Sortir du cadre, voir le paysage

Le Chant des Mots · Polisophie · Essai satellite

Sortir du cadre,
voir le paysage

Racisme, monocadre et chemins d’émancipation.

Un voyageur sort d’un cadre étroit et découvre un paysage ouvert, un village et un atelier.

Après notre essai sur le racisme et ses usages, une question me reste : à quel moment un combat devient-il la grille de toute une vie ? Je regardais Houria Bouteldja et je pensais à Ferghane Azihari. Chez lui, je vois une prise de distance avec un héritage religieux. Chez elle, les questions me semblent revenir se ranger dans la même grille.

J’avais envie de dire : lui construit, elle déconstruit. Une formule qui claque. Derrière, il y a ce qui m’agace dans une partie de la gauche actuelle : cette assurance de penser contre l’ordre établi avec des réponses déjà prêtes. Domination, privilège, racisme. Est-ce qu’on ouvre son regard, ou est-ce qu’on devient très fort pour retrouver partout ce qu’on cherchait déjà ?

Le racisme existe ; en faire le centre obligatoire de la politique est un choix. On peut vouloir combattre une discrimination et consacrer son travail aux ouvriers, à l’école ou aux délocalisations. Pourquoi faudrait-il faire de chaque cause son cheval de bataille ? Ce qui m’intéresse ici, c’est le moment où une question devient un créneau, puis une identité qui réclame de retrouver son sujet partout.

Déconstruire sa maison, rester dans son jardin

Notre monocadre, c’est une explication qui finit par prendre toute la place. Elle peut éclairer quelque chose au départ. Puis les autres causes doivent passer par son guichet. On cherche, on affine, on devient même érudit. Et on continue à chercher son épingle dans la même meule de foin.

On peut déconstruire toute sa maison sans jamais sortir de son jardin.

Ce que j’apprécie chez Azihari, c’est la possibilité de critiquer une religion dont on vient. Issu d’une famille musulmane, il défend cette liberté dans son entretien avec 21News. [1] J’y retrouve ce qui m’intéresse chez les apostats : enquêter sur l’héritage jusqu’à pouvoir lui répondre.

L’école, les lectures, les rencontres peuvent donner assez d’ancrage pour discuter ce qu’on a reçu. On apprend à poser des questions avant de laisser une appartenance répondre pour nous.

Chez Bouteldja, le déplacement vers les institutions plutôt que M. et Mme Dupont apparaît déjà en 2018. [2] Dans l’entretien du Monde Moderne du 6 juillet 2026, elle maintient la responsabilité individuelle, cherche une alliance populaire et reproche à LFI de négliger les classes populaires blanches. Elle défend aussi le droit d’aimer son pays et ses traditions. [5] Ces ouvertures comptent.

Mon désaccord reste dans l’explication : le pacte racial, le capitalisme et l’État continuent d’organiser sa lecture. Est-ce que cette grille laisse certains problèmes s’expliquer autrement ? Prendre du recul sur une première réponse ne valide pas automatiquement la suivante.

Si la question raciale devient le passage obligé pour parler de l’école, du travail ou du voisin, elle règle notre attention. On apprend à retrouver les mêmes camps partout. Je me demande si cette manière de combattre les frontières ne contribue pas aussi à les entretenir.

Il y a aussi ce piège : changer d’église en croyant s’être affranchi de toute croyance. Une cause peut devenir une part de notre identité, de nos amitiés, de notre place publique. Revoir une idée donne alors le sentiment de se renier. À force de porter une cause, on peut finir par lui demander de nous porter.

Le même piano, pas la même histoire

Pour voir ce que ces grilles laissent échapper, je peux commencer chez moi. Mon père vient d’un milieu paysan. Du côté de ma femme, une grand-mère bourgeoise, une autre transmission. Les revenus et le patrimoine ne racontent pas tout.

Le piano, par exemple. Moi aussi, j’ai essayé. Mais dans mon souvenir, c’était un peu : tu donnes un jouet à un TDAH qui regarde la télé. Chez elle, le son, la pratique, le rapport à l’instrument s’inscrivent autrement. Le même objet arrive dans deux histoires différentes.

Il y a ce qu’on peut acheter, puis ce qu’on sait en faire, ce qui nous semble naturel ou intimidant. Une familiarité, des attentes, des choses transmises sans être expliquées. « Les riches », « les pauvres », ça reste court pour comprendre les gens.

On peut gagner davantage et garder les habitudes d’un milieu plus modeste. On peut avoir moins d’argent et conserver des codes transmis depuis longtemps. Les positions bougent à des vitesses différentes. C’est aussi pour ça que j’ai du mal avec ces portraits sociologiques où la personne est déjà terminée avant d’avoir ouvert la bouche.

Dans la cité, les cases se répondaient déjà

Quand j’étais gamin, j’entendais des gars arabes balancer des clichés sur les Noirs, et des gars noirs en balancer sur les Arabes. Les enfants, les aides, le vol : tout y passait. Ça se clashait vénère. Moi, petit Blanc à qui on répétait de faire attention à ce qu’il disait, je regardais les autres se lâcher. Ça faisait bizarre.

Ce souvenir me revient quand on me présente des groupes comme s’ils formaient naturellement un même camp. Dans les scènes que j’ai vécues, les frontières passaient aussi entre ceux qu’on aurait rangés ensemble. Les préjugés circulaient. La solidarité, elle, demandait un peu plus de travail.

J’ai retrouvé ce genre de tiraillement dans des milieux politiques qui parlaient pourtant beaucoup de fraternité. Lui est trop bourgeois, celui-là pas assez conscient, l’autre a réussi donc il est suspect. À un moment, j’ai envie de dire : on peut discuter, ou on va passer la soirée à contrôler les pedigrees ? Notre casophobe commence aussi là.

L’émiettage : chacun défend son petit étage

Et pourtant, dans mon souvenir d’enfance, le corps social avait quelque chose de plus large. Même dans les banlieues, j’avais le sentiment qu’il existait des passages. Tu sortais de l’école avec un bagage. Tu pouvais partir tôt, apprendre autrement, monter une activité. Il y avait une construction possible, quelque chose vers quoi avancer.

Aujourd’hui, je ressens davantage de crispations autour des petites places. J’y vois une histoire de classes émiettée en rivalités. Les gens ne théorisent pas forcément : ils se clashent. Lui, il est comme ci ; elle, elle est comme ça. Ça tourne à l’enfantillage, avec de vraies vies derrière.

Mon intuition, c’est que des perspectives économiques qui se ferment, la pression des prélèvements et la défiance envers les services reçus peuvent comprimer cette possibilité d’avancer. On a le sentiment de payer davantage pour quelque chose qui nous porte moins. Alors on commence à compter ce que le voisin touche, ce qu’il possède, ce qu’il aurait obtenu sans le mériter.

Quand on croit moins pouvoir avancer, on se met davantage à surveiller la place du voisin.

J’appelle ça l’émiettage, pour essayer de saisir ce mouvement. Compression : moins de marge. Fragmentation : chacun se distingue du groupe d’à côté. Sédimentation : les places paraissent se figer. Ce sont trois images qui m’aident à regarder ce qui se passe, à poser des questions.

Une émancipation économique peut desserrer cette tension : pouvoir travailler, investir, transmettre, construire quelque chose donne une autre perspective que défendre en permanence son petit palier. Mais le piano est toujours dans la pièce. Le revenu peut changer sans faire disparaître les distances culturelles. Il faut aussi des lieux où l’on apprend, où l’on se rencontre, où l’on cesse de se regarder uniquement par-dessus une clôture.

Élargir le corps social, pour moi, c’est rouvrir ces passages. Une culture qui circule donne des possibilités ; devenue un signe pour se reconnaître entre soi, elle refait des étages.

« Systémique » : montrons le mécanisme

C’est ici qu’on m’oppose le « racisme systémique ». Le terme désigne des règles, des habitudes et des pratiques dont les effets combinés défavorisent durablement certains groupes selon leur origine ou leur assignation raciale, y compris sans intention raciste de chaque acteur. C’est le sens retenu notamment dans les définitions institutionnelles de l’Ontario et, pour la discrimination systémique, du Conseil de l’Europe. [6] Très bien : quelles pratiques, quels effets, quelles preuves ? Un écart observé appelle une enquête sur ses causes. Le mot ne la fait pas à notre place.

Un testing de 2019–2021 présenté par l’Insee relève moins de rappels pour des candidatures équivalentes dont le nom suggère une origine maghrébine. L’expérience française des CV anonymes de 2009–2010 examine une autre question : le remède. Chez les entreprises volontaires participantes, masquer les identités a diminué les chances des candidats issus de l’immigration ou de quartiers défavorisés. Ces entreprises étaient déjà plus ouvertes à leur recrutement ; certaines informations pouvaient aider à contextualiser les parcours. [3] [4]

Ces résultats peuvent coexister : une discrimination observée et une mauvaise réponse à cette discrimination. Le mot gentil sur la boîte ne fait pas marcher le moteur. C’est l’image de l’effet iatrogène, empruntée au soin : le remède ajoute du mal au problème qu’il devait traiter.

Ces enquêtes montrent quelque chose de précis. Elles ne suffisent pas à faire du racisme la cause générale de nos difficultés, ni d’un dispositif généreux une bonne solution. C’est cette différence que je veux garder vivante. Notre Petit dictionnaire des grands mots gratte aussi ces promesses qui finissent par tenir lieu de résultat.

On peut construire quelque chose, maintenant ?

Cette exigence explique ma critique de la gauche actuelle : celle qui promet l’émancipation tout en ramenant l’individu à son groupe, ses déterminismes, puis à la protection d’une institution. J’y vois un réflexe culturel qui se croit subversif. On démonte les appartenances des autres et l’on garde ses propres réponses bien au chaud.

Quand une école va mal, on réclame des moyens. Mais qui décide du programme, de l’organisation, de ce qu’un enseignant peut essayer ? Qui répond des résultats ? Si l’organisation produit une partie du problème, augmenter son budget laisse cette question entière. L’État fait déjà beaucoup de choses. Regardons lesquelles nous rendent capables, dépendants, ou nous empêchent d’avancer.

On réclame davantage à l’institution sans toujours demander ce qu’elle nous laisse faire.

J’ai travaillé dans un collège privé : de meilleures conditions, de l’implication, une verticalité qui faisait du bien. Des familles de banlieue y cherchaient aussi du cadre et une bonne éducation. L’établissement restait soumis aux programmes et aux règles nationales ; la différence vécue tenait également à l’organisation et à l’engagement des gens.

Payer peut rendre plus attentif à la qualité, donner envie de s’investir. J’ai aussi vu l’inverse : « Je vous paye, maintenant faites le boulot. » Un enfant à éduquer, ce n’est pourtant pas une pizza qu’on attend sur son canapé. Ce qui m’intéresse, c’est de retrouver une prise : comprendre ce qu’on finance, choisir, participer, demander des comptes.

Voilà pourquoi j’ai envie de davantage de liberté, d’initiative et d’exigence. Transmettre un vrai bagage, retrouver un goût de l’excellence, laisser quelqu’un entreprendre sans traiter son ambition comme une faute. Dans le paysage politique actuel, je retrouve plus volontiers cet élan dans certains discours de droite et libéraux.

Au golf, on corrige son swing pour pouvoir rejouer. À un moment, il faut frapper la balle. L’émancipation doit rendre possible ce mouvement : apprendre, essayer, produire, échouer, recommencer. C’est le fil de notre pédagogie de la liberté : ouvrir des chemins pour sortir de son petit étage.

Recevoir assez pour pouvoir répondre

Mon fil, au fond, reste l’individualisme. On reçoit une langue, une culture, des habitudes, parfois des appuis, parfois des coups. Avec ça, on essaie de devenir quelqu’un. Une école, une famille, un livre peuvent donner les moyens de leur répondre. C’est une belle transmission, quand elle permet aussi cette distance.

Je me reconnais dans une partie du milieu social dont viennent des punks à chiens que j’ai croisés. J’aurais pu prendre cette direction. J’ai cherché la mienne dans le travail, les lectures, une façon plus philosophique de vivre. C’est mon embranchement. La sociologie peut éclairer le terrain ; elle ne marche pas à ma place.

L’émiettage reste une intuition à travailler. C’est le pari d’Avoir tort ne suffit pas : regarder aussi ce qu’une pensée permet de chercher. Si la mienne laisse échapper quelque chose, allons voir où ça coince.

Je n’ai pas besoin que celui qui parle soit de mon camp. J’ai besoin qu’il me montre quelque chose que je n’avais pas vu. Et si j’ai déjà préparé sa case avant qu’il termine sa phrase, bon… il va falloir que je sorte un peu de mon jardin, moi aussi.

Les voix derrière la discussion

Voir les passages, se faire son idée

Ferghane Azihari · VA Plus

Héritage religieux, savoir et distance critique.

Voir le passage à 27:11 →Repère : 27:11–29:55.

Houria Bouteldja · Le Monde Moderne

Responsabilité, alliances populaires et attachement au pays.

Voir le passage à 8:13 →28:29 · alliances · 30:00 · pacte racial · 34:24 · pays et traditions
Sources et matière du texte
  1. 21News, entretien avec Ferghane Azihari, 24 mars 2026, partie accessible : milieu familial musulman et défense de la critique religieuse.
  2. Débat Bouteldja–Clavreul, L’Obs, repris par Contretemps le 18 novembre 2018 puis sur houriabouteldja.fr. Passages sur les institutions et les catégories sociohistoriques : le déplacement du diagnostic ne date pas du dernier entretien.
  3. Insee, Les discriminations sur le marché du travail subies par les personnes d’origine maghrébine : testing Dares / IPP / ISM Corum, candidatures équivalentes.
  4. J-PAL, Unintended effects of anonymous resumes : expérience française de Behaghel, Crépon et Le Barbanchon, 2009–2010. Le volontariat des entreprises limite la généralisation du résultat.
  5. Houria Bouteldja, entretien avec Alexis Poulin et Félix Marquardt, Le Monde Moderne / The Black Elephant Experience, 6 juillet 2026. Transcription automatique lue intégralement. Repères : 8:13, responsabilité individuelle et cible politique ; 28:29, alliance et classes populaires blanches ; 30:00, pacte racial ; 34:24, drapeau, pays et traditions. Les passages sont reformulés ; les conclusions sur le monocadre sont notre lecture.
  6. Ontario, glossaire du racisme systémique ; Conseil de l’Europe, discrimination systémique. Définitions des mécanismes organisationnels, souvent sans intention individuelle ; leur application demande des preuves propres à la situation étudiée.

Les scènes familiales, de quartier et de collège viennent des souvenirs de Stéphane. L’émiettage est une hypothèse de lecture élaborée dans la discussion ; le texte ne présente pas de mesure d’une évolution nationale de la mobilité sociale.

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