Dictionnaire vivant · Néologisme · n. f.

Définition poétique

L’excusocratie bâtit un trône avec les raisons de rester assis. Chaque barreau reçoit son explication, chaque porte son commentaire. On connaît la prison par cœur. On a presque oublié ce qu’on voulait faire dehors.

Définition courte

Règne de l’excuse : une culture où l’explication des obstacles devient une dispense d’agir, de répondre de ses choix ou de chercher une issue.

Quand l’explication prend le pouvoir

Tu dis : « J’aimerais essayer. » On te répond : ton milieu, ton capital culturel, les dominants, l’histoire. D’accord. Et maintenant ? La réponse repart au début. Ton milieu, ton capital culturel… Merci, j’avais entendu.

Le glissement est là : une cause devient une excuse, puis l’excuse devient la règle. On ne demande plus ce qui aiderait à apprendre, à construire, à réparer. On distribue les raisons pour lesquelles il serait naïf de commencer. Celui qui essaie doit presque s’excuser d’y croire.

Dans certains discours de gauche, c’est ce qui m’agace : le capitalisme, les colonies ou le privilège finissent par faire tout le boulot. La sociologie et la psychologie peuvent éclairer des contraintes très réelles. Mais leurs mots deviennent des tampons quand ils dispensent de regarder le cas, les choix, les prises possibles. Un obstacle documenté devrait ouvrir un chantier. Ici, il ferme le guichet.

Le guichet du « à quoi bon ? »

La porte existe. Le dossier expliquant pourquoi tu ne passeras pas est déjà prêt.

On enlève le mérite. On met quoi derrière ?

Une méritocratie parfaite, où chacun reçoit exactement ce qu’il mérite ? Je n’en ai pas sous la main. Mais je tiens à des places ouvertes aux compétences, à la possibilité de progresser, de recommencer, d’apporter quelque chose. Démonter la promesse d’une récompense garantie ne suffit pas à rendre l’effort ridicule.

L’excusocratie commence quand cette critique ne laisse plus qu’un « à quoi bon ? ». On a retiré le conte de fées et laissé le terrain vague. Mon problème, c’est ce qu’on y construit ensuite.

Le mot doit aussi revenir me mordre : si « l’État bloque tout » me sert à justifier ce que je n’ai jamais tenté, je viens d’ouvrir ma propre succursale. Même guichet, autre enseigne.

Le tissu qu’on découpe

Ce qui m’inquiète va plus loin que la motivation personnelle. Une culture tient aussi par ce qu’on admire, ce qu’on apprend et ce qu’on a envie de transmettre. Des métiers, des mots, des œuvres, des racines auxquelles on ajoute quelque chose.

Quand l’effort devient duperie, la réussite soupçon et l’attachement au pays culpabilité, quelle suite donne-t-on envie d’habiter ? On finit par ne plus connaître ce qu’on rejette, ni savoir ce qu’on voudrait transmettre. C’est le tissu même qu’on est en train de découper.

J’y vois une voie vers le déshorizon : l’excusocratie ferme les prises ; le déshorizon nomme cet avenir dans lequel on n’arrive plus à se projeter. Le moral prend l’eau avec.

Les mots voisins

  • Intellectualibi : l’explication savante qui sert d’alibi. L’excusocratie désigne le climat où ces alibis font autorité.
  • Sympacratie : la bonté érigée en pouvoir culpabilisant. La fermeté devient suspecte, la limite presque honteuse. L’excusocratie fournit les raisons de tout excuser ; la sympacratie oblige à trouver ça gentil. On peut être généreux et savoir dire stop.
  • Antiélan : le petit geste qui refroidit un départ. L’excusocratie lui fournit un discours et un public.

Dans Retour de flamme, la formule « Notre bienveillance, votre délinquance » met cette colère en chanson : que devient la main tendue quand plus personne n’assume de poser une limite ?

Fabrication du mot

Excuse + -cratie, le pouvoir. Le mot a pris forme dans nos discussions sur le mérite, puis dans notre critique de Hacking Social. Une définition d’auteur pour repérer un basculement : le moment où comprendre pourquoi devient une raison de ne plus demander comment.

Tu demandes une prise. On te délivre un certificat d’impuissance.

Une piste historique à garder à sa juste place

La peste noire a bouleversé les rapports économiques : les salaires et revenus par tête ont augmenté, avec des trajectoires durables différentes selon les régions. La synthèse de Jedwab, Johnson et Koyama (2022) documente ces transformations. Cela ne suffit pas à en faire la naissance de la méritocratie. Le terme apparaît dans les années 1950, notamment avant sa popularisation par Michael Young en 1958 ; les idées de sélection au mérite sont bien plus anciennes (histoire du concept, Stanford Encyclopedia of Philosophy). L’adversité, les occasions qui s’ouvrent et les institutions qui les ferment méritent un développement distinct.

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