Apprendre à regarder

Pendant longtemps, je n’ai jamais vraiment réfléchi à la manière dont j’écrivais.

Je regardais.

Je laissais des images revenir.

Je répondais par un poème.

C’était naturel.

Ce n’est qu’en écrivant davantage, en relisant mes textes, en lisant ceux des autres et en cherchant à comprendre pourquoi certaines images continuaient de vivre en moi que j’ai commencé à entrevoir mon propre processus de création

Cela paraît simple.

En réalité, c’est peut-être la partie la plus difficile.

Nous avons souvent le réflexe de vouloir comprendre immédiatement.

Donner une explication.

Trouver une conclusion.

Classer.

Nommer.

J’essaie plutôt de laisser une image vivre un peu en moi.

Une scène.

Un tableau.

Une phrase.

Un film.

Un regard.

Je ne cherche pas tout de suite ce que cela signifie.

Je me demande simplement :

Pourquoi cette image refuse-t-elle de me quitter ?

Petit à petit, j’ai compris que beaucoup de mes poèmes naissaient ainsi.

Pas devant une feuille blanche.

En marchant.

En regardant un bourdon.

En observant une affiche à la médiathèque.

En lisant un poème.

En regardant un tableau impressionniste.

Ou simplement en laissant une idée se promener dans un coin de ma tête.

Je ne force pas la rencontre.

Je lui laisse le temps.

J’aime imaginer les œuvres de cette manière.

Quand je lis un manga, je pense parfois au dessinateur qui a choisi cette scène.

Quand je regarde un tableau, j’imagine le peintre reculer de quelques pas avant de reprendre son pinceau.

Quand un film me touche, je me demande souvent pourquoi cette scène-là est restée, alors que tant d’autres ont disparu.

Je ne cherche pas encore une réponse.

Je regarde.

Je crois que cette manière d’observer rejoint ce que j’appelle la Noétique.

Lire entre les lignes.

Ne pas s’arrêter à la première couche.

Chercher l’intention autant que les mots.

Les gestes autant que les discours.

Les tensions autant que les conclusions.

Je garde ensuite ces images dans un coin de ma tête.

Comme des pièces de puzzle.

Je ne sais pas encore où elles iront.

Je ne cherche pas à les assembler tout de suite.

Puis, un jour, un bourdon rencontre une idée.

Une mare rencontre un miroir.

Une chanson répond à un souvenir.

Et quelque chose apparaît.

C’est là que la Sérendipité commence.

Pas un hasard magique.

Un terrain que l’on prépare.

Plus notre regard rencontre d’œuvres, de paysages, de conversations, de mythes ou de souvenirs, plus il devient capable de créer des liens inattendus.

Apprendre à regarder, ce n’est pas seulement apprendre à écrire de meilleurs poèmes.

C’est aussi apprendre à ralentir.

À suspendre un jugement.

À laisser une question ouverte.

À accepter de ne pas comprendre tout de suite.

Certaines images mettent des jours, parfois des années, avant de révéler ce qu’elles avaient à nous dire.

Et ce n’est pas grave.

Les plus belles ne se laissent jamais saisir d’un seul regard.

Je crois que la poésie ne commence pas quand on écrit.

Elle commence lorsque l’on apprend à regarder.

Le reste n’est peut-être qu’une tentative de partager ce regard.

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