Hacking Social : je sais ce qui est bon pour toi

Le Chant des Mots · Polisophie · Critique

Des études, un jeu truqué et une sortie politique. Jusqu’où leur explication nous aide-t-elle à comprendre les autres ?

Il y a une phrase qui me gratte : voter contre ses intérêts. Ah bon ? Et qui les a classés, mes intérêts ? Vous avez fait un tableau avant de venir me chercher ?

Je regarde Hacking Social depuis longtemps, et j’aime bien leur travail. Ça ne m’empêche pas de tiquer : à force de les écouter, je retrouve une lecture de gauche qui oriente les questions et les sorties possibles. C’est ce fil-là que j’ai envie de tirer, en regardant ce que leurs études permettent vraiment de dire.

Dans « Ce jeu où les riches gagnent toujours (ils trichent) », Hacking Social mélange Monopoly et Donjons et Dragons. Les départs sont inégaux, les règles favorisent les puissants. La question devient : pourquoi des joueurs désavantagés continuent-ils à défendre ce jeu ? La vidéo mobilise la psychologie sociale, les identités de groupe et la croyance au mérite pour l’expliquer.

La justification du système, c’est considérer l’ordre existant comme légitime ou souhaitable, y compris lorsqu’on y occupe une place défavorable. Leur jeu a une particularité : ses règles ont été écrites pour rendre l’injustice visible. Dans la société, il reste justement à établir ce qui relève du verrouillage, des possibilités réelles et des choix des joueurs. La métaphore donne la scène ; elle ne fait pas la démonstration.

Mon problème avec cette vidéo, c’est ce passage où comprendre les autres commence à vouloir dire : expliquer pourquoi ils n’ont pas compris. On connaît les biais, les classes, les théories. Très bien. Est-ce qu’on écoute encore la personne ? Et quand les études se contredisent, est-ce que ça change la sortie du jeu ?

Vos intérêts sont prêts. Veuillez les récupérer.

Un électeur peut donner plus de poids à sa sécurité, à son salaire, à sa liberté de parler, à son pays, ou au rejet d’un milieu qui l’insupporte. Il peut se tromper. Son candidat peut le balader. Mais avant de lui expliquer qu’il vote contre lui-même, il faut savoir ce qu’il essaie d’obtenir et ce qu’il accepte de perdre.

Je pense à Trump et au clash politique. Là où l’observateur voit une grossièreté disqualifiante, l’électeur peut entendre : enfin quelqu’un qui leur tient tête. Il n’a pas forcément raté la grossièreté. C’est peut-être précisément ce qui lui plaît.

Cette piste ne suffit pas à expliquer son vote. Parmi leurs références, une étude de l’enquête électorale américaine relève des liens entre le vote Trump, l’affiliation partisane et des scores de sexisme et de ressentiment racial. Il y a des données à discuter, jusque dans les questions utilisées pour construire ces scores. Sauf que mesurer des attitudes ne classe toujours pas les intérêts de la personne à sa place. [1]

L’altéroclasse : les autres, vus de mon balcon

C’est là que je retrouve l’altéroclasse. Devant un tableau de travailleurs, on s’émeut de leur dignité. Devant un électeur, on reconstruit son petit monde : Madame Michu a vu la télé, elle a eu peur, elle a voté. Voilà, Madame Michu est rangée. On lui a même fait une étiquette. Quelle belle rencontre.

Un exemple précis me gêne dans l’étude de Godfrey et Wolf, mobilisée vers 13:02. Les chercheuses analysent les entretiens de dix-neuf mères modestes. Leur enquête explore des raisonnements ; elle ne représente pas tous les pauvres. Mais leur grille classe aussi ces raisonnements par niveaux de conscience critique. Repérer qu’un emploi offre peu de perspectives reste à un niveau limité. Parmi les exemples d’un niveau plus avancé figure une proposition de taxer davantage les riches, accompagnée d’une explication de leur pouvoir. [2]

Et là, je m’arrête. Qu’est-ce qui fait monter dans les étages : la qualité du raisonnement, ou sa proximité avec la lecture politique retenue ? Les auteurs donnent leurs critères, on peut les examiner. Mais on a déjà choisi une direction pour définir ce que serait une conscience plus éclairée. Madame Michu a peut-être enfin donné la réponse attendue.

Le paradoxe a rencontré une contradiction

Sur un autre point, leur argument a de vrais appuis. Une méta-analyse de 2025, portant sur trente-quatre articles, associe la justification du système à davantage de bien-être et à moins de détresse chez des groupes désavantagés. L’association avec le bien-être est modeste, mais elle existe. Une croyance peut nous aider à supporter notre situation. [3]

Une croyance peut rassurer et être juste sur certains points. Apprendre un métier ouvre-t-il des possibilités ? Ça se regarde dans les compétences, les débouchés et les obstacles. Son effet rassurant ne règle pas l’affaire.

Vers 18:14, la vidéo mobilise le « paradoxe de l’inégalité » : des inégalités plus fortes peuvent aller avec une croyance accrue dans leur caractère mérité. Ce résultat vient notamment de Mijs. Sauf qu’il a rencontré de sérieuses contradictions.

En 2023, Bartram montre que le résultat positif sur l’évolution dans le temps dépend fortement de la Pologne, dans un petit ensemble de pays. En mars 2026, Ehmes et Gangl publient une analyse de trois décennies de données dans trente-neuf démocraties capitalistes avancées : ils trouvent plutôt que la hausse des inégalités s’accompagne d’une baisse modérée de la croyance méritocratique. Ces travaux sont absents de la bibliographie présentée avec la vidéo. [4–6]

Ça change la lecture. Les gens peuvent aussi voir les écarts se creuser et revoir leur jugement. Le paradoxe qui semblait expliquer leur consentement devient un résultat disputé. Si on garde seulement la version qui raconte bien l’histoire, la bibliothèque commence à servir de décor.

Les détours sont permis. L’arrivée est réservée.

Je leur reconnais un vrai pas de côté. Vers 25:20, la vidéo présente le modèle SIMSA : les personnes peuvent faire des choix stratégiques, défendre leur groupe, arbitrer des risques. Elles ont parfois très bien vu la situation.

Accueillir une objection suffit-il à ouvrir la conclusion ? La scolastase sophistiquée autorise les détours. Le test, c’est ce que la contradiction peut changer à l’arrivée.

Le constat ne choisit pas la sortie
  1. Observer

    Des écarts, des obstacles, des choix.

  2. Interpréter

    Structures, stratégies, incitations : lesquelles expliquent le cas ?

  3. Orienter

    Que changer ? Selon quels buts ?

Une étude peut éclairer le passage. Elle ne choisit pas nos valeurs à notre place.

Leur sortie privilégie les explications structurelles et la coopération, jusqu’au refus de la compétition. C’est un choix politique à discuter ; les études ne le rendent pas obligatoire.

Une de leurs références françaises associe l’adhésion à une idéologie néolibérale à un moindre engagement dans les Gilets jaunes. C’est une enquête corrélationnelle, et les auteurs le disent. Mais moins participer à ce mouvement, ce n’est pas moins agir sur sa vie. Une formation, un changement de métier ou une entreprise ne sont pas mesurés par la participation à cette mobilisation. [7]

Le monocadre se referme quand ces autres chemins deviennent surtout des symptômes de consentement. Si tu approuves, tu prends conscience. Si tu refuses, on t’explique ce qui t’empêche de voir. Pratique, comme jeu truqué.

Qui choisit la sortie du jeu ?

À partir de 45:10, Hacking Social combat pourtant l’attente du grand soir et défend les petites actions, l’efficacité personnelle et collective. Là, je les rejoins. Leur exemple de maintenir le lien avec un collègue mis à l’écart est concret. Il y a quelque chose à faire dès maintenant.

Dans ma vidéo sur le contrôle, je pars aussi d’un jeu inégal. Civilization et Risk opposent construction et paris avec l’avenir des autres. Je privilégie les compétences, la création, l’entreprise et l’autonomie face aux institutions. Nous voulons tous deux retrouver du pouvoir d’agir ; nous ne valorisons pas les mêmes chemins.

Voilà mon désaccord : l’espoir individuel passe au scanner des illusions, l’espoir collectif est à cultiver. Une association peut tourner à vide ; un apprentissage ouvrir une porte. Comparons leurs effets.

L’excusocratie, c’est le moment où l’explication des obstacles finit par répondre à toutes les envies d’essayer. Tu demandes comment avancer, on te refait le plan de la prison. Affirmer que cette vidéo produit cet effet demanderait d’observer ses spectateurs. Dans leur démonstration, je conteste surtout la hiérarchie entre les voies d’émancipation.

Leur critique gagnerait à séparer trois propositions : les places sont distribuées au mérite ; l’effort devrait compter ; je peux améliorer mes chances. La première décrit un système, la deuxième exprime une aspiration, la troisième ouvre une possibilité. Démonter la première ne suffit pas à liquider les deux autres.

Voilà ce que j’attends de cette vulgarisation : qu’elle examine aussi les initiatives qui fonctionnent, les appuis qui les rendent possibles, les règles qu’il faudrait changer pour les multiplier. Ceux qui s’en sortent donnent des chemins à étudier, sans effacer ceux qui restent bloqués. Le joueur peut comprendre les défauts de la partie et avoir encore de bonnes raisons de jouer.

On peut contester les règles et travailler son jeu. Je veux pouvoir faire les deux sans demander un certificat de conscience politique.

Hacker aussi sa propre grille

Face à leur Donjonpoly, j’imagine une autre scène : des gens assis dans une caverne. Ils regardent des ombres de Marx et de Bourdieu. Des morceaux retenus, des figures simplifiées, des phrases qui ont fini par faire tout le travail. Une fille cherche à sortir. Les spectateurs la retiennent par la veste en montrant le mur : regarde, c’est expliqué.

Ce sont les spectateurs qui agrippent la veste. Marx et Bourdieu restent des auteurs à lire, à discuter, à contredire. Leur ombre, elle, tient en trois slogans et commence à donner des ordres.

Hacking Social veut rendre du pouvoir d’agir. Je les prends au mot : on peut comprendre leurs arguments et choisir une autre voie. Ceux qu’on entend émanciper doivent pouvoir discuter la sortie proposée. Sinon, on a changé de maître du jeu.

On peut sortir avec un livre sous le bras. L’important, c’est de lâcher la veste.

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