Polisophie — Le Chant des Mots
Nous posons un nom pour mieux voir. Puis, parfois, nous ne voyons plus que le nom.
J’ai vu récemment une jeune femme pleurer sur les réseaux.
Elle traversait une transition, venait de vivre une désillusion et avait un coup de cafard. Je n’étais pas dans sa tête. Je n’avais pas son dossier médical. Je voyais seulement quelqu’un vivre un moment pénible — quelque chose qui, sous une forme ou une autre, arrive à tout le monde.
Dans les commentaires, l’inquiétude s’est emballée.
Il fallait consulter. Vite. Chercher un trouble. Se faire soigner.
Conseiller à quelqu’un de demander de l’aide n’a rien d’absurde. Ce qui m’a frappé, c’est la difficulté à laisser exister une tristesse avant de lui chercher un nom. Comme si pleurer était déjà un symptôme. Comme si une désillusion visible devait forcément cacher une maladie invisible.
Autrefois, un coup de cafard restait dans une chambre, une cuisine ou les bras d’un ami. Aujourd’hui, il peut apparaître devant des milliers de personnes. Le réflexe d’aide se multiplie avec le nombre de spectateurs, puis l’algorithme transforme une larme en alarme collective.
La souffrance n’a pas forcément augmenté dans cette scène.
Sa visibilité, oui.
Quand prendre soin devient se surveiller
J’ai inventé un mot pour une tension voisine : l’Hyperveille entropique.
C’est le moment où l’attention portée à notre santé finit par se retourner contre nous. On écoute chaque variation, on surveille le sommeil, l’énergie, le corps, l’humeur. On veut aller mieux, mais on ne se laisse plus une seconde tranquille pour aller simplement comme on va.
Je connais ce mouvement. Avec mes problèmes de thyroïde, j’ai moi-même cherché des causes, des signes et un équilibre. Je pourrais raconter une histoire très propre reliant le stress, la suractivité et Hashimoto. Elle serait peut-être plausible. Je n’en sais pas assez pour affirmer qu’elle est vraie.
C’est précisément le problème qui m’intéresse : nous trouvons une explication, elle résonne, puis la résonance commence à ressembler à une preuve.
Le bon sens peut ouvrir une question.
Il ne la tranche pas toujours.
Un monde plus rapide que nos freins
Il y a cinquante ans, nous n’avions pas dans chaque rue et chaque poche autant de sucre, de lumière, d’images, de sollicitations et de produits disponibles presque immédiatement.
Je ne mets pas un supermarché, un téléphone et un médicament dans le même sac. Je remarque seulement un mécanisme commun : quand quelque chose devient abondant, proche et facile d’accès, nous devons produire nous-mêmes les freins que l’ancien environnement imposait.
Or nos mécanismes de récompense, d’attention et de sommeil ne se sont pas mis à jour au rythme des rayons, des écrans et des notifications.
On trouve du sucre : le cerveau applaudit.
On reçoit une notification : il regarde.
On souffre : on cherche une réponse disponible tout de suite.
L’histoire des médicaments codéinés le montre à sa manière. Tant que certains étaient accessibles sans ordonnance, les usages détournés ont augmenté. Après des cas graves et des décès, la codéine et plusieurs substances proches sont devenues obligatoirement soumises à prescription en 2017.
Cela ne prouve pas que ces médicaments étaient inutiles. Cela rappelle une chose plus banale : l’accès transforme l’usage, et la dépendance peut s’installer plus vite que notre sagesse.
Les antidépresseurs, eux, ne sont pas en vente libre. Mais ils restent accessibles par le circuit médical ordinaire, notamment chez le généraliste. Et ce circuit peut parfois aller vite.
Je l’ai ressenti chez l’un de mes médecins. L’une discute avec moi, pose des questions et m’explique. L’autre parle à peine. Lorsqu’il prend ma tension, je dois même lui demander le résultat. La dernière fois, j’ai eu l’impression d’être devant un distributeur à ordonnances : j’exposais une demande, et bam, bam, bam.
Je ne peux pas transformer cette consultation en étude sur toute la médecine française. Les prescriptions étaient peut-être parfaitement justifiées. Ce qui m’a dérangé, c’est l’absence de cheminement visible entre la plainte et la réponse.
Le problème n’est pas que les médicaments existent. C’est la vitesse avec laquelle une souffrance peut parfois devenir un diagnostic, puis une ordonnance, avant même qu’on ait suffisamment interrogé le sommeil, le rythme de vie, le corps, l’environnement, les relations ou le besoin réel de la personne.
Et ces questions ne remplacent pas un traitement lorsqu’il est nécessaire. Elles empêchent simplement l’ordonnance de devenir la première et la dernière phrase de la conversation.
Le nom peut réellement aider
Je ne suis pas contre les diagnostics.
Un nom peut guider une famille, ouvrir des droits, orienter un accompagnement et éviter de prendre une difficulté réelle pour de la paresse, de la mauvaise volonté ou un défaut d’éducation.
Il peut aussi retirer une culpabilité énorme :
Je ne suis peut-être pas seulement nul, cassé ou incapable. Il se passe quelque chose, et d’autres personnes le connaissent.
Ce soulagement compte.
Le problème commence lorsque l’outil prend toute la place. La personne ne rencontre plus une difficulté : elle est son diagnostic. Chaque geste rejoint le dossier, puis le dossier revient expliquer chaque geste.
Le diagnostic est peut-être juste.
Mais il commence à manger le paysage.
Le diagnostic doit aider à répondre aux besoins de la personne. La personne ne doit pas finir par servir à confirmer son diagnostic.
J’arrivais sans savoir
Quand je suis devenu AESH, je ne connaissais presque rien à ce métier.
Je pouvais m’accrocher à un dossier et attendre qu’il me dise quoi voir. J’ai préféré aller à la bibliothèque. J’ai lu, cherché, picoré chez Jung, Céline Alvarez et d’autres personnes qui m’apportaient quelque chose. Pas pour remplacer un catéchisme par un autre. Pour multiplier mes prises sur le réel.
Puis je regardais ce que cela donnait devant l’enfant.
L’un d’eux avait cinq ans et était porteur de trisomie. Il arrivait encore souvent saucissonné dans une poussette. On voulait le protéger, mais à force de le protéger, son terrain d’expérience se réduisait.
À l’école, on lui proposait beaucoup d’activités passives, longues ou peu intéressantes pour lui. On m’avait notamment expliqué qu’il aimait ranger et déranger les objets.
J’aurais pu m’arrêter là :
Il aime ranger. C’est son fonctionnement.
Mais je le voyais surtout bouger, chercher et vouloir découvrir.
Alors nous sortions. Nous marchions. Nous touchions les choses. Et tous les matins, pendant quelques minutes, nous ajoutions une micro-étape.
Un stylo se démonte. Il s’emboîte. Il se remet. Il sert aussi à écrire.
Le sable fait peur. Puis on l’approche. On le touche peut-être une seconde. Un autre jour, un peu plus longtemps.
Cela prenait du temps. Mais à la fin, le monde contenait davantage de choses pour lui qu’au commencement.
Je n’avais pas supprimé son handicap. Je n’avais pas non plus découvert sa « vraie nature ». J’avais observé un besoin, modifié le cadre et vérifié ce qui devenait possible.
Le diagnostic me donnait des informations.
L’enfant continuait de m’en donner d’autres.
« Tu es » ferme plus de portes que « tu as fait »
Je me souviens d’une distinction rencontrée autour du travail de Céline Alvarez.
On peut dire à un enfant :
Ce que tu viens de faire n’est pas très gentil.
Ou lui dire :
Tu es méchant.
Dans la première phrase, on parle d’un acte. Il peut le comprendre, le réparer et agir autrement. Dans la seconde, on lui propose une nature.
« Tu es le turbulent. »
« Tu es trop sensible. »
« Les maths, ce n’est pas pour toi. »
À force d’entendre le rôle, on finit parfois par apprendre son texte.
Un diagnostic est évidemment plus sérieux qu’un surnom de cour de récréation. Mais il peut produire un mouvement voisin lorsqu’il quitte le terrain de l’observation pour coloniser l’identité :
Je n’ai plus certaines difficultés. Je suis comme ça.
Le contraire du déni n’est pourtant pas le fatalisme.
Accepter une difficulté ne signifie pas lui céder toute la maison.
Le cadre règle aussi le volume
Une difficulté peut être réelle et vivre dans un environnement qui la décuple.
Le bruit, le manque de sommeil, l’immobilité imposée, des consignes floues, le rythme de la classe, les écrans ou une attention sollicitée sans arrêt ne créent pas magiquement tous les troubles. Mais ce sont des éléments du terrain. Les regarder n’annule ni le diagnostic ni la souffrance.
Modifier le cadre peut améliorer une situation sans démontrer que le diagnostic était faux.
C’est là que Céline Alvarez m’intéresse. Son travail ne consiste pas à remplacer une vieille doctrine par un catéchisme Montessori. Elle observe, essaie, déplace, puis recommence. Si un enfant a besoin de davantage d’espace, on peut lui en donner davantage. Cela ne signifie pas qu’on supprime toutes les limites et qu’on le laisse repeindre le plafond avec sa compote.
L’autonomie n’est pas l’abandon.
Le cadre n’est pas forcément une cage.
Entre les deux, il faut régler.
C’est aussi ce que j’appelle la Fluxence : les besoins changent de visage. Un diagnostic peut décrire une difficulté durable ; il ne dispense jamais d’observer ce qui bouge encore.
La science n’est pas un tampon sur le réel
Je me méfie de certaines constructions psychologiques et psychiatriques. Je me méfie encore davantage lorsqu’un vocabulaire savant donne l’impression que la discussion est terminée.
Mais remplacer la parole du professionnel par mon instinct de comptoir ne réglerait rien.
La science n’est pas un stock de vérités tamponnées. C’est une manière d’observer, de confronter, de corriger et parfois d’abandonner ce que l’on croyait solide. Un professionnel possède une compétence. Il ne devient pas un oracle. Mon intuition peut attirer mon attention sur quelque chose. Elle ne devient pas vraie parce qu’elle me paraît évidente.
Il faut continuer d’apprendre dans les deux directions.
Les recherches sur le TDAH donnent justement de bonnes raisons de ne choisir ni le déni ni la dévotion. Une revue systématique publiée en 2021 conclut qu’il existe des éléments convaincants en faveur d’un surdiagnostic et d’un surtraitement chez les enfants et les adolescents, tout en soulignant d’importantes lacunes sur les effets à long terme dans les cas les moins sévères. Elle ne dit pas que le TDAH n’existe pas. Elle ne mesure pas non plus le sous-diagnostic, qui n’était pas son objet.
Une autre méta-analyse a montré que les enfants les plus jeunes de leur année scolaire sont davantage diagnostiqués TDAH et reçoivent davantage de traitements que leurs camarades relativement plus âgés. L’effet est plus visible dans les évaluations des enseignants que dans celles des parents.
Cela ne prouve pas que tous ces diagnostics sont faux.
Cela prouve que le regard possède lui aussi un contexte.
Aider sans faire à la place
Avec les enfants, je revenais souvent à quelques questions simples :
Qu’est-ce que tu as compris ?
À ton avis, il faut faire quoi ?
De quoi as-tu besoin pour essayer ?
Avant d’apporter ma réponse, je cherchais la leur.
Parfois, l’enfant savait déjà. Parfois, il lui manquait une étape. Parfois, il fallait réellement intervenir. L’objectif n’était pas de justifier ma présence en devenant indispensable, mais de lui rendre progressivement des prises.
Cette méthode ne demande pas de nier les diagnostics. Elle demande de ne pas cesser d’observer après les avoir reçus.
Au lieu de demander seulement :
Qu’est-ce qu’il a ?
On peut aussi demander :
- Que se passe-t-il concrètement ?
- Dans quelles situations la difficulté augmente-t-elle ou diminue-t-elle ?
- De quoi cette personne a-t-elle besoin maintenant ?
- Qu’est-ce que le diagnostic permet réellement de faire ?
- Qu’est-ce qui ne rentre pas dans notre première explication ?
- Lui avons-nous demandé ce qu’elle en pense ?
Une étiquette peut ouvrir une porte.
Elle ne devrait pas devenir la pièce entière.
Nous posons un nom pour mieux voir. Puis, parfois, nous ne voyons plus que le nom.
Le travail n’est pas de supprimer tous les noms.
C’est de leur laisser la taille d’un outil — et de rendre à la personne assez de place pour nous surprendre encore.
Correspondances
- Hyperveille entropique
- Fluxence
- Grille-béquille
- Intellectualibi
- Le disjoncteur cognitif
- Effondrement éducatif et enfants désaccordés
- Danse avec l’ombre
Sources
- Haute Autorité de santé — TDAH : diagnostic et interventions thérapeutiques auprès des enfants et adolescents
- Kazda et al. — Overdiagnosis of Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder in Children and Adolescents
- Frisira et al. — Relative age in ADHD and autism spectrum disorder: systematic review and meta-analysis
- Anchoring, Confirmation and Confidence Bias Among Medical Decision-makers
- Ministère de la Santé — Médicaments contenant de la codéine désormais disponibles uniquement sur ordonnance
- OCDE — Consommation de produits pharmaceutiques, Panorama de la santé 2023
- Assurance Maladie — Rapport de propositions pour 2025