Le Chant des Mots · Polisophie · Essai
Individualisme :
on a oublié l’individu
Devenir quelqu’un, parmi les autres.
ChamyChamo · 15 octobre 2026 · 15 min de lecture environ
« On vit dans une société individualiste. » En général, quand cette phrase arrive, le procès est déjà plié. Chacun pour sa gueule, plus personne ne se parle, tout le monde regarde son nombril. L’individu a disparu derrière sa caricature : un consommateur assez pénible qui veut tous les droits et surtout pas les autres.
Pourtant, apprendre à penser par soi-même, chercher sa voix, devenir bon dans un métier, quitter une place qui nous étouffe, ce sont des choses auxquelles on tient. L’autonomie, l’émancipation : on continue de trouver ça superbe. Mais l’individualisme ? Ah non, ça, c’est dégueulasse.
Il y a quand même un truc à reprendre.
Au Chant des Mots, on aime bien dégalvauder les mots. Les remettre sur l’établi, regarder ce qu’ils contiennent encore et ce qu’on leur fait dire par habitude. Celui-ci nous a entraînés plus loin que prévu. On partait d’une définition ; on a fini par parler de religion, de métier, de culture, de démocratie et de notre propre évolution politique. Avec une question qui revenait : qu’est-ce qui nous aide à réussir à être quelqu’un ?
01 · Le coup de main
Aider quelqu’un sans disparaître dedans
Prenons un collègue qui galère avec quelque chose. Tu l’aides. Parce que tu l’aimes bien, parce que le boulot doit avancer, parce que sa palette bloque ton passage, parce que tu sais ce que c’est de se retrouver tout seul avec une merde. Plusieurs raisons peuvent tenir dans le même geste.
Et là, quelqu’un débarque avec son petit détecteur de pureté morale : « Oui, mais tu y trouves aussi ton intérêt. » Ben oui. Le travail avance, la relation est meilleure, tu peux passer. On a même le droit d’être content d’avoir aidé. À quel moment fallait-il que ça nous coûte absolument quelque chose pour que le geste ait de la valeur ?
À force d’opposer mon intérêt à celui des autres, on rate tout ce qui se construit entre les deux. Un atelier, une amitié, une association tiennent aussi parce que des gens y trouvent leur compte. Ils apportent quelque chose et ils en reçoivent. Il y a des profiteurs, évidemment. Pour les reconnaître, regardons qui fait le boulot, qui encaisse et qui se fait avoir. La présence d’un intérêt personnel ne règle pas la question à elle seule.
Le mot individualisme porte d’ailleurs plusieurs histoires. Chez Tocqueville, il désigne le retrait du citoyen vers sa petite vie privée, au risque d’abandonner les affaires communes. C’est une critique sérieuse. Chez Durkheim, l’individualisme moral peut au contraire soutenir la solidarité : la personne mérite le respect, y compris quand elle n’est pas moi. Deux usages différents, bien avant nos embrouilles sur les réseaux.1
La branche qui m’intéresse est celle qui donne de la consistance à la personne : apprendre, juger, répondre de ce qu’on fait, coopérer sans s’effacer. Quelqu’un avec qui on peut construire. Quelqu’un qui peut aussi dire non.
Je ne prétends pas que l’individualisme nous rend automatiquement meilleurs. Je refuse simplement que ses dérives soient devenues sa seule définition.
02 · Les héritages
Ça ne commence pas avec le selfie
Quand je pense à l’individu, j’ai davantage en tête un être qui cherche comment vivre qu’un type qui se prend en photo. C’est une vieille affaire. Les philosophies grecques ont travaillé la conduite de soi, le jugement, la sagesse. Les traditions chrétiennes ont donné une place décisive à la conscience, au salut personnel et à la valeur de l’être humain devant Dieu. Puis les droits, les libertés et la participation politique ont pris d’autres formes. Ces héritages se croisent, se contredisent et se transforment.
Louis Dumont propose une piste particulièrement intéressante : suivre le passage de l’individu religieux qui prend ses distances avec l’ordre du monde à l’individu moderne qui réclame sa place dans le monde. Il rapproche notamment le renonçant indien et les premiers chrétiens. Son histoire tient dans une longue transformation des valeurs, pas dans l’apparition magique d’un homme enfin libre un beau matin de Renaissance.2
Ça déplace déjà le regard. Une religion peut participer à une histoire de l’émancipation, même quand certaines de ses institutions veulent tenir les consciences. Un héritage peut contenir de quoi contester ceux qui le transmettent. Et une civilisation peut développer des principes dont elle supporte très mal les conséquences lorsqu’on les retourne contre ses propres pratiques.
La Déclaration de 1789 place les droits de la personne parmi les fins de l’association politique. Cette phrase engage énormément : le pouvoir a des comptes à rendre à ceux sur qui il s’exerce.3 Le maître, le souverain, le groupe ne peuvent plus simplement répondre : « C’est ta place, ferme-la. » On sait très bien que l’écriture d’un principe ne suffit pas à le faire respecter. Elle donne toutefois une prise à ceux qui réclament qu’on aille jusqu’au bout.
Voilà ce que j’ai envie de retrouver dans notre héritage européen : cette ambition de former l’homme, de pousser ce qu’il peut comprendre, créer et devenir. Quand je lis un Valéry, un Nietzsche, un Spinoza, je rencontre des façons de travailler une existence et une pensée. Je peux me battre avec elles. Elles ont assez de corps pour qu’il se passe quelque chose.
Je ne vais pas faire de ces noms les cases d’un arbre généalogique où tout finirait gentiment par conduire à nous. Ce qui m’intéresse, c’est le terreau : des œuvres, des maîtres, des conflits, des lieux où apprendre et des libertés à conquérir. Une civilisation se transmet aussi par cette exigence. Si on la réduit à une collection de fautes ou à une marque touristique, on se prive d’une partie de ce qui pourrait encore nous faire grandir.
03 · L’apprentissage
Il faut quelque chose sous les pieds
Un individu autonome ne tombe pas du ciel, complet, avec un avis sur tout et une carte de fidélité. Il reçoit une langue, des gestes, des histoires, des manières d’être avec les autres. Il dépend longtemps de personnes qui savent des choses qu’il ignore. Il faut un cadre, il faut une culture, il faut rentrer dans un truc qui t’ancre.
Regarde un apprenti. Au début, quelqu’un lui montre comment tenir l’outil, où regarder, pourquoi ce geste-là abîme la pièce. On lui impose des contraintes. Il recommence. C’est parfois chiant, et la matière se fout assez largement de son ressenti : une coupe de travers reste une coupe de travers.
Mais peu à peu, quelque chose change. Il ne répète plus seulement un mouvement. Il comprend ce qu’il fait. Il voit le défaut avant qu’on le lui indique. Il peut essayer une autre manière, expliquer son choix, reprendre une erreur. Le cadre reçu devient une capacité à agir.
Le compagnonnage donne une forme concrète à cette idée. La transmission des savoirs y passe par le métier, les rencontres, le voyage, l’apprentissage auprès d’autres professionnels et la réalisation d’un travail où l’on éprouve ses acquis. La formation de la personne et la maîtrise technique y sont liées.4 C’est cette épaisseur qui me parle : apprendre quelque chose qui nous transforme, avec des gens qui ont eux-mêmes reçu et travaillé ce qu’ils transmettent.
Recevoir
Quelqu’un montre, corrige, transmet.
Faire sien
Comprendre le geste et pouvoir le reprendre.
Transmettre
L’ancien élève ouvre la place à quelqu’un d’autre.
Le bon maître prépare le moment où l’élève pourra se passer de lui. Il peut même lui donner les moyens de faire mieux. Là, transmettre prend de la gueule. On accepte que ce qu’on a construit continue sans avoir besoin de nous demander la permission à chaque étape.
C’est aussi ce que j’attends d’une école et, plus largement, d’une culture. Qu’elles donnent des mots, des repères, des exigences, assez de matière pour qu’on puisse ensuite travailler avec. Quand on traite toute transmission comme une violence, on oublie de regarder ce qu’on laisse à la place. Un enfant privé de références ne devient pas spontanément souverain. D’autres influences trouvent le terrain libre.
Et je ne parle pas de produire une promotion de génies. Un bon artisan, une infirmière qui connaît son métier, quelqu’un qui prend soin d’un lieu, un collègue fiable : il y a déjà de l’accomplissement là-dedans. Les grandes œuvres donnent de la hauteur à l’horizon ; elles ne distribuent pas les permis d’exister.
Une cathédrale me fait penser à cela aussi. On voit une œuvre commune, mais elle tient par des savoirs précis, des gestes, des personnes qui ont appris à faire quelque chose. L’individu et le collectif se rencontrent dans la pierre. On peut admirer ce que des hommes ont bâti ensemble sans souhaiter remettre toute leur époque autour.
04 · L’ancrage
Recevoir assez pour pouvoir partir
La culture, c’est cette toile de fond. Elle rend un geste compréhensible, donne du poids à une promesse, permet de reconnaître un rôle, une limite, une responsabilité. Le prof qui transmet, le juge qui tranche, l’artisan qui garantit son travail : leur autorité s’appuie sur des attentes communes. Lorsqu’on cesse de croire à ce qu’ils sont censés faire, leurs titres ne suffisent plus longtemps.
Retrouver de l’ancrage me paraît indispensable. Mais un ancrage doit encore laisser vivre la personne. Si ma famille, mon milieu ou mon pays savent déjà tout ce que je dois penser, ils peuvent aussi m’épargner ma vie entière : le scénario est prêt. Recevoir une culture doit me donner les moyens de lui répondre.
Mandela offre un exemple plus intéressant qu’une simple histoire d’influence à sens unique. Dans sa déclaration au procès de Rivonia, en 1964, il évoque son admiration pour les institutions parlementaires britanniques et la séparation des pouvoirs américaine. Il parle aussi de ses lectures marxistes, des sociétés africaines et de son attachement au socialisme. Il choisit dans plusieurs héritages de quoi penser son combat.5 On peut reconnaître ce que l’Europe a transmis sans réduire celui qui reçoit à un produit de notre éducation. Il se l’approprie. Il s’en sert. Il nous répond.
C’est exactement là que notre travail sur le racisme rejoint celui-ci : à l’endroit où l’appartenance prétend décider à la place de la personne. On peut connaître son origine et ignorer encore presque tout de ce qu’elle fera de sa vie. Le milieu compte ; il fournit des appuis, des obstacles et parfois des blessures. Il ne termine pas la phrase.
Je me méfie autant de l’injonction « invente-toi tout seul » que du discours qui explique à quelqu’un pourquoi il ne pourra jamais vraiment sortir de sa condition. Dans un cas, on lui retire ses appuis ; dans l’autre, on lui ferme la porte. Une éducation digne de ce nom aide à repérer les obstacles puis à chercher comment les franchir. Elle conserve quelque chose à exiger de nous.
Et respecter d’autres cultures demande cette même attention. Copier nos institutions sur un pays ne suffit pas à y faire vivre nos habitudes politiques. Mais prétendre respecter un groupe en faisant taire ses membres qui veulent autre chose, c’est encore les enfermer. Les sociétés ont une histoire ; les gens qui y vivent ont aussi leur mot à dire sur la suite.
05 · La prise politique
Le citoyen n’est pas un prélèvement automatique
On arrive à la politique par le même chemin. Si j’apprends, si je travaille, si je contribue, quelle prise est-ce que je garde sur ce qu’on fait ensemble ? La question se pose dans une entreprise, une association, une commune, un pays. À quel moment la coopération me donne-t-elle davantage de moyens ? À quel moment devient-elle une façon de disposer de moi ?
Mon vieux fond anarchiste est toujours là. L’autonomie, la responsabilité, l’entraide, je n’ai aucune envie de les jeter. Ce qui m’éloigne d’une partie de la gauche actuelle, c’est de la voir défendre l’émancipation avec des dispositifs qui réclament toujours davantage de tutelle. On promet de rendre les gens acteurs, puis on leur explique où se mettre pendant que l’administration s’occupe du reste.
C’est ce socialisme de gestion et de prélèvement que je critique ici : la promesse de reprendre la main collectivement qui finit dans les mains d’intermédiaires durablement installés. Le contributeur paie, le bénéficiaire reçoit, et l’appareil choisit. L’étiquette sur la porte peut changer ; le mécanisme m’agace tout autant.
Une solidarité organisée peut pourtant nous donner des moyens très réels : nous soigner, nous former, traverser un accident de la vie. C’est précisément parce qu’elle compte qu’on doit pouvoir discuter de son coût, de ses résultats et de son fonctionnement. « T’es bien content quand on te soigne » ne répond pas à la question de savoir pourquoi tu paies, où va l’argent et ce que tu peux corriger. La reconnaissance ne signe pas un chèque en blanc.
Dans L’aliénation s’est déplacée, je revenais sur ce fils qui voulait installer un climatiseur mobile dans la chambre surchauffée de sa mère, à l’hôpital Louis-Mourier. Refus. L’AP-HP invoquait la sécurité électrique ; selon le fils, une cadre lui avait aussi opposé l’inéquité envers les autres patients.6 Vérifier qu’un appareil ne met personne en danger, ça se comprend. Le raisonnement d’équité rapporté, lui, me hérisse : si tout le monde ne peut pas être soulagé, faudrait-il empêcher quelqu’un de l’être ? C’est à cet endroit que la protection peut devenir confiscation. Une famille essaie d’agir ; l’institution devrait chercher comment rendre ce geste possible, pas seulement où ranger le refus.
Les articles 13, 14 et 15 de la Déclaration de 1789 articulent déjà contribution commune, consentement et contrôle. On finance la force publique et l’administration ; les citoyens, directement ou par leurs représentants, peuvent suivre l’emploi de cette contribution ; la société peut demander des comptes aux agents publics.3 Il y a tout de même une différence entre participer à une maison commune et simplement recevoir sa facture.
Le référendum de 2005 reste pour moi un bon exemple de cette dépossession. Les Français rejettent le traité constitutionnel européen. En 2008, le Parlement autorise la ratification du traité de Lisbonne. Le texte a changé, la forme juridique aussi, mais le rapport du Sénat relève la reprise de la quasi-totalité des innovations institutionnelles du traité précédent.7 On peut défendre cette issue. Moi, j’y vois une façon de reprendre ailleurs la décision que les électeurs avaient refusée. Ensuite, on s’étonne que participer leur paraisse un peu décoratif.
Ce reproche réclame davantage de pouvoir d’agir ensemble. Être représenté peut avoir du sens ; encore faut-il pouvoir contrôler le mandat, contester une décision et peser entre deux élections. Sans ça, on finit par confondre la vie démocratique avec la sélection périodique de ceux qui auront le droit de nous expliquer qu’on n’a pas compris.
À Athènes, le tirage au sort donnait accès à beaucoup de charges publiques, dans un corps civique qui restait très restreint. Mais tirer quelqu’un au sort ne revenait pas à lui remettre les clés pour toujours. Dans les institutions décrites par Aristote, les magistrats sont examinés avant d’entrer en fonction, puis doivent rendre des comptes. Les fonctions militaires font exception ; pour la plupart des autres charges, on ne peut servir qu’une fois, et deux fois au Conseil.8
Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est qu’on n’attend pas d’avoir fabriqué un peuple de saints pour lui donner une prise. On fait tourner les places, on limite la durée, on contrôle ce qui a été fait. Le citoyen peut participer sans devenir propriétaire du pouvoir. L’autonomie et les règles communes travaillent ensemble.
Dans Du principe fédératif, Proudhon travaille la tension entre autorité et liberté : elles ne s’abolissent pas proprement l’une l’autre.9 Il faut des règles, des responsabilités et des contre-pouvoirs. Un individu autonome peut devenir un salaud très efficace. Lui donner une capacité d’agir oblige à regarder les pouvoirs qu’il exercera sur les autres. C’est aussi pour cela que le collectif nous est nécessaire : pour organiser la coopération et empêcher l’un de confisquer le jeu.
J’ai envie de juger une institution à ce qu’elle permet aux gens de faire réellement : comprendre une décision, prendre une initiative, demander une correction, se regrouper, sortir d’une dépendance. Le discours sur leur émancipation peut attendre deux minutes. Qu’on nous montre les prises.
06 · Le jugement
Une société pleine de moi, mais pauvre en individus ?
C’est le paradoxe qui me travaille. On peut multiplier les expressions de soi tout en laissant peu de place à un jugement qui se forme. Choisir son image, son camp, ses indignations, ça peut donner une personnalité très visible. Reste à voir ce qu’elle supporte quand quelqu’un lui répond.
Celui qui dénonce la société individualiste tout en développant sa chaîne, sa marque et sa communauté utilise déjà des libertés auxquelles il tient. Très bien. Mais qu’est-ce qu’il défend exactement ? Sa capacité à créer et à parler en son nom mérite-t-elle soudain de devenir suspecte chez les autres ? Et jusqu’où peut-il contredire les gens qui le regardent sans avoir peur de perdre sa place ?
Je trouve plus intéressant quelqu’un qui peut fâcher son propre camp qu’un anticonformiste fourni avec toutes les opinions du pack. Les étiquettes font gagner un temps fou : on sait qui applaudir avant d’écouter, qui mépriser avant de lire. Après, on appelle ça penser.
Orwell a décrit le rapport entre les formules politiques toutes faites et la pensée qui se laisse faire par elles. Dans Politics and the English Language, il s’en prend aux abstractions, aux images usées et aux phrases qui dispensent de regarder ce qu’on est en train de dire.10 Ça me fait penser à ces discours pleins de verbes auxquels il manque un complément : transformer, avancer, libérer les énergies. Transformer quoi ? Par qui ? Et le machin, à la fin, il fait quoi ?
Le travail sur les mots revient ici. Si « individualiste » veut seulement dire « égoïste », on perd la possibilité de parler de tout ce qu’on vient de traverser. Si « solidaire » suffit à rendre une politique indiscutable, on ne peut plus examiner son fonctionnement. Une langue qui sert uniquement à distribuer les bons et les mauvais points finit par penser à notre place.
Et puis il y a cette petite phrase : « J’ai pas envie de me prendre la tête. » Je la comprends très bien après une journée de boulot. Moi aussi, j’ai envie de jouer, de me marrer, de rester tranquille. Ce qui m’attriste, c’est quand elle devient une manière de vivre entière. Plus rien ne mérite qu’on s’y arrête, mais on garde des certitudes sur tout. La curiosité demande un peu de temps, parfois un effort, et la possibilité de ressortir d’une discussion moins sûr de soi qu’en entrant.
07 · Pour tenir
Assez de mâche
Ce que je cherche derrière ce mot, c’est une personne qui ait assez de mâche pour tenir. Quelqu’un qui a reçu des choses, qui en a travaillé quelques-unes, qui peut parler sans réciter entièrement les autres. Avec son métier, ses contradictions, sa sensibilité, ses morceaux un peu beaufs aussi. On n’est pas obligés de se fabriquer une existence présentable en colloque.
On a besoin d’une culture assez vivante pour donner envie de la recevoir. D’un cadre qui apprenne quelque chose. De gens capables de transmettre sans garder l’autre petit. Et de moyens concrets pour que l’autonomie sorte du discours : du temps, des compétences, des libertés, une possibilité de prendre part aux décisions.
Au départ, je voulais redonner sa bonne foi à l’individualisme. En travaillant le mot, j’ai surtout retrouvé ce que j’attends de la vie en commun : qu’elle nous aide à devenir quelqu’un et nous laisse ensuite faire quelque chose de ce qu’on est devenu.
Le jour où l’apprenti a compris le geste, on peut lui confier l’outil.
Pour reprendre les fils
Textes et repères
Les références ci-dessous permettent de retrouver les passages historiques. Les rapprochements et les jugements politiques de l’essai sont les nôtres.
- Deux sens du mot. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, second ouvrage (1840), deuxième partie, chapitres II à IV ; Émile Durkheim, L’individualisme et les intellectuels (1898), sections I et II, PDF. Le premier travaille le retrait de la vie commune ; le second défend le respect de la personne humaine et le libre examen. ↩
- Une généalogie discutée. Louis Dumont, La genèse chrétienne de l’individualisme moderne. Une vue modifiée de nos origines, Le Débat, n° 15, 1981, p. 124–146. Le passage reprend la proposition de départ de l’auteur : comparaison avec le renonçant et transformation de l’individu hors du monde. C’est une hypothèse historique, pas une origine unique établie. ↩
- Droits, contribution, contrôle. Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, articles 2 et 13 à 15. ↩ ↩ contribution
- Apprendre un métier, se former. UNESCO, Le compagnonnage, réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier, inscription de 2010. Cette présentation documente les pratiques de transmission ; la scène dessinée est une illustration, pas la description d’un rite compagnonnique. ↩
- S’approprier des héritages. Nelson Mandela, I am Prepared to Die, déclaration du 20 avril 1964 au procès de Rivonia, archives de la Fondation Nelson Mandela. Voir les paragraphes consacrés à ses convictions politiques, à ses lectures et aux institutions britanniques et américaines. ↩
- Une initiative refusée à l’hôpital. Robin Serradeil, reportage sur le climatiseur refusé à Louis-Mourier, La Dépêche du Midi, 26 juin 2026, d’après Actu Paris. Le motif d’équité est rapporté par le fils ; la réponse de l’AP-HP porte sur la sécurité électrique. ↩
- 2005 et Lisbonne. Sénat, rapport d’information n° 188, Le traité de Lisbonne (2007–2008), historique et partie sur les réformes institutionnelles ; loi du 13 février 2008 autorisant sa ratification. Ces documents établissent la chronologie et la continuité institutionnelle évoquées ; le jugement de dépossession est celui de l’article. ↩
- Participer et rendre des comptes. Aristote, Constitution d’Athènes, §§ 48, 54–55 et 61–62, traduction anglaise de F. G. Kenyon. Contrôle des magistrats, fonctions tirées au sort ou élues et limites au renouvellement. ↩
- Autorité et liberté. Pierre-Joseph Proudhon, Du principe fédératif (1863), première partie, chapitre I. Le texte ouvre sur l’opposition et la relation entre les deux principes. ↩
- Les phrases qui pensent à notre place. George Orwell, Politics and the English Language (1946), texte publié par The Orwell Foundation. ↩