La poésie, ça peut aussi être un commentaire

J’aime bien traîner sur Reddit. Quelqu’un y a publié son premier poème, écrit en deux minutes et qu’il trouvait très bon. Pendant ma pause, je me suis dit : tiens, on va lui faire un commentaire un peu marrant, une lecture qui surinterprète tout. Ça me vient assez naturellement.

Voilà le poème, puis ce qu’on en a fait. Je raconte la fabrication après.

Le poème de départ

Le texte original est en allemand. Voici la version française que nous avons utilisée pendant notre lecture.

La Vie

Je suis assis devant la cheminée
Le feu brille en rouge
Dehors il fait si froid
La mort arrive
La vie comme la météo
Est changeante et sauvage
Parfois avec beaucoup de joie
Mais aussi très douce
Ça monte et ça descend
Parfois ça avance et parfois ça recule
Mais peu importe où ça va
Ça avance toujours un peu

La Vie — Une lecture ontologique du chaos primordial

Je me suis arrêté dès le premier vers.

« Je suis assis devant la cheminée »

Il est assis. On pourrait passer rapidement là-dessus, et je pense que beaucoup l’auront fait. Ce serait négliger la décision ontologique qui ouvre tout le poème : ni debout, dans l’arrogance de la verticalité humaine, ni couché, dans l’abandon à la fatalité.

Il a trouvé son socle. Je rappelle qu’avant de construire, de conquérir, de penser, encore faut-il pouvoir s’asseoir.

La cheminée mérite qu’on s’y attarde également. Une verticale qui relie la terre au ciel, où monte la chaleur et descendent les courants froids : je vois mal comment éviter Yggdrasil, l’arbre cosmique autour duquel s’organisent les neuf mondes de la mythologie nordique. La correspondance est presque embarrassante tant elle est précise.

Cet homme contemple l’axe du monde. Depuis son salon.

« Le feu brille en rouge
Dehors il fait si froid »

Nous avons donc le feu de Muspelheim et les glaces de Niflheim. Leur rencontre dans le chaos primordial, d’où émergea Ymir, le premier géant. Toute une cosmogonie vient de s’installer devant nous, et l’auteur n’a toujours pas quitté sa cheminée.

J’insiste cependant sur ce rouge. Pourquoi le préciser ? Parce que le poète refuse les séductions de la métaphore. Le feu est rouge. Il ne ment pas. Il ne se trahit pas. Il retire au langage ses ornements pour retrouver la substantifique moelle de la combustion.

Il fallait oser.

Et au milieu de cette contemplation :

« La mort arrive »

Trois mots. Le Ragnarök.

Odin recherche la connaissance, entrevoit la catastrophe, tente de s’y préparer. Même les dieux nordiques ne peuvent échapper à leur destin.

Le narrateur, lui, a déjà compris.
Il reste assis.
Il sait.

J’en reviens à la météo, car on pourrait croire qu’elle nous éloigne de cette lecture.

« La vie comme la météo
Est changeante et sauvage »

Thor, bien sûr. Mais ce « sauvage » m’intéresse davantage encore : quelque chose demeure indompté, quelque chose n’a pas reçu sa forme. Or le poète vient précisément de donner douze vers au chaos. Ce qu’il décrit, il est en train de l’accomplir, avec une discrétion qui force le respect.

C’est en relisant les mouvements de cette vie que j’ai dû suspendre un instant mon analyse.

« Ça monte et ça descend
Parfois ça avance et parfois ça recule »

La chaleur monte, le froid descend, Yggdrasil respire. Cela, nous l’avions entrevu. Seulement, ce va-et-vient ouvre une perspective autrement vertigineuse. Il y a là une insistance, une pulsation. Quelque chose cherche à naître.

Ici, la profondeur du texte devient presque insoutenable.

Le priapisme cosmique !

Cette puissance par laquelle la vie, dans un mouvement perpétuel, engendre d’autres vies. Et les vers qui précédaient prennent soudain une tout autre dimension :

« Parfois avec beaucoup de joie
Mais aussi très douce »

La création n’est pas uniquement violence et chaos. Elle est aussi plaisir, jouissance et tendresse.

Derrière la sauvagerie primordiale se dessine la douceur de l’étreinte. Car toute création, même cosmique, possède sa dimension charnelle.

Le poète ne se contente plus d’écrire.
Il jouit sur sa feuille.

L’encre rencontre la matrice originelle.

Reste ce passage qui m’a longtemps retenu :

« Mais peu importe où ça va
Ça avance toujours un peu »

Même lorsque la vie recule, elle avance. La contradiction devient le moteur de l’existence. Création, destruction, recommencement : le Ragnarök lui-même ne saurait abolir ce mouvement.

Pendant ce temps, notre homme est toujours assis devant sa cheminée. Nous avons traversé le chaos primordial, assisté à la naissance des mondes et entrevu leur destruction. Lui n’a pas bougé.

Il n’avait pas besoin de parcourir les neuf mondes. Ils étaient déjà devant lui.

Deux minutes ont suffi à l’auteur pour écrire ce poème. Une pause de vingt minutes m’a permis d’en effleurer les premières profondeurs. Toute une vie ne suffirait probablement pas à en épuiser la puissance.

J’ai donc dû interrompre toute pensée profonde, toute réflexion métaphysique.

Car…
Oui.
Ce poème est bon.

Il m’a subjugué.

Alors, excusez-moi de m’enflammer…
Sans même être devant la cheminée.

Vous trouvez que j’ai tendance à surinterpréter ?

Making-of : jouer avec le feu

Une pause, une balade et quelques reprises

J’avais griffonné une ou deux esquisses pendant une pause. Puis, pendant la balade du chien, la mythologie nordique est venue se mêler de l’affaire. Yggdrasil, le géant primordial, Thor… La cheminée commençait à prendre des proportions considérables.

J’en ai discuté avec ChatGPT, puis avec Codex. On a écrit, coupé, repris. Les premières versions s’attardaient sur le chaos et la création. On a retiré des explications qui répétaient la même chose, discuté d’une phrase avec ma femme, enlevé presque tout le gras et regroupé les phrases. Chaque énormité n’avait pas besoin de son petit piédestal.

En resserrant, on a aussi perdu un morceau du raisonnement. La douceur retournait directement à la naissance des mondes ; le passage par le corps avait disparu. Il a fallu remettre le plaisir, l’étreinte et la tendresse pour arriver à « Il jouit sur sa feuille ». La sauvagerie et la douceur devaient se rejoindre dans cette démonstration parfaitement universitaire.

On a également remis l’hésitation finale : « Car… Oui. Ce poème est bon. » Le critique a traversé l’univers, et voilà ce qu’il parvient à en dire.

Le rythme, les raccords, les répétitions, les silences : on les travaille aussi dans une blague. J’aime particulièrement « Il reste assis. Il sait. » Tout s’agite autour de lui, et le bonhomme n’a toujours pas bougé. C’est un autre terrain pour chercher cette juste tension dont nous parlons à l’atelier.

Un cadeau avec un arbre qui dépasse

Dans nos échanges, l’IA m’a fait remarquer que l’auteur pouvait mal le prendre. Il présente son premier poème ; notre enthousiasme délirant peut ressembler à une façon de le tourner en ridicule.

Je comprends la remarque. Moi, je pense aussi lui faire un cadeau. J’y mets du temps, des images, une blague construite, quelques références qui peuvent donner envie d’aller voir ailleurs. Oui, je trouve souvent les gens ignorants. Je l’ai dit dans notre conversation. J’ai aussi envie de leur faire rencontrer des choses.

C’est peut-être un cadeau un peu encombrant, avec un arbre cosmique qui dépasse de l’emballage. Mais je l’offre volontiers. Et comme le poème est écrit en allemand, je me suis même demandé si les mythes du Nord pouvaient être plus familiers à son auteur qu’à moi.

On a posté le commentaire. S’il le reçoit mal, on s’excusera. On joue un peu avec le feu. Pour une histoire de cheminée, ça se tient.

Cyrano dans les commentaires

Je suis un gros fan de Rostand et de Cyrano. Chez lui, la poésie passe aussi par la répartie et la provocation. Valvert le cherche à propos de son nez, puis Cyrano improvise une ballade pendant leur duel : « À la fin de l’envoi, je touche. » Le dernier vers accompagne le coup d’épée. Tout ça se trouve à l’acte I, scène IV.

Notre fausse exégèse emprunte à l’héroï-comique : une scène domestique prend les dimensions d’une épopée.

Quand je lis certains fils de commentaires, je me fais chier. D’autres sont excellents : quelqu’un repère ce qui fonctionne, montre ce qui accroche, propose une piste précise. Quand on enseigne, on cherche aussi le mouvement qui permettra à l’autre de continuer. Ici, on essaie une réponse qui devient elle-même un texte.

Ça peut nourrir notre e-book et l’atelier : choisir un détail d’un poème, lui répondre avec une voix, une image, une scène. Puis travailler cette réponse. Écouter ce qu’elle produit et se demander à qui l’on parle. On retrouve nos questions de message, d’angle et de ton.

Je me méfie de la facilité qui consiste à tout ramener à une connerie. À force, on peut finir par ne plus rien laisser vivre ; c’est ce que je redoute dans le cynisme. L’ironie peut demander du travail, de l’invention et de l’attention.

Quand je me prends moi-même au piège

Je surinterprète aussi sans faire exprès. Récemment, un autre poème mettait en scène un fermier. J’y voyais une allusion aux agriculteurs qui n’auraient pas répondu à l’appel du 17 octobre. Dans ma tête, tout collait. J’étais parti en discuter avec les IA, et j’avais même mis un vote négatif, ce que je fais rarement.

Puis j’ai posé la question à l’auteur. Il m’a répondu que ça n’avait rien à voir.

C’est une limite de ma lecture noétique que j’ai envie de garder visible. Je cherche des liens, des symboles, des prolongements. Parfois je vais trop loin. Parfois, je me dis que je suis peut-être allé plus loin que l’auteur lui-même. Ça peut ouvrir une lecture ; ça ne suffit pas à établir ce qu’il voulait dire.

L’IA peut aussi m’aider à rendre une hypothèse plus convaincante en la développant, sans qu’on ait obtenu davantage de preuves. Dans l’échange sur le fermier, ChatGPT m’a justement aidé à distinguer ce que montrait le texte, ce que ma lecture me faisait imaginer et l’intention politique que je prêtais à son auteur.

J’ai même eu envie d’écrire un truc du genre : les gars, pensez aux gens comme moi qui surinterprètent tout. Mais c’est aussi à moi d’apprendre à laisser une piste en attente.

Chat m’a parlé de ranger les choses. Ma belle-mère aussi. Mon cerveau garde volontiers tous les tiroirs ouverts et s’amuse à recomposer ce qu’il y trouve. Je peux noter une idée, garder la possibilité d’y revenir et m’occuper d’autre chose. Enfin, j’essaie.

Je fais du maquettisme : quand je vois un bidule par terre, je le ramasse. Ça peut servir. Avec les idées, j’ai un peu la même tendance. Ranger les bidules sans tout jeter, c’est encore un truc à apprendre.


Le poème et le commentaire sur Reddit. La version française reproduite ici est celle utilisée pendant nos échanges ; le texte de départ s’intitule « Das Leben ».

Pour prolonger le détour mythologique : L’Edda de Snorre Sturleson, « Le Voyage de Gylfe », dans la traduction ancienne de R. du Puget.

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