La gauche va s’effondrer

Je vais faire une prédiction.

Et non, ce n’est pas parce que j’ai décidé de devenir prophète.

C’est surtout une occasion de mettre à l’épreuve plusieurs concepts que je développe depuis quelque temps.

Le réflexe culturel.
La grille-béquille.
Le monocadre.
La scolastase.
Le théâtre cathartique.
Le piège de la pureté.
L’écologie noétique.
L’Architecte fatigué.

Alors autant les sortir du garage.

Quand je dis que « la gauche va s’effondrer », je ne parle pas forcément de sa disparition électorale.

Je parle d’un ensemble d’idées, de réflexes et de grilles de lecture qui me semblent arriver à un point de saturation.

Je pense qu’une partie de la gauche occidentale devient progressivement incapable d’être corrigée par le réel.

Et c’est précisément cela qui m’intéresse.

Car cet article ne parle peut-être pas vraiment de la gauche.

Il pose une question beaucoup plus large :

Comment un système devient-il incapable d’apprendre ?

Apprendre

Apprendre, ce n’est pas seulement accumuler des informations.

C’est accepter que le réel puisse avoir le dernier mot.

C’est permettre à un fait, une expérience, une rencontre ou un échec de modifier notre carte du monde.

Un système vivant apprend parce qu’il accepte d’être dérangé.

Il peut se tromper, se corriger, déplacer ses frontières, réviser ses certitudes.

Un système malade, lui, ne manque pas forcément d’intelligence.

Il peut même produire beaucoup de discours, beaucoup d’analyses, beaucoup de vocabulaire.

Mais peu à peu, tout ce qu’il rencontre devient une confirmation de ce qu’il pensait déjà.

Et là, le cerveau commence à tourner comme une machine à laver sans linge dedans.

Ça fait du bruit.

Ça donne une impression d’activité.

Mais ça ne nettoie plus grand-chose.

Les victoires qui vieillissent

Pendant longtemps, la gauche a été associée à des combats réels.

Les droits sociaux.

Les conditions de travail.

L’éducation.

Les libertés.

La protection des plus faibles.

Ces combats ne sont pas imaginaires. Ils ont produit des conquêtes importantes.

Mais un mouvement peut survivre à ses victoires.

Et parfois même en devenir prisonnier.

Quand une grille de lecture a longtemps permis de comprendre le monde, il devient difficile d’admettre qu’elle ne suffit plus toujours à le comprendre.

On continue alors d’utiliser les mêmes mots, les mêmes réflexes, les mêmes ennemis, les mêmes explications.

Non parce qu’ils sont toujours faux.

Mais parce qu’ils sont devenus familiers.

Et le familier a ceci de pratique qu’il donne l’impression de penser, alors qu’il nous évite parfois de regarder.

Le réflexe culturel

C’est ici qu’apparaît ce que j’appelle le réflexe culturel.

Le réflexe culturel, ce n’est pas une idée précise.

C’est plutôt ce qui pense en nous avant même que nous ayons commencé à penser.

Kahneman et Tversky parleraient d’heuristiques : ces raccourcis mentaux qui nous permettent de décider vite, parfois trop vite.

Bourdieu parlerait d’habitus : ces dispositions que notre milieu social installe en nous avant même que nous les ayons choisies.

Goffman ou Lakoff parleraient de cadres : ces manières de présenter le réel qui orientent déjà ce que nous allons y voir.

Tajfel parlerait d’identité sociale : cette tendance à défendre une idée parce qu’elle protège aussi le groupe auquel nous appartenons.

Je ne prétends pas remplacer ces notions.

J’essaie simplement de nommer leur manifestation quotidienne : ce moment où une culture commence à répondre à notre place.

Et cette culture ne flotte pas dans l’air.

Elle vient d’une histoire, d’institutions, de récits collectifs, de réflexes nationaux.

En France, par exemple, notre rapport à l’État, à l’école, à la protection sociale, aux services publics ou à l’audiovisuel public prépare naturellement certaines manières de penser.

On ne regarde pas le monde de la même façon dans un pays qui attend beaucoup de l’État que dans un pays qui s’en méfie par principe.

Le réflexe culturel, c’est ce sol invisible.

On croit parfois avoir une opinion.

On a aussi hérité d’un climat.

La grille-béquille

C’est là qu’une grille de lecture devient utile.

Une bonne grille aide à penser.

Elle permet de relier des faits, de repérer des motifs, de ne pas repartir de zéro à chaque fois que le réel nous tombe dessus avec ses chaussures pleines de boue.

Le problème ne commence donc pas avec les grilles.

Il commence lorsqu’une grille devient une grille-béquille.

Au départ, elle nous aide à marcher.

Puis, peu à peu, elle marche à notre place.

On ne l’utilise plus pour interroger le réel.

On l’utilise pour éviter que le réel nous interroge.

C’est une différence discrète, mais immense.

Une grille vivante éclaire.

Une grille-béquille rassure.

Elle donne une stabilité, une posture, parfois même une élégance intellectuelle.

Mais elle peut aussi empêcher la pensée de boiter un peu, c’est-à-dire d’apprendre.

Car apprendre, c’est parfois accepter de perdre momentanément son équilibre.

Quand une idée devient une identité

Le problème commence lorsque la grille-béquille devient identité.

À ce moment-là, on ne défend plus seulement une idée.

On défend une image de soi.

On ne dit plus simplement : « je pense que cette analyse est juste ».

On dit, sans forcément l’avouer : « si cette analyse est fausse, alors une partie de ce que je suis vacille ».

C’est là que le débat devient difficile.

J’ai connu quelqu’un qui parlait souvent d’autocritique, de remise en question, d’ouverture d’esprit.

Sur le papier, c’était magnifique.

Presque un prospectus pour la lucidité.

Mais dans les faits, malgré les retours répétés de son entourage, cette personne semblait incapable de modifier ses propres comportements.

Plus elle parlait d’autocritique, plus il devenait difficile de la remettre en question.

La remise en question n’était plus seulement une pratique.

Elle était devenue une image de soi.

Et c’est peut-être l’un des pièges les plus discrets de l’intelligence : on peut finir par aimer tellement l’idée d’être lucide qu’on ne supporte plus les moments où l’on ne l’est pas.

Le piège de la pureté

L’appartenance produit alors une tentation de pureté.

Plus un groupe fonde son identité sur sa supériorité morale, plus il devient coûteux d’y reconnaître ses erreurs.

La critique intérieure ressemble à une trahison.

La nuance devient une compromission.

Le doute fait planer un soupçon.

Je l’ai vu dans certains groupes que j’ai fréquentés.

Au début, il y avait encore du débat.

Des désaccords.

Des maladresses.

Des phrases qui partaient un peu de travers, puis qu’on reprenait ensemble.

Puis, progressivement, certains mots sont devenus impossibles à prononcer.

Certains sujets mettaient tout le monde mal à l’aise.

On sentait la pièce se raidir avant même que l’idée soit formulée.

Et évidemment, comme je suis parfois très raisonnable dans ma manière d’être insupportable, il m’arrivait d’aller précisément poser le doigt là où ça crispait.

Pas toujours par sagesse.

Parfois aussi parce que j’avais envie de voir si la pensée respirait encore.

C’est souvent comme cela qu’on repère le piège de la pureté.

Non pas quand un groupe défend des valeurs fortes.

Mais quand il ne sait plus traverser une gêne sans chercher un coupable.

La pureté commence comme une vertu et finit comme une arme.

On le voit parfois à gauche lorsqu’une figure qui tente de parler aux classes populaires, à l’insécurité ou à l’immigration devient immédiatement suspecte.

François Ruffin, par exemple, n’a pas seulement provoqué un désaccord stratégique en critiquant la ligne de La France insoumise et son éloignement des terres ouvrières ou rurales.

Il a aussi révélé une difficulté plus profonde : comment parler à ceux qui sont partis sans être accusé de reprendre les mots de l’adversaire ?

Quand un camp ne sait plus distinguer une alerte d’une trahison, il commence à se couper de ses propres instruments de correction.

Il ne défend plus seulement ses valeurs.

Il défend la pureté du décor.

Et parfois, pendant qu’on repeint les murs, la maison prend l’eau.

Le monocadre

Le concept de monocadre ne m’est pas venu dans l’abstrait.

Il est né en regardant une vidéo prétendre expliquer la montée du fascisme presque entièrement par les inégalités et les intérêts des milliardaires.

Le sujet méritait évidemment d’être pris au sérieux.

Les inégalités existent.

Les puissances économiques existent.

Les stratégies d’influence existent.

Mais ce qui m’a frappé, c’était la manière dont presque tout semblait ramené à une seule grille.

Comme si le réel, cette bête un peu pénible, devait absolument entrer dans la boîte prévue pour lui.

Le monocadre apparaît lorsqu’une grille de lecture devient capable d’expliquer presque tout.

Le patriarcat.

Le capitalisme.

La domination.

Le fascisme.

Le racisme.

Ces phénomènes existent.

Mais lorsqu’une grille devient capable d’expliquer tous les problèmes, elle finit souvent par ne plus rien expliquer précisément.

Elle rassure plus qu’elle n’éclaire.

Elle relie vite.

Elle désigne des coupables.

Elle produit un récit.

Et les récits sont puissants, parce qu’ils nous évitent parfois l’humiliation de la complexité.

Le miroir du monocadre

Mais le monocadre a une particularité amusante.

Enfin, amusante comme une chute dans les escaliers : on comprend le mécanisme, mais on préfère quand même éviter.

Il produit très facilement son propre miroir.

Certains expliquent presque tout par l’immigration.

D’autres expliquent presque tout par le capitalisme, les milliardaires ou les médias.

Les causes changent.

La structure reste proche.

C’est le miroir du monocadre : la possibilité de critiquer une simplification en construisant une autre simplification.

On croit sortir d’une prison intellectuelle.

Mais parfois, on a seulement changé de cellule.

Avec une meilleure décoration murale.

C’est là que le désaccord politique devient particulièrement intéressant.

Car le problème n’est pas seulement ce que l’on pense.

C’est la manière dont on pense.

Un camp peut dénoncer les obsessions de l’autre tout en développant les siennes.

Il peut se moquer des explications trop simples de ses adversaires tout en refusant de voir les siennes.

Et c’est ici que le miroir du monocadre rejoint l’idée de changer d’église.

Car lorsque quelqu’un quitte un camp, on imagine souvent qu’il a changé de rapport au réel.

Mais il a parfois seulement changé de récit total.

Il ne croit plus aux mêmes choses.

Mais il croit de la même manière.

Changer d’église

Le changement de camp politique ressemble parfois moins à une conversion intellectuelle qu’à un changement d’église.

On quitte une doctrine.

Mais on garde parfois le même rapport à la croyance.

On change de vocabulaire.

On change de saints.

On change d’hérétiques.

On change de péchés capitaux.

Mais la structure mentale reste étonnamment familière.

Il y a toujours un camp du bien.

Un camp du mal.

Des textes sacrés.

Des signes de pureté.

Des soupçons d’apostasie.

Des phrases qu’il faut dire pour prouver qu’on appartient encore à la communauté.

C’est pour cela qu’un ancien militant peut parfois devenir l’exact miroir de ce qu’il dénonçait.

Il n’a pas forcément appris à penser autrement.

Il a appris à croire ailleurs.

Et c’est toute la difficulté : sortir d’un monocadre ne garantit pas qu’on retrouve le réel.

Parfois, on rejoint simplement un autre récit total.

Une autre paroisse.

Une autre chorale.

Avec les mêmes réflexes, mais pas les mêmes chants.

La scolastase

À force, le monocadre peut se transformer en scolastase.

J’appelle scolastase une pensée qui continue de fonctionner à partir de modèles hérités, sans toujours vérifier si ces modèles décrivent encore correctement le réel.

Comme un professeur qui connaîtrait parfaitement son cours, mais qui aurait cessé de regarder par la fenêtre.

La scolastase n’est pas l’absence de pensée.

C’est presque l’inverse.

C’est une pensée très équipée, très verbale, parfois très cultivée, mais qui tourne dans son propre système de validation.

Elle sait répondre.

Elle sait classer.

Elle sait reconnaître les signes.

Mais elle sait de moins en moins être surprise.

La scolastase ne ment pas forcément.

C’est même ce qui la rend difficile à repérer.

Elle peut citer des faits réels, des chiffres réels, des exemples réels.

Mais elle sélectionne surtout ceux qui renforcent le cadre déjà fixé.

Ce n’est pas toujours du mensonge.

C’est une forme sophistiquée de cherry-picking.

Le réel n’est pas nié.

Il est trié.

Comme si l’on ouvrait toutes les fenêtres, mais seulement du côté où le paysage confirme déjà la décoration du salon.

Et un système qui ne peut plus être surpris ne peut presque plus apprendre.

Le théâtre cathartique

À ce stade apparaît le théâtre cathartique.

On ne cherche plus seulement à comprendre.

On cherche à se soulager.

On regarde une vidéo.

On écoute un chroniqueur.

On applaudit son camp.

On s’indigne des mêmes personnes.

On ressort avec l’impression d’avoir appris quelque chose.

Alors qu’on a parfois simplement consommé une version scénarisée de ses propres convictions.

Dans mon article sur la vidéo consacrée à l’Argentine, ce n’est pas Milei qui m’intéressait le plus.

C’était le montage narratif.

La façon de sélectionner les éléments, de les ordonner, de créer une pente émotionnelle, puis de donner au spectateur l’impression que tout coule de source.

Un bon théâtre cathartique ne dit pas seulement : « voilà ce qui s’est passé ».

Il dit : « voilà ce que tu savais déjà, mais en plus propre, plus intense, plus satisfaisant ».

Et forcément, ça marche.

Parce que ça gratte exactement là où ça démange.

Le problème, c’est qu’une démangeaison soulagée n’est pas toujours une blessure comprise.

La gauche comme cas d’étude

C’est ici que la gauche devient intéressante comme cas d’étude.

Pas parce que les milliardaires tiendraient chaque mercredi une réunion secrète pour décider du prochain plan machiavélique.

« Mouahaha… aujourd’hui, on lance le fascisme ! »

Même si, reconnaissons-le, certains récits politiques ont parfois besoin de ce genre de salle de réunion imaginaire pour tenir debout.

La gauche m’intéresse ici parce qu’elle semble parfois présenter les symptômes d’un système qui peine à être corrigé par le réel.

Lorsqu’une partie des classes populaires s’éloigne, plusieurs réactions sont possibles.

On peut examiner ce qui a changé dans leur rapport au travail, à l’école, à l’immigration, à la sécurité, aux institutions, aux médias, aux grandes villes, aux discours moraux.

On peut se demander pourquoi des ouvriers, des employés, des gens modestes, parfois issus d’anciens milieux de gauche, ne se reconnaissent plus dans les mots qui prétendent encore parler pour eux.

On peut aussi regarder l’électorat réel de la gauche actuelle, notamment celui de LFI, et se demander s’il correspond encore à l’image qu’elle se fait d’elle-même.

Mais on peut aussi faire autre chose.

On peut laisser l’explication habituelle se déclencher toute seule.

Comme un vieux réflexe.

La défaite arrive, et le système sait déjà quoi répondre avant même d’avoir regardé ce qui s’est passé.

Il convoque les causes disponibles.

Celles qu’il connaît.

Celles qui confirment son récit.

Celles qui évitent de se demander si une partie du problème vient aussi de lui.

Le danger n’est pas qu’une explication soit toujours fausse.

Le danger, c’est qu’elle devienne automatique.

Lorsqu’un système répond trop vite à ses échecs, il ne les écoute plus.

Il les range.

À ce moment-là, la défaite ne devient plus une information.

Elle devient une confirmation.

Et lorsqu’un système transforme même ses échecs en preuves qu’il avait raison, il commence à devenir très difficile à sauver de lui-même.

L’Architecte fatigué

J’ai récemment écrit sur l’Architecte fatigué.

Ce gardien qui continue de faire tenir un système devenu trop complexe.

L’Architecte fatigué, ce n’est pas seulement celui qui ajoute des patchs à un système.

C’est aussi celui à qui l’on demande de maintenir un monde dont il n’a pas forcément choisi toutes les pierres.

Il hérite.

Il corrige.

Il transmet.

Il essaie de faire tenir ensemble des couches anciennes, des contradictions nouvelles, des attentes impossibles.

Dans Matrix, les machines ont déjà tenté de construire un monde parfait.

Cette première Matrice a échoué.

L’être humain ne semblait pas pouvoir habiter un monde sans manque, sans choix, sans contradiction.

Il fallait des fissures pour que le système devienne acceptable.

Puis apparaît l’Agent Smith.

Au départ, il protège la Matrice.

Il est chargé de neutraliser ses anomalies.

Mais l’agent qui devait défendre le système finit par devenir un virus plus dangereux que les anomalies qu’il combattait.

La réaction devient plus destructrice que le problème initial.

Comme un système immunitaire qui s’emballe et commence à attaquer le corps qu’il devait protéger.

C’est pour cela que Bruce Tout-Puissant m’intéresse aussi.

Quand Bruce reçoit le pouvoir de Dieu, il croit d’abord que la bonté consiste à dire oui.

Oui aux prières.

Oui aux désirs.

Oui aux demandes.

Et le monde se dérègle.

Non parce qu’il est méchant.

Mais parce qu’il découvre trop tard qu’un système vivant ne tient pas par gentillesse automatique.

Il tient par discernement.

Par responsabilité.

Par limites.

Par transmission.

Une civilisation, un parti ou une institution ne s’effondre pas seulement quand ses ennemis l’attaquent.

Elle s’effondre aussi quand ceux qui doivent la maintenir ne savent plus ce qu’ils doivent transmettre, corriger ou laisser mourir.

Le Vibrapole

Cela peut sembler contradictoire.

D’un côté, je dis qu’un système doit regarder ses fissures.

De l’autre, je dis qu’il ne peut pas vivre sans elles.

Mais la contradiction n’est qu’apparente.

Le problème n’est pas l’existence des fissures.

Le problème est notre incapacité à vivre avec leur tension.

C’est ici que le Vibrapole relie peut-être tout le reste.

Trop de pureté, trop d’ordre, trop de contrôle, et le système se fige.

À l’inverse, trop de chaos, trop d’instabilité, trop de contradictions sans structure, et le système se dissout.

Il ne s’agit donc pas de trouver un juste milieu immobile entre l’ordre et le chaos.

Un point neutre où plus rien ne bougerait.

Il s’agit de maintenir une tension vivante entre les deux pôles.

Parfois davantage d’ordre.

Parfois davantage de liberté.

Parfois une règle.

Parfois une exception.

On se déplace.

On écoute.

On corrige.

On improvise.

Comme en musique.

Une note parfaitement maintenue finit par devenir monotone.

Du bruit sans rythme ne produit pas davantage de mélodie.

La musique naît de la tension entre une structure et ce qui vient la déplacer.

Un système vivant ne supprime donc pas ses contradictions.

Il apprend à jouer avec elles sans se laisser détruire par elles.

Quand cette tension reste vivante, le système peut encore se corriger.

Mais lorsqu’elle n’est plus régulée, elle s’accumule.

Les contradictions deviennent visibles.

Les non-dits remontent.

Les anciens tabous se fissurent.

Les gens commencent à dire tout haut ce qu’ils murmuraient jusque-là.

Ce n’est pas toujours beau.

Ce n’est pas toujours intelligent.

Mais c’est un signe.

Quelque chose se décomplexe parce que quelque chose ne tient plus.

Et lorsque le système répond à cette décompression uniquement par plus de pureté, plus de morale ou plus de contrôle, il accélère parfois ce qu’il voulait empêcher.

Une écologie noétique

C’est ici qu’apparaît l’idée d’écologie noétique.

Si l’écologie classique s’intéresse aux milieux qui rendent la vie possible, l’écologie noétique s’intéresse aux milieux qui rendent la pensée possible.

De quoi nourrissons-nous notre attention ?

Quels récits respirons-nous tous les jours ?

Quels désaccords acceptons-nous encore d’entendre ?

Quels signaux faibles laissons-nous entrer ?

Quels mots deviennent toxiques avant même d’avoir été examinés ?

Un esprit ne vit pas hors-sol.

Il a besoin d’un milieu.

Et certains milieux intellectuels finissent par appauvrir la pensée tout en lui donnant l’impression d’être très active.

C’est peut-être cela, au fond, le danger.

Pas l’erreur.

L’erreur est normale.

Le danger, c’est l’écosystème qui empêche l’erreur de devenir apprentissage.

La prédiction

Je pense donc qu’une partie de la gauche risque de s’effondrer.

Non parce qu’elle serait de gauche.

Non parce que ses valeurs seraient toutes fausses.

Non parce que ses adversaires auraient soudainement découvert la vérité.

Mais parce qu’elle présente de plus en plus les symptômes d’un système qui devient incapable d’être corrigé par le réel.

Le réflexe culturel prépare certaines réponses avant même que les questions soient posées.

La grille-béquille aide d’abord à penser, puis finit parfois par penser à notre place.

L’identité transforme les désaccords en menaces.

Le piège de la pureté rend certains sujets imprononçables.

Le monocadre réduit la complexité à une seule grande cause.

Son miroir permet de dénoncer les simplifications adverses tout en construisant les siennes.

La scolastase sélectionne les faits qui confirment le cadre.

Le théâtre cathartique transforme l’analyse en soulagement émotionnel.

Et l’Architecte fatigué continue de maintenir un monde dont les fissures deviennent trop visibles.

À ce stade, l’effondrement n’est pas forcément spectaculaire.

Il peut être lent.

Une perte de confiance.

Une perte de langage commun.

Une perte de contact avec les classes populaires.

Une perte de capacité à entendre ce qui ne vient pas de son propre camp.

Puis un jour, ce qui semblait solide apparaît pour ce qu’il était devenu : une structure qui tenait surtout parce qu’elle évitait de regarder ses tensions.

Je n’écris pas cela pour « défoncer les gauchistes ».

J’ai moi-même été de gauche.

Une partie de ses valeurs continue d’ailleurs de compter pour moi.

C’est aussi pour cette raison que son incapacité éventuelle à apprendre m’intéresse.

Si j’envoie ce texte à quelqu’un de gauche, que se passera-t-il ?

Se demandera-t-il si une partie du diagnostic est juste ?

Ou verra-t-il seulement un ancien allié devenu suspect ?

Mais sa réaction ne suffira pas à me donner raison.

S’il me contredit, il faudra encore que j’examine ses arguments.

Sinon, mon raisonnement deviendrait impossible à réfuter.

Cet article ne serait plus une critique du monocadre.

Il en serait simplement un nouveau.

La question n’est donc peut-être pas seulement :

« Pourquoi la gauche va-t-elle s’effondrer ? »

Mais :

Comment un système peut-il conserver assez de structure pour ne pas se dissoudre, et assez de fissures pour continuer à apprendre ?

Peut-être qu’un système vivant n’est pas celui qui ne se trompe jamais.

C’est celui qui sait encore transformer ses contradictions en musique avant qu’elles ne deviennent du bruit.

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