Je regarde la France, et souvent, j’ai l’impression qu’on se laisse hypnotiser par des figures d’autorité qui ne nous apprennent rien. Albert Dupontel, par exemple : l’acteur intouchable, la caution morale. Il dit que “l’école fabrique des requins”. Oui… mais non. C’est plus compliqué que ça.
Le vrai problème, ce n’est pas les requins. Le vrai problème, c’est les pantins : ceux qui suivent sans élan, sans éthique, sans échine, sans désir propre. Ceux qui confondent lucidité et cynisme. Et ceux qui applaudissent des constats évidents comme si c’était de la philosophie.
Parce que dans la vraie vie, même dans la jungle, même chez les pirates, même dans les groupes humains les plus spontanés, il y a toujours une hiérarchie naturelle — pas la hiérarchie malade, mais celle qui permet la survie. Quelqu’un doit décider vite, et juste. Pas pour dominer : pour que le groupe tienne.
Alors dire “les requins c’est mal”, c’est facile. Ce qu’il faudrait dire, c’est :
apprends à t’affirmer. Apprends à être digne. Apprends à être un humain qui sait se tenir, sans écraser, sans ramper. Un humain qui a une éthique.
Anthony Bourbon, dans “Qui veut être mon associé ?”, démontre ça dix fois mieux qu’un acteur “lucide”. Quand il regarde un pitch raté et dit :
« Si tu l’avais présenté comme ça, on serait tous venus avec toi. Montre-nous ta dalle. »
Il parle de ça : de l’élan vital. Le vrai. Celui qui met le corps en mouvement, pas le constat dans la bouche.
C’est aussi pour ça que la phrase de Victor Ferry m’a marqué :
« Je ne veux pas de spectateurs passifs. »
Depuis deux mois, je me mets à parler. Pas parce que je suis devenu un autre, mais parce que j’ai enfin senti quelque chose bouger en moi. Le charbon de la locomotive. Le conatus, cette force interne qui pousse vers la joie active. Cette énergie qui fait que tu écris, que tu crées, que tu t’exprimes, que tu existes davantage qu’hier.
L’école, les générations… et l’autre bout du vibrapole
On critique trop vite l’école. Elle est en transformation. Les jeunes vont vite. Ils parlent autrement. Ils comprennent des outils que beaucoup refusent encore d’apprendre. On n’est pas là pour les juger : on est là pour leur donner l’autre bout du vibrapole.
Parce que tout être humain, toute génération, tout système civilisé fonctionne comme une corde tendue — c’est ça, le vibrapole.
Une tension vivante entre chaos et ordre. Entre Diogène et Platon. Entre l’orque brut et l’elfe trop parfait. Entre l’enfant qui joue et l’adulte qui se fige.
Trop de chaos : tu te disperses, tu brûles. Trop d’ordre : tu deviens statue, tu t’éteins, tu dogmatise.
On l’a vu mille fois : les systèmes trop rigides fabriquent eux-mêmes le chaos qu’ils voulaient éviter.
Une corde trop lâche sonne faux. Une corde trop tendue casse.
Mais une corde accordée peut jouer toutes les notes : graves, aiguës, rapides, lentes.
L’important n’est pas que tout le monde joue la même note, mais que chacun accorde son instrument — son prisme de lecture, sa manière d’être — et qu’on puisse jouer ensemble.
Le vibrapole, c’est ça : trouver la tension juste. Pas la perfection. La justesse.
CNV, dignité, transmission
Je pense souvent à ma belle-mère qui m’a fait découvrir la CNV. Elle me disait :
« Évite les “toujours” et “jamais”. »
Bon, elle-même les utilise huit fois par jour — mais peu importe. Ce qui compte, c’est la précision. La justesse. La nuance.
Je pense aussi à ma chienne, que je n’avais pas prévu d’aimer comme une fille. Être humain, ce n’est pas un concept. C’est prendre soin. Regarder si quelqu’un a froid, faim, peur, besoin de sortir. C’est répondre aux êtres qui dépendent de toi.
Ce n’est pas de la bienveillance : c’est de la considérance. Une conscience réelle, tangible, incarnée. La conscience faite geste.
C’est aussi ce que j’aimais à l’école : parler soutenu, chercher la belle phrase, la syntaxe juste. Pas pour impressionner : pour honorer les mots, pour ramener un peu de ceux qui les ont portés avant. Parler juste, c’est transmettre une lignée.
Mais l’école ne nous enseigne pas l’élan. Elle ne nous enseigne pas le pitch. Elle ne nous enseigne pas à dire :
« J’ai la dalle. Je vais tout mettre en œuvre. »
Ça, c’est la part enfant de Nietzsche : l’élan de vie. Pas l’aigreur. Pas la pose. Pas la plainte. La danse intérieure.
Dignité : faire les 5 % restants
J’ai longtemps fait 95 % du chemin avant d’aller me plaindre des 5 % restants. Aujourd’hui, j’essaie de les faire. Même seul. Même quand personne ne suit. Parce qu’être digne, c’est ça : faire ce qui doit être fait, même sans témoin.
Mélenchon disait une chose juste :
« On ne se compare pas à la Corée du Nord. On veut niveler par le haut. »
Niveler par le haut, ça commence par soi. Par son propre instrument. Par sa corde. Par sa tension. Par son mouvement intérieur.
Le monde n’a pas besoin de figures intouchables. Il a besoin de gens qui se mettent en mouvement, avec éthique, avec conatus, avec joie active.
Des gens capables de dire, enfin :
« Je vais tout mettre en œuvre. »
Pas pour gagner. Mais pour devenir vivants.