Comment une civilisation perd ses enfants— Lecture noétique de l’effondrement éducatif moderne

10f5adfd 8aff 44a7 B8be Bc1f0c04354d 1 1024x683

Cet article est né d’un jeu : voir si nos outils — le Vibrapole et la Sphère Noétique — permettaient de comprendre un phénomène comme le “wokisme”… sans lire le moindre livre sur le sujet. En suivant le fil, on a quitté le terrain des polémiques pour tomber sur quelque chose de plus profond : la façon dont notre civilisation fabrique des enfants désaccordés.

Ce texte s’appuie sur plusieurs couches : mon expérience d’AESH au contact d’enfants fragiles, ce que j’ai vu dans les classes, les apports des neurosciences sociales et affectives, les travaux de pédagogues comme Céline Alvarez, et nos outils maison : le Vibrapole (la tension vivante entre deux pôles) et la Sphère Noétique (la structure de la conscience).


1. Lire une époque avec des outils noétiques

Dans la Sphère Noétique, un être humain se construit à partir de tensions justes : entre cadre et liberté, entre ordre et chaos, entre sécurité et risque, entre émotion et lucidité. Un enfant ne devient pas “lui-même” parce qu’on le laisse flotter dans le vide, mais parce qu’il apprend à accorder sa corde intérieure.

Le Vibrapole, c’est ça : une corde tendue entre deux pôles. Trop tirée d’un côté, elle blesse. Trop relâchée, elle ne sonne plus. Et ce que j’observe depuis des années, c’est que notre civilisation a cassé cette tension juste — chez les enfants, puis chez les adultes.

Avant de parler “wokisme” ou “jeunesse fragile”, il faut regarder en amont : la façon dont on réveille les enfants, dont on les assied, dont on les nourrit, dont on capture leur attention, dont on les éduque, dont on “s’occupe d’eux”.


2. L’ancien monde : l’excès de cadre qui a épuisé la corde

Pendant des décennies, l’éducation à la française a été marquée par un pôle très rigide :

  • humiliations scolaires (bonnet d’âne, enfant au tableau pour “servir d’exemple”),
  • violence dite “éducative” (martinet, claques, coups de règle),
  • autorité verticale non négociable,
  • peu ou pas d’explications, encore moins de dialogue.

On produisait des enfants capables d’endurer, mais avec beaucoup de choses cassées à l’intérieur. Dociles en surface, blessés en profondeur. Dans les neurosciences sociales et affectives, certaines autrices parlaient déjà de deux formes de maltraitance : la dureté violente et le laxisme complet. On était clairement du côté de la dureté.

Vu avec le Vibrapole, c’est simple : la corde était tirée à fond du côté “ordre”. Elle tenait, mais au prix d’une souffrance silencieuse. Et une corde trop tendue finit toujours par claquer… mais pas forcément là où on croit.


3. La génération suivante : bascule dans le laxisme, autre forme de maltraitance

Les enfants de cet ancien monde sont devenus parents. Beaucoup se sont juré :
« Mes enfants ne vivront jamais ça. »

Le problème, c’est qu’en fuyant un pôle, on tombe souvent dans l’autre. On a vu apparaître :

  • une hyper-explication permanente (“je lui explique tout, tout le temps”),
  • une confusion entre empathie et absence de cadre,
  • une peur panique de la frustration,
  • une version aliénée de certaines pédagogies (“si ce n’est pas Montessori, je ne le fais pas”, mais sans comprendre le fond),
  • un laisser-faire total au nom de la “liberté” de l’enfant.

Un enfant sans cadre ne devient pas libre. Il devient perdu. Il ne sait plus où sont les limites, ce qu’on attend de lui, ce qui est dangereux ou non. Il ne sait plus lire les signaux “je suis content / je ne suis pas content”.

Vu avec le Vibrapole : on a simplement fait claquer la corde dans l’autre sens. Après la maltraitance dure, la maltraitance douce : pas de coup, mais pas de tuteur, pas d’axe, pas de verticalité. La tension n’est pas réglée : elle est molle, floue, anxiogène.


4. La télé : première grande anesthésie attentionnelle

Dans ce paysage, la télévision a joué un rôle sous-estimé. Pour toute une génération, elle a été :

  • une baby-sitter silencieuse,
  • une source de bruit permanent,
  • une hypnose collective,
  • un écran entre l’enfant et le réel.

La télé a permis à des parents épuisés ou mal outillés de “tenir” leurs enfants sans avoir à les écouter, les observer, jouer avec eux. On ne mesurait pas la casse sur le moment : pour beaucoup, c’était un progrès, un confort.

Mais un enfant hypnotisé n’est pas un enfant construit. La télévision a inauguré quelque chose de nouveau : une attention capturée sans effort, un imaginaire saturé d’images prêtes-à-consommer, et un réel qui devient soudain moins intéressant que l’écran.


5. Les smartphones : destruction accélérée de l’attention

Si la télé a fissuré la digue, les smartphones l’ont fait exploser. Les réseaux sociaux, Netflix, TikTok, YouTube, les jeux en ligne : tout est pensé pour capter l’attention le plus longtemps possible en offrant un flux constant de micro-récompenses dopaminergiques.

Des mentalistes comme Fabien Olicard l’ont constaté dans leur pratique : en dix ans, la capacité attentionnelle moyenne a chuté. Là où un public suivait un tour sans décrocher, il se perd aujourd’hui au bout de quelques minutes. Ce n’est pas un “détail de génération” : c’est le symptôme d’un effondrement massif de la tension interne.

Nous avons remplacé l’expérience par la stimulation. Nous avons remplacé l’ennui — ce moment précieux où l’on commence à inventer — par un flux permanent de contenu. Un enfant qui ne s’ennuie jamais ne construit pas son axe. Il reste branché sur l’extérieur.


6. L’enfant désaccordé : un instrument jamais accordé

Si l’on additionne tout ça :

  • peu ou pas de cadre clair,
  • beaucoup d’écrans,
  • peu de mouvement physique,
  • un environnement bruyant,
  • une alimentation ultra-transformée, riche en sucres et en perturbateurs,
  • un manque de sommeil chronique…

…on obtient un enfant qui ne peut tout simplement pas se construire correctement. Pas parce qu’il est “défectueux”, mais parce que tout autour de lui l’empêche d’accorder son instrument intérieur.

Il a du mal à :

  • écouter jusqu’au bout,
  • rester assis longtemps,
  • réguler ses émotions,
  • supporter la frustration,
  • faire la différence entre “je suis gêné” et “on m’agresse”.

Vu avec la Sphère Noétique, c’est un enfant en mode réactif permanent : la sentience (le ressenti brut) domine tout, l’attention se disperse, la réflexence (la capacité à se voir et se comprendre) ne se met jamais vraiment en place.

Vu avec le Vibrapole, c’est une corde qui n’a jamais été accordée : elle tremble, elle frétille, elle réagit, mais elle ne produit pas de note stable. Et quand on lui demande soudain de “se concentrer”, “se calmer”, “se tenir”, on lui demande quelque chose qu’on ne lui a jamais appris.


7. L’école-garderie : un système conçu pour les adultes, pas pour les enfants

À cela s’ajoute un facteur que le neuroscientifique Albert Moukheiber rappelle très bien : l’horaire scolaire n’a rien de naturel. Il racontait que, pour sa propre fille, il valait parfois mieux qu’elle dorme plutôt que de la réveiller à l’aube pour l’emmener à l’école maternelle.

Le cerveau d’un enfant se développe énormément pendant le sommeil. Le faire lever trop tôt, cinq jours par semaine, pour répondre à l’agenda des adultes, c’est déjà une violence structurelle.

Avant d’être un lieu d’apprentissage, l’école est devenue — surtout en maternelle — une immense garderie institutionnelle. Un parking social pour que les parents puissent travailler. Ce n’est pas un reproche aux parents : ils font comme ils peuvent dans un système qui pompe leur temps et leur énergie. Mais c’est un constat : l’ergonomie de l’école répond aux besoins de la société, pas à ceux du cerveau de l’enfant.

En tant qu’AESH, j’ai vu au quotidien des situations absurdes et violentes, qui n’étaient pas faites “par méchanceté”, mais par ignorance. Un exemple : le fameux stop-and-go.

On donne une consigne, on lance un exercice. Les enfants qui y arrivent continuent, progressent, jouent avec la tâche. Ceux qui ont du mal, qui auraient besoin de pratiquer davantage… sont arrêtés en premier. On leur dit : “Tu t’arrêtes, tu attends les autres.” Ils perdent la main, se sentent en échec, se font parfois gronder parce qu’ils bougent.

Résultat : ceux qui auraient le plus besoin de mouvement, d’entraînement et de répétition sont ceux qu’on bloque en premier. Ceux qui sont déjà à l’aise accumulent de l’avance. L’école, sans même le vouloir, s’acharne sur les plus fragiles et récompense ceux pour qui tout allait déjà “à peu près bien”.

Il ne s’agit pas de juger tous les enseignants en bloc. Mais il y a une chose que je pense honnêtement : ne pas voir cette mécanique-là, continuer à l’appliquer sans remise en question, c’est un signe qu’on n’a jamais vraiment regardé le cerveau d’un enfant fonctionner.


8. Quand quelqu’un accorde la corde : l’exemple Céline Alvarez

C’est là que l’expérience de Céline Alvarez est précieuse. Son travail a été souvent réduit médiatiquement à : “les enfants lisaient, écrivaient, comptaient en maternelle”. Ce n’est pas ça, l’essentiel.

La véritable révolution, c’est qu’elle a :

  • respecté les rythmes biologiques,
  • laissé un espace de Révérence (écouter vraiment l’enfant, le laisser se révéler sans le presser ni l’éblouir),
  • proposé un environnement riche en expériences sensorielles,
  • offert un cadre clair, stable, sécurisant,
  • favorisé l’autonomie plutôt que la contrainte.

Les enfants de sa classe n’étaient pas juste “en avance”. Ils étaient construits. Posés. Concentrés. Capables d’élan et de calme. Elle n’a pas inventé un gadget pédagogique à la mode : elle a restauré la tension juste du Vibrapole chez des enfants qui n’avaient, au départ, rien de “privilégié”.


8.b Quand le déni devient pédagogique (retour du terrain)

Je ne dis pas ça depuis une tour d’ivoire. J’ai été AESH. Et il y a une scène que j’ai vue, revue, et qui résume à elle seule une partie du problème.

En formation, on nous recommandait explicitement de lire Céline Alvarez. Une partie des contenus s’en inspirait, et la formatrice (DSDEN) semblait presque gênée au moment de le dire — comme si elle devait se protéger en avance.

Ensuite, sur le terrain, j’arrivais parfois simplement avec cette phrase :

« J’ai lu Céline Alvarez. »

Et là, la réponse tombait souvent, sèche, définitive :

« Oui… mais elle a fait ça pour l’argent. »

Fin du débat.

Ce qui m’a marqué, ce n’est pas qu’on puisse critiquer. C’est le regard. Certains me le disaient en me regardant droit dans les yeux, et je sentais un truc très particulier : ils me mentaient, mais surtout ils se mentaient à eux-mêmes.

Parce qu’au fond, on le sait : si une approche fonctionne vraiment, le problème n’est pas “elle”. Le problème, c’est ce que ça oblige à reconnaître :

  • qu’on aurait pu faire autrement,
  • qu’on s’est parfois trompé par habitude,
  • que certains enfants paient le prix de nos conforts adultes,
  • et que changer demande une transformation réelle — pas un nouveau sigle, pas un nouveau dispositif.

Alors on fait un truc très humain : on garde l’outil… et on salit l’exemple. On prend ce qui marche, mais on neutralise la conséquence.

Ce n’est pas un désaccord intellectuel. C’est un mensonge de confort.

Et à partir de là, quelque chose se tend dans la relation. Parce que celui qui ne joue plus le jeu du déni devient “dérangeant”. Pas par agressivité. Juste parce qu’il renvoie — malgré lui — ce que tout le monde sait déjà, mais que personne ne veut dire :

« On pourrait faire mieux. Mais ça nous obligerait à changer. »


9. L’explosion des “dys” : génétique ou civilisation désaccordée ?

On constate aujourd’hui une explosion des diagnostics : dyslexie, dyspraxie, TDAH, troubles de l’attention, hypersensibilités, etc. On pourrait croire que “les enfants d’aujourd’hui” naissent plus fragiles. C’est une tentation commode : ça évite de remettre en question la structure.

Mais beaucoup de ces difficultés sont en réalité :

  • attentionnelles,
  • relationnelles,
  • motrices,
  • métaboliques,
  • épigénétiques (liées à l’environnement, au stress, à la pollution, à l’alimentation).

Un enfant qui bouge peu, dort mal, mange du sucre et des produits ultra-transformés, passe des heures devant un écran, vit dans un bruit constant et n’a pas de cadre, ne peut tout simplement pas développer normalement :

  • sa mémoire,
  • sa concentration,
  • son langage,
  • sa motricité fine,
  • sa régulation émotionnelle.

Ce n’est pas “une génération de cassés”. C’est une civilisation qui désaccorde massivement ses enfants et qui s’étonne ensuite de leurs difficultés.


10. Déshorizon : quand les enfants perdent l’axe, les sociétés aussi

Quand une génération entière grandit :

  • sans cadre juste,
  • sans mouvement suffisant,
  • sans sommeil adapté,
  • sans silence,
  • sans espace intérieur,
  • nourrie au bruit, au sucre, aux écrans…

Elle devient, une fois adulte :

  • hypersensible,
  • réactive,
  • perméable aux idéologies émotionnelles,
  • avide de récits simples (“les gentils contre les méchants”),
  • en quête de causes totales pour combler un vide intérieur,
  • incapable de tenir une tension sans la transformer en guerre.

C’est là que des phénomènes comme le wokisme (et son miroir, l’antiwokisme) apparaissent. Pas comme “origine du problème”, mais comme symptômes noétiques : la manifestation d’une Déshorizon profonde, où la corde intérieure n’a jamais été accordée, et où l’on cherche ailleurs — dans la morale, dans l’idéologie, dans le conflit — l’axe que personne ne nous a aidés à construire.


Conclusion : accorder à nouveau les cordes

Ce tableau peut sembler sombre. Il l’est. Mais il n’est pas désespéré. Ce qui a été désaccordé peut être réaccordé.

Nous savons déjà, en réalité, ce qui aide les enfants à se construire :

  • du mouvement,
  • du sommeil,
  • un cadre clair et juste,
  • des adultes présents,
  • du silence,
  • des histoires qui élèvent au lieu de flatter,
  • une école pensée pour le cerveau de l’enfant, pas pour le planning des adultes.

Avec nos mots à nous, au Chant des Mots, on pourrait dire : pour réparer une civilisation, il faut commencer par réaccorder ses vibrapoles, réhabiliter la Révérence (laisser de l’espace pour que l’autre se découvre), et sortir de la Déshorizon en redonnant aux enfants un axe vivant, incarné, respirant.

Ce texte n’est pas une condamnation des parents ni des enseignants. C’est un constat : nous avons hérité de structures qui n’ont jamais été faites pour le vivant. Le voir, ce n’est pas se flageller. C’est se donner une chance d’inventer autre chose.

Accorder une corde, ce n’est pas la briser ni la laisser pendante.
C’est accepter d’entendre quand elle sonne faux, et avoir le courage de tourner, millimètre par millimètre, jusqu’à ce que la note devienne juste.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *