizon désigne donc littéralement le fait d’être privé d’horizon, de voir la ligne de sens se dissoudre.
Haïku
Quand le ciel se brise,
chacun cherche son vieux feu —
le déshorizon.
L’image derrière le mot
Une foule dispersée marche dans une brume dense. Chacun tient une petite lampe ou un téléphone allumé devant soi, mais au loin, aucune grande lumière, aucune ligne d’horizon ne se dessine. Le ciel semble fissuré, comme craquelé, sans direction lisible.
Exemple en contexte
« La France ne manque pas de talents ni d’idées : elle manque d’horizon. Alors chacun, livré au déshorizon, se replie sur ce qu’il connaît — sa communauté, sa peur, son ressentiment — faute d’un récit capable d’ouvrir le monde. »
Synonymes poétiques
crise du sens perte d’élan désorientation collective effritement du récit brouillard civilisationnel horizon brisé crépuscule culturel
Remarque rabelaisienne
« Le déshorizon, c’est quand la société a bu tout son bon sens et laissé le tonneau vide. Et faute de vin clair, chacun secoue les dernières gouttes pour y trouver un destin. »
DÉPLIER L’INTUITION · TRANSMISSION ET VIE COMMUNE
Construire une cathédrale qu’on ne verra pas finie
L’image des bâtisseurs de cathédrales me parle : poser une pierre dans un ouvrage dont d’autres poursuivront la construction. Planter un arbre, transmettre un atelier ou apprendre un geste à un enfant porte quelque chose de cette confiance. Notre vie participe à une histoire plus longue qu’elle.
Il y a aussi la joie de participer à quelque chose de plus grand que soi. Ma pierre tient dans mes mains ; avec celles des autres, elle devient une voûte. Je crois que nous avons souvent besoin de sentir cela : notre geste compte dans une œuvre commune, un projet culturel, une aventure qui nous rassemble. On peut alors imaginer sa place dans la suite. Le déshorizon touche aussi ce lien : à quelle construction ai-je encore envie de prendre part ?
Quand je regarde une émission comme Top Chef, je vois cette épaisseur dans les régions, les plats, les produits, les façons de faire. Je la retrouve dans les accents, les patois et les vieux livres. Ce pays possède des différences qui se répondent. Une culture commune se nourrit aussi de cette variété.
Alors, quand on me renvoie seulement au fantasme d’un passé disparu, je regarde ce qui vit encore sous nos yeux. Ma question porte sur sa suite : qui reprendra ces gestes ? Qui donnera une autre vie à ces mots ? Qui aura envie d’habiter ces lieux ? Le terroir mérite mieux qu’une dernière photo avant liquidation.
Un drapeau peut condenser cette appartenance. J’aimerais qu’on puisse aimer ce qu’il rassemble, discuter ce qu’il raconte et prendre part à ce qui viendra. L’avenir commun devient désirable quand on peut s’y reconnaître et y apporter quelque chose.
Ce qui m’irrite, en France, c’est cette suspicion que je rencontre envers l’attachement au pays, notamment dans certains discours de gauche. La peur de voir revenir le fascisme finit parfois par rendre suspect le plaisir même d’appartenir. À force, on hésite à dire ce qu’on aime et ce qu’on voudrait poursuivre. L’histoire charge les mots et les symboles ; elle pèse jusque dans nos façons d’exprimer cet attachement.
Des cercles qui se croisent, un souffle qui circule
J’imagine nos appartenances comme des cercles qui se recoupent : breton, français, européen ; une tradition catholique, un héritage celtique, une langue, un métier. Chacun en habite plusieurs, avec ses propres attaches. Une fête locale, une œuvre collective ou un grand chantier peut faire vibrer leurs points de rencontre. Quand l’élan gagne un cercle plus large, on sent parfois cette ferveur : nous voilà nombreux à vouloir faire exister quelque chose.
Le mot enthousiasme garde une trace de cette intensité. Il vient du grec enthousiasmos, « possession divine, transport divin », lié à entheos, « inspiré par un dieu ou par les dieux », rappelle le Dictionnaire de l’Académie française. J’y vois l’image d’un souffle qui nous soulève : construire une église, faire vivre une culture, ouvrir une liberté nouvelle. Quelque chose devient possible ensemble. Retrouver un horizon, ce serait aussi retrouver une œuvre à laquelle donner de son énergie — et l’envie d’y apporter sa pierre.
L’avenir à crédit
Dans ma critique de l’État, le problème se noue entre ce qu’il prélève, ce qu’il promet et ce qu’il laisse. Quand l’école, les services ou les institutions perdent notre confiance, la contribution devient plus difficile à relier à un résultat. On continue de payer ; on peine à voir le monde que cela prépare. C’est le lien avec L’aliénation s’est déplacée : perdre la prise sur ce que devient son effort finit aussi par brouiller l’avenir de cet effort.
C’est une forme de travail désincarné : on donne ses heures, on cotise, puis on perd la trace de ce que cet effort rend possible. Dans l’État-brouillard, le lien entre la contribution, la décision et le résultat devient illisible. La fatigue reste très concrète ; l’œuvre commune, elle, se dérobe. Comment se projeter dans une suite dont on ne voit déjà plus ce qu’on construit aujourd’hui ? L’aliénation nourrit ici la désorientation, et cette désorientation peut devenir déshorizon.
La dette ajoute la question du temps. Un emprunt peut laisser un ouvrage utile à ceux qui le rembourseront. Il peut aussi prolonger des dépenses et reporter leur facture. Qu’est-ce qu’on leur transmet : des ressources pour agir, ou surtout des engagements à honorer ?
J’appelle abondance à crédit cette impression qu’on pourra toujours promettre davantage en laissant la suite régler l’addition. L’incurie s’installe quand on continue d’administrer ce qu’on laisse se dégrader. La caisse tourne ; la charpente prend l’eau.
Quand la suite devient suspecte
Mon désaccord avec des discours de gauche se situe aussi là : dans cette façon de charger de culpabilité l’héritage, l’appartenance ou le désir de transmettre. À force de présenter l’enfant d’abord comme une empreinte écologique, l’attachement comme un soupçon et le patrimoine comme une faute, quelle envie de poursuivre nourrit-on ? C’est l’effet amplificateur que je veux interroger.
Cette rupture a aussi un versant électoral. Le rapport Terra Nova de 2011, Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?, propose de centrer la coalition sur les diplômés, les jeunes, les femmes, les minorités et les quartiers populaires, en prenant acte du déclin de son ancien socle ouvrier. Ce déplacement nourrit ma question : quelle place laisse-t-on aux métiers, aux attaches rurales et aux cultures populaires dans le récit du progrès ? Je refuse qu’on les traite comme un décor périmé. Ce sont aussi des mondes à partir desquels inventer la suite.
Ce découragement rencontre des contraintes très concrètes : le logement, les revenus disponibles, les horaires, la garde des enfants. La question devient politique jusque dans la journée ordinaire : que reste-t-il de temps, de moyens et de confiance pour entreprendre une vie ? Les services et les aides se jugent aussi à la latitude qu’ils rendent.
La souveraineté rejoint cette capacité à décider de la suite. Sur les dépenses, l’école, les engagements européens ou l’immigration, je demande des décisions dont on puisse discuter les objectifs, les moyens et les résultats. Promettre sans se donner les moyens d’accueillir, de transmettre et d’entretenir finit par entamer la confiance commune.
Un peuple qui veut mourir
J’emploie cette formule pour secouer : un peuple qui veut mourir. Elle vise une société qui décourage sa propre continuation, rend le départ plus lourd et la transmission plus incertaine. Les générations renouvellent les liens, les idées, les métiers et les projets. Que leur proposons-nous de reprendre ?
Le vieillissement pose aussi une question économique : comment soutenir les retraites, les soins et l’accompagnement avec une population active qui se réduit ? L’emploi, la productivité et l’organisation de la solidarité font partie de la réponse. Mais la question qui m’occupe ici va plus loin : qu’est-ce qui donne envie d’entrer dans cette histoire et de la poursuivre ?
Les civilisations se suicident. C’est ma formule pour désigner leurs mécanismes d’autodestruction : épuiser ce qui les fait vivre, consommer ce qu’elles devraient entretenir, promettre ce qu’elles reportent sur les suivants. Le déshorizon est aussi le sentiment de vivre à l’intérieur de cette contradiction.
L’exemple russe montre qu’une trajectoire peut changer : après la chute des années 1990, l’indicateur de fécondité est remonté d’environ 1,16 enfant par femme en 1999 à 1,78 en 2015, avant de redescendre autour de 1,42 en 2024. Un rebond existe, puis se fragilise. Ces chiffres décrivent des naissances ; la formule du « peuple qui veut mourir » exprime ma lecture du découragement collectif. La question qui m’intéresse reste celle des conditions d’un nouvel élan : qu’est-ce qui rend à nouveau l’avenir habitable ?
L’humeur d’un pays, et le geste qui repart
Cette confiance se sent dans une ambiance : les conversations, l’envie de commencer, la manière d’accueillir une idée. Quand chaque projet reçoit sa petite pelletée de découragement, l’avenir devient fatigant avant même d’arriver. L’Antiélan éclaire ce geste minuscule par lequel on refroidit un départ.
La Charrette d’Émancipation ramène cette tension à des prises concrètes : apprendre, travailler, investir, créer, échanger, transmettre ; repérer les bâtons dans les roues et retrouver une marge de décision. L’autonomie se travaille dans ces gestes, mais aussi dans les habitudes qui nous font attendre de l’État une solution, une permission ou une direction.
Et puis on blague. On sort une connerie parce que le plafond commence à descendre et qu’il faut encore de l’air. Le rire aide à encaisser, à se retrouver, à reprendre assez de distance pour essayer quelque chose. Même la cathédrale a le droit à son gargouillis.
Incandéscé poursuit ce fil : trouver un foyer pour son feu. Une colère peut devenir un texte, un atelier, une décision ou un lien. C’est aussi ce que cherche Le Chant des Mots : multiplier les prises qui permettent de comprendre, de créer et de s’émanciper.
Le cynisme me tente aussi. On cherche parfois à cultiver une qualité parce qu’on sent combien elle nous manque, combien son contraire nous travaille. Alors je tiens à cette part naïve qui ose encore s’enthousiasmer, faire confiance, commencer. Elle demande de l’entretien. Le cynisme a vite fait de prendre la pose du réalisme : « C’est comme ça. » Mais comprendre comment une situation se produit, ce qui nous conditionne et ce qui la fait durer peut nous aider à trouver où agir. C’est l’usage que je veux faire de la lucidité : éclairer une prise possible, puis essayer.
C’est aussi pour cela que nous ouvrons Mythes et Légendes, que nous écrivons des poèmes et des chansons. Une culture continue quand quelqu’un reprend une histoire, lui prête sa voix et donne à un autre l’envie de l’écouter. Torpès, rencontré dans les tableaux de Pise, ou le barde qui garde les récits vivants participent à ce travail. Nous aussi, nous pouvons ajouter une chanson autour du feu. C’est une petite manière de rendre au monde du relief, de la mémoire et du peps.
Retrouver un horizon passe aussi par ce qu’on devient capable de comprendre et de transmettre. Une lecture, un atelier, une langue apprise peuvent ouvrir une possibilité, même lorsque les écarts sociaux demeurent. La culture fait-elle encore pousser ? poursuit ce fil, du parapente de Franck Lepage à la lettre d’accueil proposée par Omar Youssef Souleimane.
Il faut garder cette possibilité ouverte : un horizon se reconstruit. Retrouver la trace de ce qu’on apporte, voir un projet aboutir, transmettre un geste, pouvoir décider d’une part de la suite — voilà de quoi redonner corps à l’espoir. Même lorsqu’on se sent pris dans un déclin, quelque chose peut repartir. La cathédrale commence aussi le jour où quelqu’un se dit : cette pierre-là, je peux la poser.
Points d’appui et comparaisons
L’analyse de l’OCDE de 2024 examine le logement, l’insécurité économique, l’emploi, les normes et les politiques familiales. Elle relève notamment des associations positives entre fécondité, congés parentaux et accueil de la petite enfance. La critique politique développée ici doit rencontrer ces effets concrets.
La comparaison avec la Russie appelle la même précision : l’OMS documente une baisse de 43 % de la consommation d’alcool par habitant entre 2003 et 2016 et souligne le rôle des mesures de contrôle de l’alcool. Ce résultat ne mesure pas à lui seul un regain de souveraineté ou de désir de vivre. Les suicides, les usages d’alcool et les prescriptions d’antidépresseurs demanderaient aussi des séries distinctes avant d’alimenter une comparaison entre pays.
Du mot au trajet
Le fragment Déshorizon donne une voix à cette perte de direction : que devient une vie collective quand l’avenir cesse d’attirer ?
La Charrette de l’émancipation rapproche cette question du trajet vécu : ce qu’on transporte, ce qui tire et l’état de la route. Antiélan regarde un autre obstacle : l’impulsion découragée au moment de commencer.