Quand la rébellion remplace la reconnaissance

Un texte sur l’amont. Pas pour “psychanalyser” des gens au hasard, ni pour régler des comptes. Juste pour comprendre pourquoi certaines révoltes se figent, tournent en boucle, et finissent par devenir une identité plutôt qu’un mouvement.

Ça faisait longtemps que j’avais envie d’écrire une sorte de petite sociologie du « punk à chien ». Pas par mépris. Par proximité.

En écrivant ce texte, j’écoutais ma musique. Une playlist, sans intention particulière. Et puis, comme souvent, la musique a dérivé toute seule. Par association. Par suggestion. Jusqu’à tomber sur Molotov.

Et là, quelque chose a fait clic.

Ce sont des gens qui se mettent eux-mêmes à l’écart. Qui se marginalisent avant même d’avoir été rejetés. Qui décident d’avance que leur poésie ne sera pas reconnue — et qui en font une fierté. Les derniers de la classe, assis au fond, convaincus que l’incompréhension est une preuve de profondeur. Et parfois même fiers d’être des idiots.

Avec le recul, j’y vois surtout une posture. Une forme de pénitence. Une identité construite sur le refus d’entrer dans le jeu, mais aussi sur la certitude que le jeu est truqué.

Et puis, presque naturellement, la playlist a enchaîné avec Saez.

Un chanteur qui se donne des airs de révolte permanente, de marginalité radicale, alors même qu’il vient d’un milieu très protégé. Pas de chaos fondateur. Pas de réel à traverser. Et pourtant, la même posture sacrificielle, la même mise en scène de la marge, la même glorification de l’exclusion choisie.

Peu importe ce qu’il a réellement traversé intérieurement.

Ce texte ne parle pas de biographies, mais de postures qui se répètent.

Ces gens-là, je les connais. Je les ai croisés. Je les ai parfois été.

La première fois que ce décalage m’a vraiment sauté aux yeux, c’était lors d’un spectacle de Didier Super. Il remerciait les « punkachiens » en se foutant ouvertement d’eux, en rappelant qu’ils étaient souvent surtout des fils à papa. Sur le moment, c’était drôle. Avec le temps, j’ai trouvé ça surtout révélateur.

Ce texte part de là.

1) La rébellion qui ne construit rien

Il existe une rébellion vivante : celle qui critique pour améliorer, qui refuse une injustice mais cherche une sortie, un geste, une construction. Et il existe une autre rébellion : celle qui devient un décor intérieur. Une posture. Un uniforme. Un mode d’existence.

Cette seconde rébellion se reconnaît à un signe simple : elle a besoin d’un ennemi permanent. Sans adversaire, elle s’éteint. Elle ne sait plus quoi faire, parce que son carburant n’est pas un projet, mais une opposition.

2) L’identité “contre” : dépendre de ce qu’on combat

Quand on construit son identité principalement “contre”, on reste lié à ce qu’on refuse. On croit s’émanciper, mais on demeure dépendant : l’ennemi devient le centre de gravité. Il structure les émotions, les discours, les fréquentations, les goûts, les codes.

On finit par vivre à l’extérieur du monde non pas parce qu’on l’a compris, mais parce qu’on ne veut plus y être confronté autrement qu’en le dénonçant.

3) Le piège de la pureté

Cette rébellion figée s’accompagne souvent d’une quête de pureté : rien n’est jamais assez cohérent, assez irréprochable, assez “vrai”. On rejette les compromis, on méprise la nuance, on soupçonne l’imperfection comme une trahison.

La pureté est une forme de disjoncteur : elle donne une raison élégante de ne pas agir. Parce qu’agir, c’est se salir. C’est accepter d’entrer dans un réel imparfait. C’est risquer de se tromper, d’être contredit, d’être médiocre parfois, et de recommencer.

Au bout du compte, la pureté devient un refuge moral : on ne construit rien, mais on se croit supérieur. On ne travaille pas, mais on se sent plus lucide. On ne compose pas, mais on se dit “intègre”.

4) Le point aveugle : la contradiction humaine

Il y a une chose simple que beaucoup n’acceptent pas : l’humain est contradictoire. Il y a des incohérences partout, y compris chez les gens “bien”. L’hypocrisie n’est pas toujours un vice : c’est souvent une tension mal résolue, une peur, une faiblesse, une tentative de tenir debout.

Certains utilisent le mot “hypocrite” comme un marteau universel. En réalité, c’est parfois le signe qu’ils ne supportent pas la dissonance. Ils veulent un monde parfaitement aligné, des gens parfaitement cohérents, des règles parfaitement justes. Et comme ce monde n’existe pas, ils le condamnent en bloc.

5) Retour à l’amont : la reconnaissance

Le nœud, souvent, n’est pas politique. Il est plus ancien : c’est la reconnaissance. Pas l’admiration. Pas les likes. La reconnaissance au sens simple : “je te vois”, “tu as le droit d’exister”, “tu peux être imparfait et rester digne”.

Quand cette reconnaissance manque, certains grandissent avec un vide. Ils cherchent un coupable. Ils le trouvent dans le “système”, dans “les normies”, dans “la société”, dans “les hypocrites”. Et leur révolte devient une manière de tenir debout : si je souffre, c’est que j’ai raison ; si je suis dehors, c’est que je suis plus pur.

6) L’autorité mal digérée

Beaucoup de vies restent coincées dans un dialogue imaginaire avec l’autorité : le père, le prof, l’institution, la norme. On croit s’être libéré, mais on continue de parler pour répondre à une blessure. La rébellion n’est plus un élan : c’est une réponse tardive.

Alors on répète. On rejoue. On provoque. On “attaque le monde”. Mais au fond, on réclame encore un signe : “dis-moi que je compte”.

7) L’éducation comme terreau

Il est difficile de ne pas relier cela à une atmosphère éducative plus large : confusion des repères, disparition des limites, inversion des responsabilités. On appelle “bienveillance” un laxisme qui, en réalité, désaccorde les enfants.

Un enfant a besoin d’amour, oui. Mais aussi de cadre. Parce que le cadre n’est pas une prison : c’est une structure intérieure. Sans cadre, on ne devient pas libre : on devient perméable, fragile, irritable, incapable de supporter la frustration — donc incapable de supporter le réel.

8) La rébellion comme refuge contre la frustration

Quand on n’a pas appris à composer, on cherche des absolus. Quand on n’a pas appris la frustration, on cherche la pureté. Quand on n’a pas appris à accepter les contradictions humaines, on cherche des coupables. Et quand on ne sait plus avancer, on se construit une identité contre le monde.

Ce n’est pas une condamnation morale. C’est une mécanique humaine : une protection. Mais une protection qui finit par devenir une prison.


Combattre la religion sans quitter le schéma religieux

Il y a une contradiction que je vois partout, et qu’on évite soigneusement de nommer.

Beaucoup de ceux qui disent vouloir en finir avec la religion ne sont jamais sortis du schéma religieux.

Ils ont rejeté Dieu, mais conservé la structure : le péché, la faute, la pureté, la pénitence, le martyr, l’excommunication.

Simplement, Dieu a été remplacé par la morale.

Alors on ne cherche plus à se transformer réellement. On cherche des combats faciles.

Des cibles où l’on ne risque rien. Des ennemis abstraits. Des fautes symboliques.

On s’attaque à des mots, à des intentions supposées, à des figures commodes. Pas au réel difficile. Pas à ce qui oblige à se remettre en question.

Et surtout, on reste enfermé dans la posture du martyr.

On se vit comme victime ou pénitent, même sans avoir traversé de tragédie réelle. Non pas parce que le monde a été violent, mais parce que ça donne une identité.

Ce qui frappe, c’est la dissonance.

Par exemple : se dire antifasciste tout en réclamant toujours plus d’État, plus de contrôle, plus de contrainte. Combattre ce qu’on appelle fascisme… en renforçant exactement les mécanismes qui le rendent possible.

C’est une forme de double pensée : lutter contre un système tout en désirant ce qui le produit.

Ce n’est pas une révolte. C’est une contradiction non assumée.

La rébellion reste enfermée dans un mode religieux : culpabilité, dénonciation, pénitence, salut moral.

On n’a pas quitté l’église. On a simplement changé de vitraux.

Tant que ce schéma n’est pas vu, la rébellion ne libère rien. Elle tourne en rond, en se donnant l’illusion du courage.


Exercice de pensée (pour ceux que ça intéresse)

Il y a une question simple, mais inconfortable, qui permet souvent d’y voir plus clair :

Et si ce n’était pas toujours nous qui pensions… mais notre parcours qui pensait à notre place ?

Beaucoup de gens ne quittent pas vraiment un dogme. Ils en changent.

On peut grandir dans un cadre religieux, puis le rejeter, pour ensuite adhérer à un autre système tout aussi structuré : nouvelles fautes, nouvelles interdictions, nouveaux purs et impurs.

La forme change. Le besoin reste.

Ce déplacement n’est pas toujours conscient. Il sert souvent à se rassurer, à garder une cohérence intérieure, à éviter le vertige de penser sans filet.

Si cette mécanique te parle, je l’ai développée plus en détail ici :

👉 Changer d’église sans le savoir

Ce n’est pas une accusation. C’est une invitation à regarder honnêtement ce qui, parfois, continue de nous structurer… même quand on croit s’en être libéré.


9) Pourquoi certains s’en sortent

Certains finissent par sortir de la posture. Pas parce qu’ils “trahissent”. Parce qu’ils mûrissent. Ils acceptent que le monde soit imparfait. Ils acceptent que les gens soient incohérents. Ils acceptent leur propre contradiction. Et ils découvrent une chose simple :

on peut vivre sans être pur, sans être soumis, sans être en guerre permanente.

10) Conclusion : choisir la construction

Ce texte n’est pas une attaque contre une classe, une jeunesse, une esthétique ou un camp politique. C’est une invitation à repérer un mécanisme : quand la rébellion devient une identité, elle cesse d’être un mouvement vivant. Elle ne libère plus : elle fige.

Et quand on comprend ça, on peut enfin reprendre la question au bon endroit : non pas “contre qui je dois me battre”, mais qu’est-ce que je veux construire, malgré l’imperfection du monde ?


Pour aller plus loin :

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