J’utilise ce terme depuis quelque temps sans vraiment le définir. Et si je commence à balancer du jargon flou en supposant que tout le monde voit exactement ce que j’ai dans la tête… je finirai peut-être par ressembler un peu à ce que je critique.
Alors allons-y gaiement pour cette joyeuse précision.
J’en parle notamment dans cet article : Je n’avais pas 43 minutes à perdre.
Quand l’analyse devient une scène
Par théâtre cathartique, j’entends une mise en scène politique ou intellectuelle qui cherche moins à comprendre le réel qu’à produire un soulagement émotionnel chez ceux qui la regardent.
On prend quelques faits. Quelques chiffres. Quelques extraits. Puis on les agence dans une pièce déjà écrite à l’avance.
Et à la fin, le spectateur ressort avec cette sensation douce et confortable : « Voilà. On avait raison depuis le début. »
Le soulagement n’est pas une preuve
Le problème n’est pas l’émotion. Une colère peut être juste. Une indignation peut être sincère.
Le problème commence quand l’émotion remplace l’analyse. Quand les faits ne servent plus à explorer le réel, mais uniquement à nourrir une scène morale où chacun connaît déjà son rôle.
Et c’est souvent là qu’entrent en jeu deux mécanismes que j’ai déjà décrits ailleurs : le monocadre et la scolastase.
Le monocadre, c’est la grille unique qui explique tout.
La scolastase, c’est le moment où cette grille devient rigide, bien présentée, presque savante… mais ne cherche plus réellement.
Le théâtre cathartique naît quand ces deux mécanismes deviennent spectacle.
Le monocadre donne l’ennemi. La scolastase donne le vernis intellectuel. Et le théâtre cathartique donne au public la sensation d’avoir compris le monde sans avoir besoin de trop le traverser.

Remarque rabelaisienne : certaines analyses sont si fermées qu’un pet de réel aurait du mal à y circuler.
Autre remarque rabelaisienne : parfois, ce n’est plus une enquête. C’est une séance de massage moral avec PowerPoint.
Ce que le théâtre cathartique ne prouve pas
Le théâtre cathartique n’est donc pas forcément un mensonge total.
C’est souvent plus subtil que ça :
des morceaux de vrai montés de manière à empêcher le réel de répondre.
Correspondances académiques
Je n’ai pas construit le théâtre cathartique à partir de ces études. Mais les recherches récentes montrent que les plateformes et les institutions peuvent récompenser exactement ce genre de mise en scène.
Une expérimentation publiée dans Nature a réparti 2 000 personnes entre différents fils d’actualité pendant huit semaines. Les fils classés selon l’engagement amplifiaient les contenus moralisés, émotionnels et toxiques, ainsi que la perception d’hostilité entre les camps.
En France, une analyse de près de deux millions d’interventions parlementaires décrit des discours devenus plus courts, plus émotionnels et davantage conçus pour les followers que pour convaincre les autres députés.
Ces travaux mesurent des récompenses algorithmiques, des émotions et une transformation de la parole politique. Ils ne mesurent pas directement la catharsis : mon concept ajoute l’idée que la scène soulage le public en redistribuant des rôles déjà connus.
Sources : Redesigning algorithms to intervene on social norm misperceptions during a national election, Nature, 2026 ; Algan, Renault et Subtil, La Fièvre parlementaire, CEPREMAP, 2025.
Je suis parti des scènes, pas des études. Depuis que je travaille avec mon agent, je peux retrouver les cousins académiques, vérifier leur méthode, ajouter les sources — et dire où la ressemblance s’arrête.
Dans le même chemin : cet article pose le mécanisme. Pour le voir à l’œuvre dans un cas concret, lire Je n’avais pas 43 minutes à perdre. Pour comprendre quand une grille se fige, poursuivre avec Scolastase — quand une pensée sait, mais n’apprend plus. Pour observer une application politique et personnelle du problème d’apprentissage, lire La gauche va s’effondrer.