Fragment – Polysophie / Fragments
Il y a des scènes qui résument un pays mieux qu’un discours. Par exemple :
Un enfant joue, grimpe, rit. Il est en confiance. Il ne pense même pas qu’il pourrait tomber : son corps sait, et c’est suffisant.
Puis la voix adulte surgit :
« Attention, tu vas tomber ! »
En une seconde, l’enfant doute, se crispe, perd son mouvement. Il chute.
La mère accourt, affolée. Elle lui transmet sa peur. L’enfant pleure. Et la boucle se referme :
« Tu vois ? Je te l’avais dit. »
Double peine : la chute, puis l’interdiction implicite de recommencer. Première leçon d’inhibition. Première prophétie autoréalisatrice.
Plus tard, la scène se rejoue ailleurs.
Une femme se gare. Elle stresse parce qu’on la regarde. Elle croise le regard d’un homme et imagine déjà son jugement : « Il doit penser que je suis nulle. »
L’homme fait quelques pas vers elle. Pas pour critiquer. Pour aider. Juste aider.
Mais dans son corps, la prophétie est déjà en marche : la tension, la peur d’être jugée, l’interprétation, la confirmation.
Ce qui n’était qu’un geste humain devient la preuve d’un problème, alors que le problème était déjà narré avant d’être vécu.
Deux scènes, un même mécanisme : on projette une peur, puis on agit comme si elle était vraie, et le réel, docile, s’ajuste à l’anticipation.
C’est cela, la prophétie autoréalisatrice : un monde qui se modèle à la forme des craintes, jusqu’à ce qu’elles ressemblent à la vérité.