Il suffit parfois d’un mot pour choisir un camp.
Dire Epstein ou Epstein, ce n’est pas seulement une question de prononciation.
C’est souvent une question implicite :
- qui tu suis,
- à qui tu veux ressembler,
- de quel côté tu veux être perçu.
Très vite, le monde se découpe en deux blocs rassurants :
- les rigoureux contre les complotistes,
- les scientifiques contre les dangereux,
- la gauche intellectuelle contre l’extrême droite.
Entre les deux, il ne reste plus beaucoup de réel.
Il reste des clans.
Les mots deviennent alors des raccourcis sociaux.
- Populiste pour disqualifier ce qui est populaire.
- Complotiste pour éviter d’entrer dans un raisonnement.
- Extrême droite comme fourre-tout moral, définitif.
On ne démontre plus.
On classe.
On ne débat plus.
On se positionne.
📌 Piste liée :
Casophobe — quand on refuse les cases… y compris celles où l’on se range soi-même pour être tranquille.
Même les choses simples y passent.
Un film qui plaît, qui rassemble, qui met du baume au cœur ?
« Ce n’est pas du cinéma. »
Sous-entendu :
- pas assez élevé,
- pas assez légitime,
- pas du bon monde.
Ce mépris du populaire n’est pas une analyse.
C’est un marqueur de caste.
Le Covid a rendu ce mécanisme très visible.
Dire la Covid, ce n’était pas mieux comprendre une pandémie.
C’était souvent montrer qu’on suivait l’autorité reconnue.
En France, cette autorité passe aussi par des institutions symboliques :
- académies,
- comités,
- instances nommées, non élues, peu contestées.
L’Académie française, par exemple, ne travaille pas réellement la langue vivante.
Mais elle sert de repère : elle dit ce qui est correct, donc ce qui est sûr.
Dans un pays très sensible à l’autorité, l’alignement devient vite un réflexe.
Par zèle.
Par confort.
Par peur d’être du mauvais côté.
C’est là que l’expérience de Milgram éclaire quelque chose de plus profond.
Ce n’est pas la cruauté qui fait obéir.
C’est l’intellectualisation.
Pas après coup.
Pendant.
Pour continuer, le cerveau se raconte une histoire :
- « c’est une expérience scientifique »,
- « c’est le protocole »,
- « s’il y avait un danger, on m’arrêterait ».
L’intellectualisation devient alors une manière de ne plus écouter ce qu’on ressent.
Les mots-clés jouent aujourd’hui le même rôle :
ils fournissent une bonne raison d’obéir à un cadre
sans avoir à porter le doute.
Au fond, le langage ne sert plus seulement à comprendre.
Il sert à :
- éviter le vide,
- éviter le doute,
- éviter de dire : « je ne sais pas encore ».
Il sert à appartenir.
C’est pour cela que, dans Le Chant des Mots, on revient aux définitions.
Pas pour instruire.
Pas pour corriger.
Mais pour rouvrir le réel.
Quand quelqu’un dit « populiste », « extrême droite », « complotiste », on pose une question simple :
- pour toi, ça veut dire quoi ?
- et sur quoi tu te bases ?
Ce n’est pas une posture morale.
C’est une pratique de réflexence.
Une maïeutique douce.
Une manière de faire apparaître le sens sans écraser l’autre.
En laissant les mots redevenir ce qu’ils devraient toujours être :
des outils de compréhension, pas des badges d’appartenance.
Pour prolonger cette réflexion sur les récits, l’autorité et les refuges cognitifs :
Changer d’église sans le savoir