Polisophie · Essai
On pourrait apprendre les uns des autres. On préfère parfois se tirer dans les pattes. Chacun son petit groupe, sa morale, son étage. Et gare à celui qui passe la rambarde.
Je repense à ces petites guerres de quartier. On ne savait même plus très bien pourquoi on allait se taper avec ceux d’à côté. Ils étaient d’à côté. Ça faisait presque une raison. Les skateurs avaient leur groupe, les autres le leur. Chacun reconnaissait les siens avant de savoir ce qu’ils avaient à dire.
J’ai l’impression de retrouver ce réflexe partout : à gauche, à droite, entre collègues, entre petits milieux qui défendent leur bout de gras. Avec de l’ego, des habitudes et parfois beaucoup de connerie. Quand ça va mal, on peut encore trouver le temps d’emmerder celui qui essaie d’avancer.
C’est ce que j’appelle l’émiettage : des différences qui se durcissent en petites frontières, jusqu’à faire de l’autre un rival par défaut. L’intuition était déjà là dans Sortir du cadre, voir le paysage. Les classes sociales en éclairent un morceau. Le groupe et ses réflexes en débordent largement.
Le piano n’était pas le même piano
Mon père vient d’une famille paysanne. Du côté de ma femme, il y a une grand-mère bourgeoise, une autre transmission. Tu peux avoir moins de thune et davantage de familiarité avec certains livres, certains gestes, certaines façons de parler.
Moi aussi, j’ai essayé le piano. Mais donner un piano à un gamin qui regarde la télé et transmettre une pratique, ce n’est pas tout à fait la même opération. L’objet est là. Tout ce qui va autour, beaucoup moins.
Alors quand je parle de classes, le salaire ne suffit pas. Il y a le patrimoine, les habitudes, les relations, l’assurance avec laquelle tu entres quelque part. La bourgeoisie et les revenus moyens ne désignent pas la même chose. Et derrière mon souvenir d’un « milieu plus large », je cherche surtout une possibilité : celle de circuler entre ces mondes.
La façon de s’habiller, de parler, d’entrer dans une pièce donne des indices. On devine parfois un métier, un milieu, des habitudes. Puis la personne ouvre la bouche et nous oblige à revoir le portrait. Tant mieux. Une tendance aide à poser une question ; elle devient une case quand on n’écoute plus la réponse.
On n’est pas coulé dans le béton
Commencer avec des bases solides, de la stabilité et des gens qui t’apprennent tôt à faire des choses, ça aide. Tu peux consacrer ton énergie à construire plutôt qu’à réparer. Mais la vie ne distribue pas une fiche de personnage définitive à la naissance.
On peut encore apprendre à l’âge adulte, y compris en vieillissant.4 Changer une habitude, acquérir un geste, devenir meilleur. Ça demande du travail, parfois de l’aide. Se mettre des bâtons dans les roues fait perdre du temps ; ça ne prouve pas qu’on est condamné à rester sur place.
La difficulté peut aussi t’apprendre à te débrouiller. Elle peut te casser. Un bon départ peut te porter, puis tu peux te planter. Il n’y a pas un compteur cosmique qui compense les emmerdes avec des points de sagesse. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on arrive à faire de la suite.
La presse : une piste, pas toute l’histoire
Imagine que le logement mange ta marge, que ton travail te laisse peu de temps, que tu ne voies plus très bien comment progresser. Ajoute le sentiment de payer pour des services qui te lâchent. Tu tires, mais tu as l’impression d’avancer de trois centimètres.
La pression économique peut aggraver ces rivalités. C’est l’image de la presse : quand la progression paraît se fermer, la comparaison peut prendre toute la place. On compte les aides de l’un, les avantages de l’autre, les bonnes relations du troisième. Chacun devient le contrôleur fiscal de son voisin, avec une dispense pour son propre petit arrangement.
Le piège, ce serait de dessiner un bloc autrefois uni que quelqu’un aurait cassé d’un coup. Les différences étaient déjà là. Ce que je cherche, c’est ce qui les transforme en clôtures : moins d’occasions de se rencontrer, davantage à perdre, moins d’espoir de gagner une place autrement qu’aux dépens d’un autre.
Les chiffres résistent un peu. Tant mieux.
L’OCDE décrit bien des classes moyennes sous pression, notamment à cause du logement. Mais son rapport de 2019 apporte un caillou dans ma chaussure : entre le milieu des années 1980 et celui des années 2010, la part des revenus intermédiaires a augmenté en France. Leur recul moyen dans les pays étudiés ne se recopie donc pas chez nous.1
Même chose pour l’ascenseur social. Dans l’enquête de l’Insee, 27,6 % des hommes étudiés occupent en 2015 une position supérieure à celle de leur père, contre 23,5 % en 1977. Les trajectoires descendantes passent, elles, de 7,2 % à 15 %. Ça monte encore, et ça descend davantage. Les femmes connaissent aussi davantage d’ascensions par rapport à leur mère.2
En 2023, le niveau de vie médian progresse de 0,9 % après inflation, tandis que la pauvreté augmente. Un niveau médian qui progresse peut côtoyer des situations qui se dégradent.3 « Tout le monde s’appauvrit » nous ferait rater ces écarts.
Ma question devient plus précise : à revenu voisin, qui peut acheter, encaisser une tuile, changer de voie ? Qui a déjà un logement payé, une famille derrière, du temps pour apprendre ? La pression diffère au sein d’une même tranche de revenus. Elle peut nourrir la rivalité ou pousser à s’entraider. Et on peut défendre son clan en vivant très confortablement. Les chiffres éclairent les conditions ; ils ne racontent pas à eux seuls ce qu’on fait les uns aux autres.
Défendre son étage ou rouvrir un passage
Ce qui m’énerve, c’est quand chaque position arrive avec sa morale sur mesure. Le privilège du voisin est scandaleux ; le mien, c’est un acquis. On dénonce l’entre-soi depuis son petit cercle et on appelle ça prendre de la hauteur.
Je peux faire pareil. « L’État bloque tout » peut devenir une explication très confortable de ce que je n’ai jamais essayé. On retrouve l’excusocratie. Mais examiner les prélèvements, les règles d’accès ou les services rendus reste nécessaire. Un obstacle se décrit assez précisément pour qu’on puisse agir dessus. Sinon, on gueule contre la presse sans regarder où elle appuie.
La Charrette d’Émancipation aide à garder les deux bouts : ce qu’on transporte et l’état de la route. Tu peux renforcer tes roues, apprendre à conduire, trouver des compagnons. Et réclamer qu’on retire le barrage. L’effort personnel et la modification des règles peuvent travailler ensemble.
Faire quelque chose de ce qu’on a reçu
Moi, j’essaie avec la peinture, avec le blog. Développer quelque chose, le rendre utile, peut-être réussir à en vivre. Pour l’instant, la conversion n’est pas franchement glorieuse. Je n’écris donc pas depuis le balcon des gens qui ont réussi.
Le mérite, on le travaille là : apprendre, essayer, corriger, chercher un passage. Et l’individualisme prend du corps quand ce chemin permet aussi de transmettre. Tu reçois des outils, tu en améliores quelques-uns, tu les passes.
Pas besoin de me découvrir une âme de monument national pour tenir à l’endroit où je vis. J’y travaille, j’y mets de l’argent, j’y ai des proches. J’ai intérêt à ce qu’on puisse y apprendre, entreprendre, vivre en sécurité. Et à laisser autre chose qu’une facture.
Une place où grandir, ça vaut mieux qu’un petit étage à garder les dents serrées.
Sources et repères
- OCDE, Under Pressure: The Squeezed Middle Class, 2019 et chapitre 2, § 2.2.2. Les revenus intermédiaires correspondent à 75–200 % du revenu disponible médian national, ajusté à la taille du ménage. C’est une catégorie monétaire relative, pas une définition de la bourgeoisie. Ces séries historiques ne décrivent pas à elles seules la situation actuelle.
- Marc Collet et Émilie Pénicaud, Insee, La mobilité sociale des femmes et des hommes : évolutions entre 1977 et 2015, 2019, figure 1. Français de 35 à 59 ans, en emploi ou anciens actifs occupés, en France métropolitaine. Comparaison des catégories socioprofessionnelles avec celles des parents ; elle ne mesure pas directement le revenu, le patrimoine ou le sentiment de déclassement.
- Christelle Rieg et Arnaud Rousset, Insee Première 2063, Niveau de vie et pauvreté en 2023, juillet 2025. France métropolitaine, logements ordinaires, champ défini dans l’étude. Le niveau de vie est le revenu disponible par unité de consommation, après redistribution monétaire. Les impôts directs pris en compte sont donc déjà déduits.
- National Institute on Aging, How the Aging Brain Affects Thinking. L’apprentissage de compétences nouvelles reste possible avec l’âge. Cette capacité ne signifie ni une plasticité illimitée, ni la garantie de surmonter chaque difficulté par la seule volonté.
Pour éprouver la presse : distinguer âge, territoire, statut d’occupation du logement, patrimoine et revenu ; examiner ensuite les enquêtes sur le sentiment de déclassement, la confiance et les comparaisons entre groupes. L’étape « pression → rivalités → fermeture » reste notre hypothèse. Des trajectoires de coopération sous pression peuvent aussi la contredire ou la préciser.