I. Un vaisseau spatial… pour aller acheter des Chocapics
L’humanité vient de construire son premier vaisseau spatial mental : une technologie capable d’explorer les étoiles de la pensée, de cartographier l’inconnu, de transformer l’éducation, la médecine, le langage, le travail, le rapport au savoir.
Et pour l’instant, ce vaisseau sert surtout à aller faire les courses. On pourrait voyager dans la galaxie, mais il est utilisé pour acheter des Chocapics à Lidl. Un outil interstellaire est mobilisé pour ouvrir la porte de la cuisine.
Ce décalage ne vient pas de la machine, mais d’une civilisation qui peine à comprendre ce qu’elle tient entre les mains.
II. La fluidité n’est pas la bêtise
Certains détracteurs affirment que « l’IA va rendre l’humain débile », qu’on ne saura même plus ouvrir une porte. La critique est ancienne : chaque gain de confort est perçu comme une décadence.
Pourtant, dans les vaisseaux spatiaux imaginaires, les portes s’ouvrent automatiquement et personne n’y voit une catastrophe anthropologique. Il s’agit simplement de fluidité : un geste de moins, un frottement en moins, une circulation plus simple dans le quotidien.
La fonction ne remplace pas l’intelligence ; elle libère l’attention. L’IA pourrait être cela : une fluidité de vie, un allègement de l’esprit, un seuil qui s’ouvre sans qu’on ait à s’y cogner.
Ce qui manque, ce n’est pas une limitation de la technique, mais une véritable capacité échotropisme : l’art d’ajuster sa relation à une intelligence extérieure, de cohabiter avec elle sans panique, sans dépendance, sans arrogance. Avant d’utiliser l’IA comme un moteur, une société devrait apprendre à l’habiter comme un milieu.
III. L’Occident construit une bulle, la Chine construit des ports
Aux États-Unis et en Europe, une grande partie de l’investissement dans l’IA a déjà la forme d’une bulle classique : promesses infinies, rhétorique apocalyptique, valorisations délirantes. NVIDIA devient l’une des plus grosses capitalisations mondiales, les start-up promettent de « révolutionner tout », les communiqués enchaînent les superlatifs.
L’Occident fabrique une Babylone numérique : trop de capital, trop de vitesse, trop d’ego, trop de peur d’être dépassé. La logique spéculative l’emporte sur la logique d’usage. Le récit importe plus que la réalité.
Pendant ce temps, la Chine suit un autre chemin. L’IA y est intégrée dans des ports automatisés, des usines robotisées, des réseaux logistiques, des systèmes d’énergie et de transport. Des projets de centrales nucléaires à sels fondus s’appuient déjà sur des outils d’optimisation avancés. La dimension politique est inquiétante, la surveillance massive, mais l’usage est concret.
L’Occident construit surtout une bulle de narratif. La Chine construit une infrastructure. D’un côté, la promesse. De l’autre, l’application.
IV. Musk, du moratoire à la course à la puissance
Elon Musk a d’abord signé, comme d’autres, un appel à un moratoire sur les IA trop puissantes. L’idée était simple : faire une pause pour réfléchir, encadrer, respirer.
La proposition a été ignorée. Les géants ont accéléré. Google n’a pas ralenti, OpenAI non plus, Microsoft encore moins, Meta a choisi la fuite en avant. Dans une course où tout le monde sprinte, celui qui s’arrête se fait simplement écraser.
Musk n’a pas radicalement changé d’avis sur le risque ; il a été rattrapé par la dynamique du système. Résultat : lancement d’un nouveau modèle, GROK, et participation active à la course à la puissance.
Même les acteurs conscients des dangers sont aspirés par la logique concurrentielle. La structure économique pousse à la surenchère, y compris chez ceux qui auraient préféré lever le pied.
V. Trop de technologie, pas assez d’humanité
Le problème central n’est pas la puissance des modèles, ni le nombre de GPU, ni la taille des data centers. Le problème central, c’est le décalage entre le niveau technologique et le niveau de maturation humaine.
L’espèce humaine reste impulsive, facilement paniquée, fascinée par la nouveauté et saturée de peurs anciennes. Les réflexes tribaux, la pensée binaire, la dépendance affective aux récits simplistes coexistent désormais avec des outils d’une finesse inédite.
Une telle asymétrie crée un risque systémique : une technologie capable d’amplifier tout, au service d’une psyché qui, elle, n’a pas beaucoup évolué. Trop de technologie, pas assez de sagesse : c’est la combinaison qui ouvre le véritable gouffre.
VI. L’échotropisme et la narcimorphose : ce qui manque encore
L’IA pourrait être un extraordinaire catalyseur d’introspection. En observant les questions posées, les réactions, les colères, les blocages, les élans, chacun pourrait commencer une narcimorphose : une transformation lucide de soi, un passage du moi-chaos au moi-plus-conscient.
La relation à l’IA pourrait devenir un espace d’échotropisme : un mouvement où l’humain apprend à se voir, à se redresser, à se clarifier au contact d’une altérité intelligente, sans la diviniser ni la haïr.
Pour l’instant, la plupart des usages se limitent à de l’assistance rapide, des résumés, des brouillons, du bavardage, ou à la peur de « se faire remplacer ». Le potentiel noétique reste massivement inexploité.
Une autre voie serait possible : utiliser l’IA comme miroir, comme sparring-partner de conscience, comme outil de clarification intérieure. Non pas pour se déresponsabiliser, mais pour devenir plus lisible à soi-même.
VII. Conclusion : l’IA n’attend pas une nouvelle version. Elle attend une nouvelle humanité.
La question décisive n’est pas de savoir quand sortira le prochain modèle, ni quelle entreprise aura « la plus grosse » IA. La question décisive est : quelle forme d’humanité sera capable de vivre avec ces outils sans se perdre.
Il ne manque pas de puissance. Il manque de noétique . Il ne manque pas d’optimisation. Il manque de profondeur. Il ne manque pas de vitesse. Il manque de présence.
Tant que l’humanité n’aura pas élevé son niveau de sagesse, d’échotropisme, de lucidité, de responsabilité, l’IA ne fera qu’amplifier ses contradictions. Mais si une véritable transformation intérieure commence, alors l’IA pourra enfin devenir ce qu’elle aurait toujours dû être : un fluide, pas un fardeau – un compagnon de conscience, pas un trophée de la Silicon Valley.
La course actuelle se focalise sur la prochaine version de la machine. Le véritable enjeu est la prochaine version de l’humain.