L’un fait ce que le moment exige. L’autre évite qu’on en fasse une nouvelle religion.
Dans L’Assassin royal, Fitz finit souvent par aller voir le Fou quand il ne sait plus quoi faire.
Pas tout de suite. D’abord, il essaye seul. Il s’enferme, il pêche, il fout un peu plus de bordel. Puis il va voir ce personnage épuisant qui semble toujours avoir un temps d’avance.
Et le Fou ne lui donne jamais un mode d’emploi.
Il répond de travers. Une image, une énigme, une phrase qui gratte. Puis il laisse Fitz repartir avec ça. La réponse travaille à l’intérieur de lui.
J’appelle ça la Réflexence. On pourrait dire « maïeutique énigmatique », mais ça énerve déjà assez ma femme comme ça.
C’est l’art de faire grandir les esprits sans les gaver. De verser du vin dans la cruche, pas de le lui enfoncer.
Le Fou laisse de la place. Il ne dit pas au roi qu’il est con. Il incline un peu le miroir et attend qu’il remarque lui-même que sa couronne est de travers.
Le héros n’est pas un métier
On parle des héros comme s’ils étaient faits dans un autre bois que nous. Des gens plus purs, plus forts, plus courageux.
C’est pratique : on peut les admirer sans rien faire.
Je préfère une idée plus simple :
Le héros est une fonction du moment, pas une identité.
Il peut être pénible, contradictoire, se tromper le lendemain. Mais, à un moment précis, quelque chose doit être fait et quelqu’un le fait.
C’est ce que je retiens aussi du Seigneur des anneaux. Gandalf dit en gros à Frodon qu’il n’a choisi ni son époque ni sa mission. Il doit seulement décider quoi faire du temps qui lui est donné, avec les forces qu’il a.
Rosa Parks n’était pas une femme soudainement trop fatiguée pour se lever. Elle militait déjà. Son geste appartenait à un combat préparé. Et c’est justement pour ça qu’il était courageux : elle savait ce que ce « non » pouvait lui coûter.
Un geste peut sembler minuscule. Rester assis. Refuser un ordre. Envoyer un mail. Dire qu’un protocole n’a aucun sens. Chacun combat à son échelle.
Le héros ne devient pas grand pour toujours. Il ouvre une brèche, puis il redevient quelqu’un. Heureusement. Les statues discutent assez mal.
Le bouffon déplace le miroir
Le héros agit dans le monde. Le bouffon touche au cadre avec lequel on regarde le monde.
Molière ne remplace pas les médecins. Il montre la prétention, le jargon et la fausse autorité jusqu’à ce qu’on ne puisse plus faire semblant de ne pas les voir.
Le rire ne prouve pas tout. Mais il dégonfle.
Le vrai bouffon ne se contente pas d’insulter. Un type qui traite tout le monde de cons n’est pas forcément libre ou courageux. Il peut juste être un gros con avec un bonnet à grelots.
Le bouffon trouve une forme qui dérange sans fermer la porte. Il pique, il tord, il exagère. Mais il laisse encore à l’autre la possibilité de comprendre par lui-même.
C’est là qu’il rejoint la Réflexence.
Défendre une parole n’est pas rejoindre un camp
Notre époque adore cette équation :
Si tu défends son droit à parler, c’est que tu approuves ce qu’il dit.
Noam Chomsky en a fait l’expérience lorsqu’il a défendu les droits civils de Robert Faurisson, qui niait les chambres à gaz et l’extermination des Juifs.
Chomsky rejetait ces thèses. Son problème était ailleurs : est-ce qu’on défend la liberté seulement quand la parole nous plaît ?
Son texte s’est pourtant retrouvé placé dans un livre de Faurisson. Il avait autorisé qu’on l’utilise ; quand il a compris le contexte, il a demandé qu’on le retire, trop tard. Le principe était clair. La scène, elle, était pourrie et forcément ambiguë.
On peut donc défendre le principe et discuter le jugement. C’est même ça, penser : ne pas tout mettre dans le même sac.
Une personne peut avoir le droit de parler, dire quelque chose de faux, employer une mauvaise méthode et ne pas mériter cette tribune précise. Quatre questions. Pas un bouton « gentil » ou « méchant ».
On peut être caricaturé et avoir merdé
Étienne Chouard a pris cher pour avoir répondu n’importe comment à une question sur les chambres à gaz. Dire que ce n’était pas son sujet et qu’il n’y connaissait rien, dans ce contexte-là, c’était désastreux.
Je n’ai pas besoin de prétendre que sa réponse était bonne pour refuser qu’elle avale tout le reste.
Une personne peut être injustement caricaturée et avoir vraiment merdé. Les deux peuvent être vrais.
Mais le débat adore les packages. Un lien douteux, une mauvaise phrase, une fréquentation : tout devient impur d’un coup. On ne discute plus une idée. On réécrit la personne entière.
L’inverse est tout aussi con. Être attaqué par les médias ou les institutions ne donne pas automatiquement raison. Le dissident aussi peut raconter des conneries, aimer son rôle et prendre chaque contradiction pour une persécution.
Il lui faut donc un bouffon. Surtout à lui.
Une contre-culture sans bouffon devient vite une nouvelle Église, avec des vidéos plus longues.
Laisser de la place sans laisser tomber
J’ai fini par relier le Fou à trois mots du Chant des Mots.
La Révérence laisse de la place. Pas pour s’écraser, mais pour que l’autre puisse apparaître et se découvrir.
La Réflexence tend le miroir. Elle aide quelque chose à émerger sans penser à la place de l’autre.
La Considérance prend la personne assez au sérieux pour ne pas seulement la brosser dans le sens du poil. Elle peut rentrer dedans. Mais elle ne la réduit pas à son erreur, à son camp ou à son pire moment.
Sans Révérence, le bouffon occupe toute la scène.
Sans Réflexence, il donne une leçon de plus.
Sans Considérance, il humilie et appelle ça de la franchise.
Et la médiocrité ?
Oui, j’ai envie de combattre la médiocrité. Mais pas en me plaçant au-dessus des autres avec une couronne bien droite.
La médiocrité commence aussi quand on réclame aux autres le courage, le travail ou la nuance qu’on refuse soi-même. La combattre, c’est essayer de montrer l’exemple. Et accepter qu’un bouffon nous prévienne quand nous commençons, nous aussi, à raconter de la merde.
C’est peut-être là que le Barde arrive.
Le héros ouvre la brèche. Le bouffon déplace le miroir. Le Barde récupère ce qui s’est passé et lui donne une forme : une histoire, une chanson, un poème, parfois une grosse connerie au bon moment.
Nous avons besoin de héros parce qu’il faut parfois dire non.
Nous avons besoin de bouffons parce que ce « non » peut finir par se prendre pour Dieu.
Et nous avons besoin d’histoires pour ne pas oublier pourquoi nous avons ouvert la brèche.
Le roi reste peut-être sur son trône.
Le Fou s’éloigne.
Mais quelqu’un vient enfin de remarquer que la couronne est de travers.
Pour prolonger
- Réflexence — aider une compréhension à émerger sans penser à la place de l’autre.
- Révérence — laisser à l’autre un espace où il peut se découvrir.
- Considérance — dire vrai sans flatter ni écraser.
- La liberté d’expression n’appartient à personne.
- Lettre au Canard réfractaire.