Quand le camp du Bien remplace la pensée
Nature : nom et adjectif péjoratif — redéfinition du Chant des Mots.
Le mot existe déjà. Il a une histoire politique précise et désigne notamment des courants révolutionnaires ou situés à l’extrême gauche.
Ici, je l’emploie autrement.
Pas comme un synonyme de personne de gauche. Pas pour appeler gauchiste toute personne qui défend les services publics, les salariés, les immigrés ou son voisin qui vient encore de coincer sa voiture dans le fossé.
Le gauchiste naît souvent à gauche, mais l’étiquette politique ne suffit pas à le définir. C’est une figure plus large : quelqu’un dont l’appartenance morale, les certitudes et les causes ont fini par remplacer l’enquête — et parfois la construction de soi.
On le reconnaît moins à ce qu’il défend qu’à la manière dont il le défend.
Le monde se simplifie.
Il y a les dominants et les dominés. Les milliardaires, les médias et les fachos. Les victimes et ceux qui doivent s’excuser. Les bons mots et les mots suspects. Une cause principale pour chaque problème, un camp pour chaque personne et suffisamment de concepts pour que rien ne puisse plus vraiment entrer.
Le gauchiste ne se contente pas d’avoir des convictions.
Il a besoin d’être du côté du Bien.
Et puisque son identité entière repose sur cette place, tout ce qui la menace devra être tordu, excusé, déplacé ou expulsé.
Définition courte
Gauchiste : figure péjorative, le plus souvent située à gauche, dont l’appartenance politique et morale est devenue un monocadre. Elle partage le monde en camps simples, juge les actes selon l’identité de ceux qui les commettent et transforme la contradiction en preuve supplémentaire de sa propre vertu. Le mot désigne ici une manière de se fermer, pas une carte de parti.
Le miroir du droitard
Le gauchiste a un cousin de droite : le droitard.
Le droitard possède lui aussi sa poignée de clefs universelles. L’immigration. L’assistanat. Les fonctionnaires. L’Europe. Les juges. La décadence. Là où le gauchiste reconnaît la main du milliardaire, le droitard aperçoit celle de l’étranger ou du gauchiste.
Les causes changent.
La structure reste proche.
Chacun critique le monocadre de l’autre avec son propre monocadre. Chacun trouve le monde simpliste dès que l’autre le simplifie dans le mauvais sens. Chacun possède ses victimes sacrées, ses ennemis brumeux, ses chiffres préférés et ses contradictions tolérables.
Le droitard n’innocente pas le gauchiste.
Il empêche seulement celui qui emploie le mot de se construire un petit trône au-dessus de la caricature.
Quand je dis gauchiste, je ne dis donc pas : regardez comme mon camp pense bien.
Je nomme une forme particulière de fermeture.
Son miroir existe.
Quand tout devient facile
Le gauchiste explique facilement le monde parce que son récit arrive avant les faits.
Une entreprise ferme ? Le capitalisme.
Une population vote mal ? Les médias.
Une inquiétude apparaît autour de l’immigration ? L’extrême droite.
Une œuvre échoue ? Les réactionnaires n’étaient pas prêts.
Ces causes peuvent être réelles. Les puissances économiques influencent la politique. Les médias cadrent les débats. Le racisme existe. Les intérêts matériels travaillent derrière les grands discours.
Le problème n’est pas de voir ces forces.
Le problème commence lorsqu’elles deviennent capables d’expliquer presque tout avant même que l’enquête ait commencé.
Le gauchiste possède alors une pensée en kit. Un mot-clé déclenche un récit ; le récit désigne le coupable ; le coupable confirme le mot-clé.
Le réel peut faire trois tours de table, changer de chaussures et apporter des documents : il retombera quand même dans la même case.
C’est la scolastase dans sa version militante. Le raisonnement continue. Il peut citer des chercheurs, faire de beaux schémas et employer des mots qui ont obtenu leur doctorat. Mais il ne cherche plus. Il range.
Le monocadre dit : une grande cause suffira. La grille-béquille décrit ce qui arrive ensuite : une grille aide d’abord à marcher, puis finit par marcher à notre place.
Dans La gauche va s’effondrer, le vrai symptôme n’était déjà pas l’erreur. Tout le monde se trompe. C’était l’incapacité d’apprendre : le moment où chaque contradiction devient une nouvelle raison de conserver la même réponse.
Des principes à géométrie variable
Le gauchiste affirme souvent défendre des principes universels.
La liberté.
La dignité.
L’égalité.
Le refus de la violence et des discriminations.
Seulement, dans sa forme fermée, le principe change de poids selon celui qui agit.
Un comportement condamné chez l’adversaire sera contextualisé chez l’allié. Une parole jugée insupportable lorsqu’elle vient du mauvais camp deviendra une maladresse, une colère légitime ou le produit d’une domination lorsqu’elle vient du bon. Le même acte n’entre pas dans la même balance.
Ce n’est pas une particularité de la gauche. Tous les camps pratiquent le biais d’allégeance. Le supporter voit mieux la faute lorsqu’elle a lieu dans la surface adverse.
Chez le gauchiste, cette souplesse prend simplement le vocabulaire de la morale et de l’émancipation.
Il ne renonce pas officiellement à son principe.
Il produit une exception assez sophistiquée pour continuer à croire qu’il vient de le défendre.
C’est ici qu’intervient l’Intellectualibi : l’intelligence utilisée après coup pour protéger l’identité et le camp plutôt que pour examiner ce qui s’est passé.
La dissonance ne corrige plus le récit.
Elle lui fournit du travail.
L’adolescent permanent
Il y a quelque chose d’adolescent dans le gauchiste.
L’adolescent découvre une injustice et, pendant quelques minutes, il la voit mieux que les adultes qui se sont habitués à vivre avec. Il a raison d’être furieux. Il rappelle que le monde n’est pas obligé de rester tel qu’il est.
Puis il explique la vie entière avec cette découverte.
Il connaît les coupables, les victimes, le système et la grande solution. Il n’a pas encore dirigé un hôpital, payé dix salaires, construit une politique migratoire ou maintenu un pays pendant une crise, mais ces détails lui paraissent assez médiocres face à l’urgence morale.
Le gauchiste peut avoir dix-sept ans.
Il peut aussi être médecin, universitaire, cadre, journaliste ou retraité avec une très belle bibliothèque.
Le diplôme n’empêche pas l’adolescence morale. Il peut seulement lui offrir une syntaxe plus impressionnante.
Le problème n’est pas la colère de départ. Sans elle, beaucoup d’injustices deviennent simplement le papier peint du monde.
Le problème est d’en faire une direction permanente.
Comment tu sais que je suis gauchiste ?
J’imaginais un collègue me demander :
— Comment tu sais que je suis gauchiste ?
Je ne le sais pas à un badge, à un vote ou à une inquiétude pour l’écologie. Aucun signe isolé ne suffit. Mais une petite chorégraphie finit parfois par apparaître.
Il s’indigne avant de questionner. Il parle plus fort lorsque la grille résiste. Il possède beaucoup de certitudes et des réponses prêtes pour des problèmes qu’il vient à peine de rencontrer. Il accuse plus facilement qu’il ne construit. Puis, lorsqu’on le contredit, il peut passer du procureur à la victime : ce n’est plus son raisonnement qu’on discute, c’est sa sensibilité, son identité ou son camp qu’on agresse.
Le féminisme, l’écologie, l’antiracisme ou la justice sociale ne sont pas le problème. Ces combats portent des questions réelles. Le gauchisme commence lorsqu’une cause devient une machine à distribuer les rôles avant même que les personnes aient parlé.
Il peut dénoncer une pollution réelle, accomplir quelques gestes symboliques, puis ne jamais demander ce que sa propre communauté pourrait bâtir, financer ou expérimenter. Toute l’énergie remonte alors vers la plainte et l’injonction : que l’État règle le problème.
Demander une action publique n’a rien d’absurde. L’écologie ne se résoudra pas uniquement en triant mieux trois pots de yaourt. Mais quand toute responsabilité est renvoyée vers l’État, il redevient une sorte de parent immense : celui qui doit prévoir, payer, interdire, réparer et même donner un sens à notre impuissance.
Le signe n’est donc pas : il manifeste ou elle est féministe.
Le signe apparaît lorsque la cause dispense durablement d’apprendre, d’agir et de se laisser contredire.
La cause comme identité de secours
Pourquoi cette vision résiste-t-elle aussi bien aux contradictions ?
Parce qu’elle ne fournit pas seulement une explication.
Elle fournit quelqu’un à être.
Je suis solidaire. Je suis du côté des faibles. Je suis ouvert. Je suis antifasciste. Je suis celui qui a compris que les autres souffrent.
Tout cela peut être sincère. Mais lorsque l’on se connaît mal, une cause peut devenir une identité de secours. Elle nous habille, nous donne une famille, une mission et des ennemis. Elle évite ce moment moins spectaculaire où il faudrait rencontrer nos propres failles sans pouvoir les attribuer entièrement au système.
J’ai connu quelqu’un qui voulait étudier la sociologie pour comprendre les autres. Il pouvait parler longtemps de la société, des structures et des dominations. Mais dès que la conversation revenait vers lui, ses blessures, ses choix ou ce qu’il pouvait transformer, quelque chose sautait.
Le disjoncteur cognitif n’est pas une preuve de bêtise. Il protège parfois une zone devenue trop douloureuse, trop chargée ou trop liée à notre identité. Seulement, à force de couper le courant chaque fois que la question se rapproche, on finit par appeler pensée ce qui nous permet précisément de ne plus nous rencontrer.
On étudie l’Autre.
On explique le Monde.
Et on reste soigneusement absent du tableau.
Le punk à chiens devenu militant
Dans Quand la rébellion remplace la reconnaissance, je parlais du punk à chiens non comme d’une classe sociale homologuée par l’Insee, mais comme d’une figure vécue de la rébellion sacrificielle.
Il se met à l’écart avant d’avoir été rejeté. Il refuse le confort, les normies, les règles et tout ce qui pourrait ressembler à une compromission. Sa marginalité devient une preuve de pureté.
Le gauchiste peut être sa version militante.
La pénitence personnelle devient une morale publique. On ne se contente plus de vivre contre le système : on trie ceux qui ont le droit d’être reconnus comme victimes, alliés, purs ou fréquentables.
Je ne transformerais pas pour autant cette proximité en grande loi sociologique sur les CSP ou les enfants de la classe moyenne. Mon expérience donne une scène et une intuition. Elle ne permet pas de distribuer un diagnostic à toute une génération.
Le point commun utile se trouve ailleurs : quand l’identité se construit entièrement contre quelque chose, elle reste dépendante de ce qu’elle combat.
Sans bourgeois, plus de rebelle.
Sans fasciste, plus d’antifasciste.
Sans coupable permanent, le personnage risque de devoir rentrer chez lui et se demander ce qu’il veut construire.
Quand le chasseur ressemble au démon
Le Cinquième Élément contient une formule toute simple :
Le mal engendre le mal.
Dans Warcraft, Illidan devient chasseur de démons au point d’absorber une partie de ce qu’il combat.
Ce ne sont pas des théories politiques. Ce sont des images assez solides pour porter une question : que devient une cause lorsqu’elle adopte les méthodes de son ennemi ?
Un groupe qui prétend combattre l’autoritarisme peut se mettre à surveiller les mots, interdire les discussions, désigner les personnes infréquentables et trouver la violence acceptable dès qu’elle vise le bon corps.
Cela ne le transforme pas automatiquement en fascisme. Les histoires, les projets et les degrés de violence ne sont pas interchangeables.
Mais quelque chose de l’ennemi a commencé à entrer.
Combattre le feu par le feu peut parfois arrêter un incendie. Cela peut aussi simplement agrandir la zone brûlée.
Le gauchiste ne voit plus cette contamination parce que son identité d’antifasciste garantit déjà la nature de tous ses gestes.
Il ne demande plus : qu’est-ce que je fais ?
Il répond : regarde qui je combats.
Le réflexe culturel français
Le gauchiste ne naît pas dans le vide.
En France, nous grandissons dans un pays où l’État, l’école, la Sécurité sociale, les services publics, les subventions et la redistribution occupent une place immense. Nous disons facilement qu’un service est « gratuit » alors qu’il est financé collectivement.
Ce n’est pas une critique suffisante du modèle français. Mutualiser peut être plus juste et plus efficace que laisser chacun payer seul. Une institution commune peut libérer des personnes que le marché ou la famille auraient abandonnées.
Mais l’habitude peut rendre le prix invisible.
On hérite d’un hôpital, de routes, de droits du travail, d’une retraite, d’une stabilité et d’une richesse accumulée. Puis on finit par vivre leur existence comme l’état naturel du monde. La générosité semble ne plus rencontrer de limite matérielle. Celui qui demande « qui paie ? » paraît déjà suspect.
C’est là que le réflexe culturel peut devenir gauchiste : non parce qu’il aime la solidarité, mais parce qu’il ne voit plus les conditions qui la rendent possible.
Je parle parfois de décadence pour décrire ce moment où une société consomme les structures dont elle a oublié la construction. Le mot est tentant, presque trop : Rome, l’âge d’or, la mollesse, la chute, tout arrive déjà meublé.
Il faut rester prudent. Les civilisations ne suivent pas un programme naturel en sept étapes comme un lave-linge. Le confort ne produit pas mécaniquement l’effondrement.
Mais une prospérité héritée peut émousser le rapport au prix, à la responsabilité et à la fragilité de ce qui nous protège.
Le gauchiste habite volontiers cet oubli.
Se sauver à travers les autres
Le gauchiste veut aider.
Ce désir n’est pas faux. C’est même ce qui rend la caricature tragique plutôt que simplement ridicule.
Seulement, on peut aider les autres pour ne pas avoir à se rencontrer soi-même. Leur souffrance nous donne une fonction. Leur faiblesse confirme notre utilité. Leur cause nous fournit une bonté que nous ne savons pas encore recevoir de notre propre regard.
On croit se construire à travers eux.
On se dissout.
La Narcimorphose propose le mouvement inverse : traverser le miroir, rencontrer ses forces, ses blessures et ses ombres sans bâtir un trône devant son reflet.
Il faut une certaine solidité pour aider sans posséder. Pour soutenir quelqu’un sans avoir besoin qu’il reste faible. Pour défendre une cause sans lui demander de nous fournir une identité complète.
Se construire n’est pas abandonner les autres.
C’est devenir capable de les rencontrer autrement que comme les figurants de notre salut.
Mon propre mot doit pouvoir me mordre
Quand je suis en colère, j’ai envie d’écrire qu’« il n’y a plus de neurones qui passent à gauche ».
C’est drôle cinq secondes.
Ensuite, si je m’arrête là, je viens de devenir le droitard de mon propre article. J’ai remplacé des êtres différents par une étiquette, transformé leur désaccord en déficience et utilisé ma caricature pour ne plus avoir à penser.
Le mot gauchiste ne vaut donc quelque chose que s’il peut se retourner contre celui qui l’emploie.
Est-ce que je décris un mécanisme observable ou est-ce que je me soulage ?
Est-ce que je laisse à la personne une possibilité de contradiction et de changement ?
Est-ce que je critique ses actes, sa manière de raisonner, ou est-ce que je viens de lui retirer son visage ?
La colère peut fournir l’énergie de départ.
Elle ne doit pas écrire seule la définition.
Hygiène du mot
Le mot gauchiste est péjoratif. Il n’a pas besoin de se déguiser en diagnostic scientifique.
Il devient utile lorsqu’il nomme une combinaison reconnaissable : monocadre moral, monde binaire, principes variables selon le camp, contradiction digérée par l’Intellectualibi, identité empruntée à une cause et tentation d’exclure plutôt que de rencontrer.
Il devient paresseux lorsqu’il remplace simplement personne de gauche que je n’aime pas.
Il faut donc toujours pouvoir préciser : qu’a fait la personne ? Quel raisonnement s’est fermé ? Quel principe a changé de poids ? Quelle contradiction a été expulsée ?
Si l’on ne peut répondre qu’« enfin, tu vois bien, c’est un gauchiste », le mot est devenu exactement ce qu’il prétendait dénoncer.
Une case.
Un monocadre.
Un petit coup de tampon sur le front de quelqu’un.
Définition poétique
Le gauchiste est un adolescent moral devenu assez savant pour expliquer le monde, mais pas toujours assez construit pour se laisser expliquer par lui.
Il porte la souffrance des autres comme une armure et les bons principes comme des médailles mouvantes.
Il veut sauver l’humanité.
Mais si l’humanité le contredit, elle devient vite suspecte.
Remarque rabelaisienne
Le gauchiste partage volontiers le tonneau de tout le monde, surtout quand un milliardaire, un facho ou le contribuable a pensé à le remplir. Mais demande-lui qui paie le vin : te voilà déjà classé à droite de l’auberge.