Tendre l’élastique : quand la polarisation devient un carburant

Ce texte prolonge une démarche amorcée ailleurs — notamment dans ma Lettre au Canard Réfractaire, où j’appelais déjà à tenir une ligne : critiquer sans polariser.


On vit une époque où la performance est partout.
Des plateaux télé aux réseaux sociaux, on voit des gens “forts”, “brillants”, “rapides”, capables de poser un cadre en trois phrases, de faire une punchline, de dérouler une rhétorique impeccable.

Mais plus je vieillis, plus je vois une différence qui compte vraiment : la performance n’est pas l’incarnation.

Une chanson qui touche n’est pas celle qui “imite bien”.
C’est celle qui a été vécue.
Le grain, la faille, la présence : c’est ça qui traverse.

Et je crois que c’est pareil en politique et en société : on confond souvent une grille avec du réel. On confond un “cadre” avec une compréhension. Et parfois, ce cadre sert surtout à ne plus sentir, et à ne plus douter.


1) Milgram : le cadre qui rassure, la responsabilité qui glisse

On cite souvent Milgram comme un symbole de “soumission à l’autorité”.
Mais ce que j’y vois surtout, c’est une mécanique plus fine : le cadre déplace la responsabilité.

Dans l’expérience, des participants croient infliger des décharges électriques à quelqu’un, parce qu’un protocole le demande, parce qu’un homme en blouse le valide, parce que “c’est la science”. Et pour continuer, le cerveau fait un truc très humain : il intellectualise.

Il se raconte une histoire pour tenir :

  • “C’est encadré.”
  • “Si c’était grave, on m’arrêterait.”
  • “Je suis juste le protocole.”

Ce n’est pas forcément de la cruauté. C’est souvent une manière de ne plus écouter ce qui nous gêne intérieurement.

Et ça, je le vois partout aujourd’hui : dans les médias, dans les partis, dans les camps, dans les débats. On pose un cadre, puis on fait rentrer le réel dedans.


2) La polarisation : “c’est lui qu’a commencé”

Quand la tension monte, on retombe vite au niveau “cour de récré” :

“c’est lui qu’a commencé.”

Le problème, c’est que ce réflexe ne sert pas à comprendre.
Il sert à justifier.

On ne cherche plus le vrai : on cherche une raison d’être du bon côté. Et plus on se raconte une histoire, plus on devient incapable de voir ce qu’on fait.


3) Motivated reasoning : l’intelligence au service du clan

Il existe un concept bien documenté en psychologie : le motivated reasoning.
En clair : on ne mobilise pas toujours notre intelligence pour chercher la vérité. On la mobilise souvent pour protéger une identité (un camp, une appartenance, une image de soi).

Résultat :

  • Quand “les nôtres” font un truc, on nuance.
  • Quand “les autres” font le même truc, on condamne.
  • Et plus on est compétent, plus on peut être bon… à se justifier.

C’est une mécanique humaine. Le problème, c’est quand cette mécanique devient une structure de société.


4) La langue comme badge : prononcer, classer, appartenir

Parfois, il suffit d’un mot pour choisir un camp.
Une prononciation. Une expression. Une étiquette.

Les mots deviennent des raccourcis sociaux :

  • “populiste” pour disqualifier ce qui est populaire,
  • “complotiste” pour éviter d’entrer dans un raisonnement,
  • “extrême” comme fourre-tout moral, définitif.

On ne démontre plus : on classe.
On ne débat plus : on se positionne.

Et au milieu de ça, la langue de bois prospère : des mots pleins, des phrases creuses, des “valeurs”, des “cadres”, des “principes”, qui servent surtout à ne pas répondre.

Le plus troublant, c’est que beaucoup de gens voient très bien la langue de bois… chez le camp adverse. Et l’appellent “nuance” quand elle vient des leurs.

(Je note au passage une piste liée que j’aime bien, parce qu’elle met le doigt sur le confort des cases.

À force d’étiqueter, on ne débat plus : on classe. J’ai appelé cela la casophobie — cette vigilance face aux cases qui remplacent la pensée.


5) Colère, peur : notre cerveau n’aime pas la nuance

Il y a une réalité simple : notre cerveau est plus sensible au danger qu’à la nuance.

La peur et la colère activent vite des réflexes de survie : on simplifie, on se rassemble, on cherche un ennemi, on veut une certitude. C’est une capacité précieuse pour survivre.
Mais redoutable quand elle structure tout débat.

Et plus on vit dans un climat d’alerte, plus on devient “perméable” aux récits de camp.


6) La polarisation comme carburant

À ce stade, une question devient inévitable :

à qui profite le crime ?

Parce que la polarisation a un effet très concret : elle mobilise. Elle transforme l’indignation en fidélité. Elle transforme la colère en audience. Elle transforme l’ennemi en identité.

Et pendant qu’on s’épuise à se haïr, un mécanisme silencieux continue : le système se maintient, les réflexes s’enracinent, les récits tournent.

C’est aussi ça, le coût invisible : ce n’est pas “la tension” qui empêche la création, c’est la focalisation permanente sur la tension.

Plus on vit en mode conflit, plus on investit moins dans :

  • les enjeux de demain,
  • les solutions,
  • la création,
  • la poésie,
  • la beauté,
  • les vraies constructions.

Les guerres font régresser l’humanité. Mais même sans guerre ouverte, une société obsédée par la haine se prive d’une partie de sa puissance d’inventer.


7) Les États-Unis comme miroir : le conflit change d’objet

Les États-Unis montrent un truc très instructif :
le conflit ne disparaît pas. Il change d’objet.

Abolition de l’esclavage, puis ségrégation, puis tensions raciales persistantes, puis polarisation politique extrême… Les couches sédimentaires s’accumulent. Des ressentiments se transmettent.

Et plus la polarisation monte, plus les nuances deviennent suspectes. Le troisième espace disparaît. Tout devient “avec nous ou contre nous”.

Est-ce qu’on a envie de ça ici ?


8) Le Vibrapole : la corde, la juste tension

J’ai un concept qui m’aide à penser tout ça : le Vibrapole.

J’ai tenté de formaliser cette idée dans le concept du Vibrapole : deux pôles reliés par une tension juste. Trop rigide, la corde casse. Trop lâche, elle ne sonne plus.

Quand la polarisation devient extrême, on ne joue plus de musique : on tire, on crie, on casse. Et le corps social ressemble à une maladie auto-immune : le système attaque ses propres tissus.

La question n’est pas d’abolir la tension (c’est impossible).
La question, c’est : est-ce qu’on sait encore tenir la corde sans la rompre ?


9) Les figures qui rassemblent : la force du lien

Quand je pense à des moments où une société a évité le pire, je pense à des figures qui ont tenu quelque chose de très rare : la capacité à rassembler sans nier le conflit.

  • Lincoln, qui passe de justesse un basculement historique dans une période explosive.
  • Mandela, qui empêche une spirale de vengeance de devenir un destin.
  • De Gaulle, qui avait au moins compris le danger des partis comme machines à prêcher leur paroisse.

Et puis il y a Bob Marley, que je cite volontairement parce que ce n’est pas un “homme politique” : c’est une preuve vivante que l’incarnation traverse les époques. Quand il chante l’amour, ce n’est pas un slogan. C’est du vécu.

Et oui : l’amour peut paraître naïf.
Mais dans un monde qui se déshumanise, c’est parfois la chose la plus difficile — donc la plus puissante.


10) Une question simple, avant de parler

Je ne crois pas qu’on sortira de tout ça avec un slogan de plus.
Ni avec un cadre de plus.
Ni avec un camp de plus.

Je crois qu’on sortira de tout ça par une pratique très humble :

  • se méfier des mots-badges,
  • se méfier des justifications automatiques,
  • se méfier de la satisfaction d’être du bon côté,
  • réapprendre à poser des questions.

Alors je termine avec une question que je m’applique à moi-même, parce que c’est la seule façon d’être cohérent :

Avant d’écrire mon prochain commentaire, avant de partager ma prochaine indignation, avant d’ajouter ma petite brique de rage :

est-ce que je renforce le lien ?
ou est-ce que je tends encore un peu plus l’élastique ?

Parce qu’au bout d’un moment, l’élastique ne se détend plus.
Il casse.


(À lire aussi, dans la même veine :

La logique du camp s’appuie souvent sur une mauvaise compréhension de la tolérance. J’en ai parlé ici : Popper et l’intolérance mal comprise.

Tu m’envoies ta matière.
Je la lis attentivement.

Si je peux t’aider, je te propose un cadre et un tarif adaptés.
Rien n’est engagé avant ton accord.

Même trois lignes suffisent. Ce que tu écris parle déjà pour toi.
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ✅ OUI
Obligatoire : ❌ NON