Racisme : de la figure du barbare à l’arme morale

Histoire des dominations, continuités symboliques et faillite du dialogue

Sommaire

Le mot racisme est aujourd’hui omniprésent. Il surgit dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans le débat politique, souvent comme une évidence morale. Mais à force d’être utilisé pour tout et n’importe quoi, il a perdu sa précision. Pire : il est devenu un outil de disqualification.

Pour comprendre ce glissement, il faut sortir de l’instantané, revenir à l’histoire longue, et accepter une idée inconfortable : le racisme n’est pas seulement une idéologie moderne. Il s’inscrit dans une logique ancienne de rapports de domination entre groupes humains, et dans une manière récurrente de désigner l’autre comme inférieur, dangereux ou illégitime.

Ce texte prolonge une réflexion entamée ailleurs.

Là où un premier article analysait les fondations matérielles des systèmes de domination (économie, technique, organisation des corps), celui-ci s’intéresse à ce qui vient après : leur transformation en discours, en catégories morales, en accusations.

Quand la domination change de forme,
le langage change de fonction.

https://lechantdesmots.fr/polisophie/essai/esclavage-economie-technique-capitalisme/

1. Avant le racisme : le barbare

Bien avant les théories raciales, les sociétés ont eu besoin d’un mot pour désigner ceux qui étaient hors du cercle. Chez les Grecs, ce mot était barbaros. Il ne désignait pas une race, mais une manière de parler, incompréhensible, réduite à un bruit : bar-bar-bar.

Le barbare, c’est d’abord celui qui ne parle pas comme nous.
Puis celui qui ne vit pas comme nous.
Puis celui qui n’est pas comme nous.

Cette figure traverse les siècles. Les Romains reprennent la distinction. Certains peuples peuvent être intégrés, « civilisés », romanisés. D’autres restent des barbares, extérieurs à l’ordre, justifiant la domination, la conquête ou l’élimination.

La mécanique est simple et redoutablement efficace : désigner l’autre comme inférieur permet de neutraliser le scrupule moral.

2. Civilisations, domination et systèmes économiques

Ces distinctions ne relèvent pas seulement de la culture ou du mépris. Elles s’inscrivent dans des systèmes économiques et civilisationnels.

Les rapports de domination ont souvent été organisés, rationalisés, intégrés au développement des sociétés. L’esclavage, par exemple, n’a pas été une aberration marginale, mais un système économique global, pratiqué par des peuples et des civilisations très différentes, sur plusieurs continents et pendant des siècles.

Comprendre cela n’excuse rien. Mais refuser de le comprendre empêche toute lecture lucide du réel.

La domination n’est pas seulement morale. Elle est aussi structurelle.

3. Empires, humiliations et mémoires collectives

Toutes les civilisations ont connu des phases d’expansion, de domination et de justification symbolique : Grecs, Romains, empires arabes, mongols, ottomans, européens.

La colonisation européenne s’inscrit dans cette continuité historique, avec ses spécificités propres. Elle a parfois apporté des infrastructures et des institutions, mais au prix de la dépossession, de la hiérarchisation et de l’humiliation. Certains peuples ont objectivement pris plus cher, plus longtemps.

Ces expériences ne laissent pas seulement des traces matérielles. Elles produisent des cicatrices psychiques collectives, transmises de génération en génération : sentiment d’injustice, de mépris, de déclassement. Comme l’a analysé Frantz Fanon, la violence coloniale ne se limite pas au corps : elle atteint aussi l’esprit, et peut structurer durablement la manière dont un peuple se perçoit et perçoit l’autre.

Mais l’histoire montre aussi que ces traumatismes ne produisent pas tous les mêmes trajectoires.

La Chine, après le « siècle de l’humiliation » — guerres de l’opium, occupations étrangères, traités inégaux — a choisi de transformer cette mémoire en projet de reconstruction et de puissance. Le passé n’a pas disparu, mais il a été intégré à une dynamique d’avenir.

D’autres sociétés, confrontées à des blessures réelles, restent parfois enfermées dans une logique de ressentiment, où le passé devient une identité plutôt qu’un point de départ.

Le trauma n’impose pas une réponse unique. Il ouvre un choix.

4. Du barbare au raciste : le glissement du mot

Après 1945, le racisme biologique devient indéfendable. Mais le mot racisme ne disparaît pas. Il s’élargit. Il désigne des discriminations, des amalgames culturels, des rejets religieux, puis progressivement des critiques, des désaccords, parfois de simples maladresses.

Le problème n’est pas qu’on combatte le racisme. Le problème est qu’on ne définit plus clairement ce que le mot désigne.

Et l’on voit alors des situations où poser une question de cohésion, de laïcité, d’entrisme idéologique ou d’intégration peut suffire à déclencher l’accusation, non comme réponse à un argument, mais comme clôture du débat.

Comme autrefois le barbare, le raciste devient une figure globale : celui qu’on n’écoute plus, qu’on ne discute plus, qu’on exclut.

Quand un mot cesse de décrire précisément, il commence à gouverner le débat.

5. Quand la morale remplace la politique

Ce glissement n’est pas neutre. Il s’inscrit dans une transformation plus large : celle de la politique en morale.

Une partie de la gauche contemporaine ne se contente plus de défendre des positions politiques. Elle s’arroge la définition du Bien et du Mal. Le désaccord devient suspect. La critique devient faute.

Le raisonnement se déroule alors très vite : désaccord → soupçon → accusation → exclusion.

Sur les réseaux sociaux, cette logique est quotidienne. On classe, on étiquette, on disqualifie. On ne répond plus à des idées, on empêche des personnes de parler.

La politique, qui devrait gérer le conflit et le pluralisme, se transforme en tribunal moral.

6. Popper mal compris : de la protection à la censure

Karl Popper expliquait qu’une société ouverte devait se protéger de l’intolérance. Mais chez lui, l’intolérance est explicite : appel à la violence, suppression des droits, rejet assumé du pluralisme.

Popper ne parlait pas d’opinions inconfortables, ni de désaccords politiques. Il parlait de doctrines qui détruisent volontairement le cadre du débat.

Aujourd’hui, cette précision a disparu.

On ne démontre plus l’intolérance. On l’attribue.

Des outils comme le « cordon sanitaire » cessent alors d’être des protections ciblées pour devenir des instruments de gestion morale du débat public. On ne réfute plus : on empêche.

Le paradoxe est total : au nom de la tolérance, on exclut ; au nom de la démocratie, on censure.

7. Le cœur du danger : redevenir des barbares

Le racisme n’est pas réservé à un camp. Il apparaît chaque fois que des individus cessent de voir des personnes et commencent à gérer des catégories.

La figure du barbare n’a pas disparu. Elle a changé de nom.

Quand on croit être du bon côté, on cesse de douter.
Quand on cesse de douter, on cesse d’écouter.
Et quand on cesse d’écouter, on redevient capable de tout.

Les pires violences de l’histoire sont souvent nées de l’assurance morale, pas de la haine revendiquée.

Et la même logique de réduction en blocs existe aussi ailleurs : certains discours essentialisent des groupes entiers (par la race, l’origine, ou la “souche”), enfermant les individus dans des catégories rigides et alimentant, à leur tour, une spirale de méfiance et de rejet.

8. Éducation, empathie et décentrement : la seule issue durable

La sortie ne peut pas être uniquement juridique ou morale. Elle est éducative et humaine.

Éduquer, c’est apprendre l’histoire longue, les rapports de domination, les blessures réelles. C’est aussi pratiquer le décentrement : se mettre à la place de l’autre, non pour s’y dissoudre, mais pour comprendre ce qui structure sa perception.

La littérature, la philosophie, la prosopopée — faire parler un autre, un adversaire, un mort — sont des exercices puissants pour sortir de la caricature.

L’empathie n’est pas une faiblesse. C’est une condition du dialogue.

Conclusion

Le racisme n’est pas seulement une idéologie du passé. C’est un risque permanent, inscrit dans les rapports de domination et dans la tentation de réduire l’autre à une figure — hier le barbare, aujourd’hui le raciste.

Quand les mots perdent leur précision, ils deviennent des armes.
Quand la morale remplace la politique, le dialogue s’effondre.

On ne combattra pas le racisme par la censure ou l’hystérie morale, mais par la lucidité historique, l’éducation, l’empathie et le courage du débat.

Une société qui n’ose plus parler prépare toujours ses propres violences.

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