🔌 Le disjoncteur cognitif

Quand le cerveau coupe pour ne plus avoir Ă  penser


Introduction — Quand ça disjoncte

Il y a un moment prĂ©cis oĂč la pensĂ©e s’arrĂȘte. Pas parce qu’elle est fausse. Pas parce qu’elle est trop difficile. Mais parce que quelque chose coupe.

On entend alors des phrases comme :

  • « C’est trop compliquĂ© »
  • « De toute façon, on n’y peut rien »
  • « Faut ĂȘtre expert »
  • « J’ai dĂ©jĂ  essayĂ©, ça ne sert Ă  rien »

Ce moment-là, c’est ce que j’appelle le disjoncteur cognitif.

« Le disjoncteur de la complexitĂ© est le moment oĂč l’esprit, saturĂ© ou disqualifiĂ©, cesse d’essayer de comprendre — non par bĂȘtise, mais par protection. »


1) Définition simple

Le disjoncteur cognitif est un mĂ©canisme mental de protection qui coupe l’effort de comprĂ©hension quand la charge devient trop forte.

Comme un disjoncteur électrique :

  • il Ă©vite la surchauffe,
  • mais il coupe aussi le courant.

À court terme, il protĂšge. À long terme, il empĂȘche de penser.


2) Comment il se déclenche

Le mĂ©canisme est presque toujours le mĂȘme :

  1. Un sujet important apparaĂźt
  2. Il engage une responsabilité (comprendre, choisir, agir)
  3. Le cerveau perçoit trop de paramĂštres, trop de jargon, trop d’incertitude
 ou une blessure associĂ©e
  4. Il coupe

La pensĂ©e ne ralentit pas. Elle s’éteint.


3) Exemple scolaire — « Je suis nul en maths »

Beaucoup d’adultes disent : « Les maths, ce n’est pas pour moi. » Mais trĂšs souvent, ce n’est pas une incapacitĂ© intellectuelle : c’est un traumatisme cognitif.

  • exercices impossibles,
  • humiliations,
  • comparaisons,
  • Ă©tiquettes prĂ©coces.

Le cerveau apprend alors une chose : essayer = souffrir. Le disjoncteur se dĂ©clenche avant mĂȘme l’effort.

(On retrouve une logique proche de l’impuissance apprise dĂ©crite en psychologie : lorsque l’échec rĂ©pĂ©tĂ© fabrique le renoncement.)

« Ces domaines n’ont rien en commun en apparence — sauf un mĂȘme effet : faire croire que la comprĂ©hension n’est plus Ă  ta portĂ©e. »


4) Exemple scientifique — « C’est plurifactoriel »

Dans certains dĂ©bats scientifiques ou sanitaires, on entend : « C’est complexe, plurifactoriel, il faut plus d’études. »

Parfois, c’est vrai. Mais parfois, cette complexitĂ© sert surtout Ă  gagner du temps. Quand les effets sont observĂ©s sur le terrain mais qu’on multiplie les prĂ©cautions verbales, la complexitĂ© devient un paravent.

Ici, le disjoncteur n’est plus seulement individuel : il devient institutionnel.


5) Exemple politique — « Ce n’est pas pour vous »

En politique, le disjoncteur prend une forme Ă©litiste : « Vous ne pouvez pas comprendre, c’est trop complexe. »

Or, les enjeux fondamentaux sont souvent simples :

  • qui dĂ©cide ?
  • qui gagne ?
  • qui paie ?
  • qui assume les consĂ©quences ?

Un enfant peut comprendre ça. Ce qui est complexe, ce sont souvent les justifications, pas les faits. La complexité devient ici un outil de dépossession.

« Il ne s’agit pas de nier la complexitĂ© du rĂ©el, mais de constater qu’elle est souvent utilisĂ©e comme un Ă©cran plutĂŽt que comme un outil. 


6) Exemple relationnel — Les mots qui coupent

Dans la vie quotidienne, le disjoncteur est souvent linguistique. Des mots comme « jamais », « toujours », « de toute façon » écrasent la réalité en une phrase totale.

Ils ne clarifient pas. Ils figent. Le cerveau de l’autre n’analyse plus : il se ferme.

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7) Pourquoi le disjoncteur est contagieux

Le plus grave n’est pas le disjoncteur individuel. C’est l’effet boule de neige.

Des individus fragilisĂ©s cognitivement deviennent Ă  leur tour enseignants, cadres, experts, dĂ©cideurs. Et sans toujours s’en rendre compte, ils transmettent :

  • un rapport anxieux au savoir,
  • une peur de la clartĂ©,
  • un besoin de jargon pour se rassurer,
  • une culture de la complexitĂ© comme preuve de valeur.

Le systĂšme se reproduit.

Voir aussi : Effondrement éducatif et enfants désaccordés


8) La simplicité comme contre-mouvement

La simplicitĂ© est l’antidote du disjoncteur cognitif. Pas le simplisme, pas le « on s’en fout » : la mise en forme claire, par Ă©tapes, avec des exemples, une mĂ©thode, une structure.

Comme un origami : un pli, puis le suivant. Ce qui paraĂźt complexe Ă  la fin peut ĂȘtre simple dans son processus.

Voir l’entrĂ©e du dictionnaire : SimplicitĂ©


9) Analyse — Pourquoi la simplicitĂ© va devenir plus difficile
 et plus nĂ©cessaire

Nous entrons dans une période étrange : on aura besoin de simplicité partout, mais elle deviendra de plus en plus rare.

Pourquoi ? Parce que pour bĂ©nĂ©ficier de la simplicitĂ©, il faut un minimum de structure intĂ©rieure : attention, langage, patience, capacitĂ© Ă  suivre des Ă©tapes. Or, si l’éducation s’affaiblit, si les enfants sont « dĂ©saccordĂ©s », si les adultes sont saturĂ©s, alors la pensĂ©e devient plus fragile — et le disjoncteur saute plus vite.

Dans ce contexte, la simplicitĂ© ne sera plus seulement une “bonne maniĂšre d’expliquer”. Elle deviendra un enjeu de civilisation.

Ce ne sera pas suffisant de rendre les choses claires si, en face, les esprits sont Ă©puisĂ©s, les rythmes dĂ©rĂ©glĂ©s, et l’hygiĂšne de vie dĂ©truite (sommeil, alimentation, Ă©crans, stress, bruit). Quand la base est abĂźmĂ©e, mĂȘme une explication simple peut ne plus “rentrer”.

Il faudra donc Ă  la fois :

  • remettre de la clartĂ© dans la transmission,
  • rĂ©apprendre la mĂ©thode (un pas aprĂšs l’autre),
  • et redresser le socle : attention, rythme, stabilitĂ©, culture.

C’est pour ça que des approches qui remettent du souffle, qui reviennent aux besoins naturels, et qui simplifient sans trahir — Ă  la maniĂšre de certaines dĂ©marches Ă©ducatives — peuvent avoir un effet puissant : elles ne “magiquent” pas le rĂ©el, elles rĂ©parent le terrain.


Conclusion — RĂ©enclencher doucement

Le disjoncteur cognitif n’est pas toujours une faute morale. C’est souvent une cicatrice. Mais ce qui a Ă©tĂ© appris peut ĂȘtre dĂ©sappris.

En restaurant la clarté, en respectant les étapes, en redonnant confiance, et en refusant la complexité inutile.

« La vraie question n’est pas : “est-ce que c’est compliquĂ© ?”

mais : Ă  quel moment ai-je arrĂȘtĂ© d’essayer de comprendre ? »

Penser n’a pas besoin d’ĂȘtre hĂ©roĂŻque. Il a besoin d’ĂȘtre possible.

« Si tu veux savoir si on te noie, demande qu’on t’explique simplement : la fuite commence souvent lĂ .

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