1. D’où ça part
Ce matin, en travaillant en mode automatique, l’esprit ailleurs, une question tournait en boucle : qu’est-ce que c’est vraiment, la nature humaine ? Pendant que les gestes se répètent, la tête se met à divaguer. C’est un des rares luxes de certains boulots : le corps fait, l’esprit pense.
Je repensais aussi à deux philosophes que j’aime beaucoup, presque comme deux pôles opposés : Fabrice Midal et Charles Robin. L’un rappelle à l’humanité, au fait d’accepter ce qu’on ressent. L’autre, à la lucidité, à la charpente stoïcienne. Longtemps, j’ai cru qu’il fallait choisir un camp : être un moine stoïcien, au-dessus de tout, ou un être hyper-sensible traversé par ses émotions.
En réalité, je n’ai jamais réussi à choisir. Et surtout, je n’en ai jamais eu envie. J’ai toujours préféré rester moi, avec mes propres images, mes propres tensions. C’est là que se loge ce que j’appelle le Vibrapôle.
2. Le fil et les poids
Depuis tout petit, je me représente la vie comme un fil. Au début, ce n’était pas encore une corde qui vibre, mais une sorte de fil suspendu avec des poids accrochés dessus. Des gros poids de culpabilité, des petits poids de peur, des souvenirs, des obligations. Et je voyais bien qu’à force, le fil tirait vers le bas.
Avec tous mes problèmes intérieurs, l’hypersensibilité, la parano à moitié, j’avais besoin d’une image pour survivre. Alors je me disais : il faut couper des poids. Pas tous, pas d’un coup, mais certains. Juste assez pour que le fil remonte un peu, qu’il se retende, qu’il ne traîne pas par terre.
Plus tard, ce fil a changé de nature dans ma tête. Il est devenu une corde. Une corde qui ne porte pas seulement des poids, mais qui vibre. C’est ça, le Vibrapôle : une tension entre deux pôles, une corde sensible qui réagit au monde.
3. Le scorpion, le serpent et la survie
Un de mes profs préférés, en cinquième, racontait souvent des mythes et des petites histoires pour parler de la “nature” humaine. Il y en a une qui m’a longtemps travaillé : celle du scorpion et du crapaud. Le scorpion demande au crapaud de l’aider à traverser la rivière. Le crapaud hésite : “Tu vas me piquer.” Le scorpion répond : “Si je te pique, on coule tous les deux.” Le crapaud accepte, le transporte… et au milieu de la rivière, le scorpion le pique quand même. Ils coulent. “Pourquoi ?” demande le crapaud. “Parce que c’est ma nature.”
Je n’y crois pas. Dans la réalité, un scorpion veut survivre. Un serpent aussi. Ils ne gaspillent pas leur venin. Ils évaluent, ils économisent, ils ne se suicident pas pour le plaisir. Même un animal qui pique se défend d’abord, il ne cherche pas à mourir.
Ceux qui piquent au point de se détruire eux-mêmes, ce ne sont plus des êtres alignés. Ce sont des câbles cassés. Des gens qui explosent, comme certains terroristes, parce qu’ils ont perdu la maîtrise complète de ce qu’ils font. Là, on n’est plus dans une “nature”, mais dans un dysfonctionnement total de la tension intérieure.
4. Chaos, cosmos… et gobelins
Pendant longtemps, j’ai cherché des modèles : Platon, les stoïciens, les moines, les figures d’ascèse toutes propres. L’idéal du type qui ne ressent plus rien, qui ne se laisse atteindre par rien, installé au sommet d’une montagne intérieure. Là encore, j’ai cru que c’était ça, la sagesse.
Mais un cosmos sans chaos, c’est une statue. C’est du marbre. C’est froid. C’est joli sur le papier, mais ça ne respire pas. À l’autre extrême, il y a le chaos : les orcs, les gobelins, les pulsions brutes, les destructions gratuites. On peut les voir dans certaines formes d’art contemporain qui ne créent plus rien de beau, juste du choc, du bruit, du malaise. Dans les actes terroristes aussi : du chaos pur, sans forme.
Entre les deux, il y a l’humain. Pas un ange, pas un démon : une corde tendue entre deux extrêmes.
5. La corde sensible et le câble qui pète
Le Vibrapôle, ce n’est pas un baromètre qui dirait “tu es bon” ou “tu es mauvais”. C’est une corde sensible. On a tous une zone où ça sonne juste, où ça résonne bien. Et on a tous un endroit où la corde est plus fragile, plus fine : la fameuse “corde sensible”.
L’autre jour, ma sœur – qui n’est jamais dans le conflit, toujours dans la diplomatie – s’est énervée contre ma mère. Pas un petit agacement : une vraie montée. Pourquoi ? Parce qu’elles ont touché à sa corde sensible. Pas n’importe quel sujet, pas n’importe quel mot : le point qui, pour elle, fait claquer le fil.
J’aime bien cette image de “péter un câble”. Quand la tension est trop forte, le câble ne prévient pas : il claque d’un coup. La corde, elle, peut encore vibrer, mais le câble, une fois cassé, ne sert plus à rien. La différence entre les deux, c’est la souplesse. Tant que ça vibre, ça vit. Quand ça casse, c’est le chaos.
6. Beau, moche, et ce que ça dit de nous
Entre chaos et cosmos, on trouve aussi la question du beau et du moche. Ce qui est beau, pour moi, ce sont les arts qui portent quelque chose : un tableau, une danse, une musique qui touche, une forme grecque où l’on sent l’équilibre, la tension juste.
Ce qui est moche, ce n’est pas simplement ce qui ne plaît pas. C’est ce qui vide tout sens, ce qui ne renvoie plus à rien d’humain. Les gobelins, les orcs, les choses qui ne sont là que pour choquer, pour faire mal, pour écraser. Les actes où l’on voit des morts, de la haine, et aucune lumière derrière. Là, on est dans le chaos pur.
Dire ça, ce n’est pas être manichéen. C’est reconnaître qu’il existe des actes qui défigurent l’humain. Les orcs et les gobelins du Seigneur des Anneaux ou d’autres univers, ce n’est pas “trop simpliste” : c’est une façon nette de dire qu’il y a des choses qui détruisent la corde au lieu de la faire vibrer.
7. La vraie nature humaine
On entend souvent : “L’homme est capable du meilleur comme du pire.” C’est vrai, mais c’est encore trop grossier. Ce que montre le Vibrapôle, c’est que la nature humaine n’est pas une étiquette (“bon” ou “mauvais”), mais un état de tension.
Il n’y a pas un camp des bons et un camp des mauvais. Il y a des cordes plus ou moins tendues, plus ou moins accordées. On peut jouer aigu, grave, dissonant, harmonieux. On peut se réaccorder. On peut apprendre à sentir quand la corde est trop tendue, quand un sujet approche de la corde sensible, quand un câble risque de péter.
La sagesse, ce n’est pas de casser la corde pour ne plus rien ressentir. Ce n’est pas non plus de laisser tout exploser sans contrôle. La sagesse, c’est d’apprendre à trouver la bonne tension, la bonne vibration, en fonction de la situation.
8. Conclusion : une corde qui vibre
La nature humaine n’est ni “bonne”, ni “mauvaise” au sens simple. Elle est faite d’une corde, de poids qu’on apprend à couper, de zones sensibles qu’on découvre, de moments où ça sonne juste, et d’autres où ça grince.
Tant que ça vibre, il y a de la vie. Tant que la corde peut encore bouger entre chaos et cosmos, entre l’elfe et le gobelin, entre le calme et la colère, il reste une possibilité d’ajuster, de s’accorder, de créer du beau.
La vraie question n’est donc pas : “Quelle est ma nature ? Suis-je bon ou mauvais ?” mais plutôt : “Dans quel état est ma corde aujourd’hui, et qu’est-ce qui la fait vibrer juste ?”