« L’homme se prend dans la toile qu’il a lui-même tissée » — comprendre le cadre pour redevenir libre

Le Chant des Mots — Polysophie

À chaque époque, l’humain fabrique des récits, des catégories, des modèles et des métaphores pour rendre le monde vivable. Le problème n’est pas de tisser. Le problème, c’est d’oublier qu’on a tissé. Quand le cadre devient invisible, il cesse d’être un outil : il devient une prison.

Sommaire

  1. Prologue — La toile : une fonction, pas une faute
  2. Mythes, idées reçues, récits intérieurs : le narratif ne disparaît jamais
  3. De la théologie au “Grand Architecte” : quand la raison cherche un socle
  4. Philosophie analytique & clarification : un réflexe occidental de précision
  5. Compartimenter pour comprendre… puis se rétrécir
  6. Le cerveau-ordinateur : la métaphore qui éclaire et qui piège
  7. Pourquoi l’intelligence n’améliore pas forcément le raisonnement
  8. Quand les modèles résistent : l’expert prisonnier de sa théorie
  9. Lecture latérale : pourquoi certains protocoles gagnent (et pourquoi le mot “fact-check” a dérivé)
  10. IA : panique morale, béquille, tuteur — la question du cadre
  11. Éducation : le gouffre existait avant l’IA
  12. Sortie — Spinoza : comprendre la toile pour augmenter sa puissance d’agir
  13. Sources & références

Prologue — La toile : une fonction, pas une faute

Tisser, c’est humain. Un cadre réduit l’angoisse. Un récit organise le chaos. Une catégorie économise l’effort mental. Une théorie donne l’impression d’orienter l’action. Cette mécanique n’a rien de honteux : elle est vitale.

Tout bascule quand le cadre devient tellement familier qu’il disparaît. À ce moment-là, il n’est plus vécu comme une hypothèse : il est vécu comme le réel. C’est là que l’humanité se “prend” dans sa propre toile.

Le fil conducteur de ce texte est simple : retrouver de la liberté, c’est redevenir conscient du cadre. Et pour comprendre ce mécanisme, il faut traverser plusieurs couches : anthropologie, philosophie, psychologie cognitive, institutions, incitations, technologies.

Mythes, idées reçues, récits intérieurs : le narratif ne disparaît jamais

Les mythes ne meurent pas : ils changent de forme. Ils ne se limitent pas à Zeus, au Déluge ou aux héros fondateurs. Ils vivent aussi dans les idées reçues, les “évidences” sociales, les slogans, les cadres médiatiques, et surtout dans les histoires intérieures que chacun se raconte pour se maintenir cohérent.

Même l’époque qui se croit “désenchantée” continue de produire ses récits. Parfois, ils se déguisent en bon sens. Parfois, ils se déguisent en indignation. Parfois, ils se déguisent en autorité : « la science a parlé ».

Le point n’est pas d’attaquer la science. Le point est de rappeler une évidence anthropologique : le récit est un outil psychique. Si l’on oublie cela, on confond vite une parole “tamponnée” avec une compréhension réelle.

À un moment de l’histoire occidentale, ce besoin de récit va chercher à se rendre plus stable, plus transmissible, plus démontrable. Le mythe ne disparaît pas : il change simplement de forme et de langage. C’est ici qu’entre en scène la méthode.

De la théologie au “Grand Architecte” : quand la raison cherche un socle

L’Occident a connu un moment-charnière : celui où la raison veut un sol ferme. Descartes cherche des bases, une méthode, des axiomes. Il incarne ce désir de solidifier la pensée : ne plus seulement raconter, mais “fonder”. Cette ambition est magnifique… et elle a aussi un revers : la tentation de croire qu’un système bien construit suffit à saisir le réel.

Longtemps, la science et la théologie ont cohabité : beaucoup de savants ont pensé le monde comme un ordre intelligible. Puis la modernité a radicalisé la séparation. La toile dominante a changé. Mais la mécanique demeure : l’époque fabrique une grille qui ressemble à ses outils, son imaginaire, ses peurs.

Et c’est ici que la question devient brûlante : quand une époque croit avoir “dépassé” les mythes, elle fabrique souvent des mythes plus discrets — parce qu’ils s’habillent de rationalité.

Philosophie analytique & clarification : un réflexe occidental de précision

Une partie de la philosophie moderne, surtout dans le monde anglo-saxon, a poussé très loin un geste particulier : clarifier les concepts, traquer les ambiguïtés, distinguer les niveaux de langage, éviter les glissements de sens. C’est l’un des moteurs de la philosophie dite “analytique” (Frege, Russell, Wittgenstein, puis tout un ensemble de courants).

Ce geste est précieux : sans définitions, les débats tournent à vide. Mais il peut aussi produire un effet secondaire : à force de précision locale, on oublie parfois la vue d’ensemble, le contexte, les incitations, et ce que la circulation des idées produit dans le réel.

C’est là que l’herméneutique intervient en contrepoint : interpréter, comprendre le sens en situation, tenir compte du contexte, du non-dit, de l’époque, du cadre. Clarifier sans écraser le vivant : voilà une tension saine.

Compartimenter pour comprendre… puis se rétrécir

Découper est une stratégie cognitive : on simplifie pour agir. Le risque, c’est d’en faire une ontologie. On finit par croire que le monde est fait de boîtes, parce qu’on a appris à le traiter en boîtes.

Cette dérive est partout : disciplines isolées, spécialités en silos, responsabilités émiettées, débats fragmentés. Or les phénomènes humains sont entremêlés : psychologie, institutions, économie, culture, histoire, techniques. Quand on refuse les connexions, on devient excellent dans un cadre étroit… et vulnérable ailleurs.

Le cerveau-ordinateur : la métaphore qui éclaire et qui piège

Chaque époque se décrit avec ses outils. Quand la mécanique domine, le vivant devient mécanique. Quand l’informatique domine, le vivant devient informatique. Mémoire = disque dur. Mémoire de travail = RAM. Fonctions exécutives = processeur. Aujourd’hui, certains parlent de “prédiction” ou de modèles de type LLM.

Ces analogies peuvent aider. Elles peuvent aussi piéger, parce qu’elles suggèrent des limites ou des certitudes qu’on n’a pas vraiment. Le cerveau n’est pas un stockage simple. L’apprentissage n’est pas “remplir une capacité”. Il s’agit de connexions, de rappel, d’attention, de consolidation, de sommeil, de sens, d’émotion, de contexte.

Et surtout : quand une métaphore devient la réalité, elle ferme la pensée. La toile se resserre. On croit expliquer… alors qu’on a juste remplacé un mystère par un vocabulaire.

Ces métaphores ne sont pas neutres : elles n’influencent pas seulement ce que l’on pense du cerveau, mais aussi quand, comment et pourquoi nous estimons devoir raisonner. C’est là que commence un autre piège, plus discret.

Pourquoi l’intelligence n’améliore pas forcément le raisonnement

L’essai qui sert de point d’appui ici avance une thèse nette : les gens échouent moins parce qu’ils ne savent pas raisonner, que parce qu’ils ne savent pas quand raisonner.

Les humains raisonnent mieux quand l’environnement signale clairement une “tâche de pensée” : une note, un adversaire, une correction, un risque de perdre. Dans la vie quotidienne, beaucoup d’affirmations se présentent comme du décor, du bon sens, du contexte partagé. Résultat : elles ne déclenchent pas l’alarme cognitive.

L’essai mobilise aussi une distinction centrale (Stanovich) : IQ / intelligence = efficacité d’exécution une fois l’analyse enclenchée, alors que rationalité = disposition à interroger le cadre, à envisager des alternatives, à retarder la clôture, à viser juste plutôt que “gagner”.

Autrement dit : un esprit brillant peut être très fort pour défendre une structure… et très faible pour remettre en cause la structure elle-même.

Pour approfondir :

Cette mécanique — passer d’un cadre à un autre sans jamais interroger le besoin de refuge — est explorée plus directement dans Changer d’église sans le savoir , un texte qui montre comment on ne change pas toujours d’idées, mais souvent de récit protecteur.

Quand les modèles résistent : l’expert prisonnier de sa théorie

Les travaux de Philip Tetlock sur la prédiction ont popularisé un constat : des experts très compétents peuvent produire des analyses cohérentes, sophistiquées, internalisées… et pourtant mal s’ajuster quand les faits contredisent leur modèle.

Il y a une logique humaine derrière : investissement de carrière, coût psychologique, réputation, inertie cognitive, besoin de cohérence, fatigue, conformisme institutionnel. Le cadre n’est pas seulement intellectuel : il est social.

Voilà pourquoi une époque peut être “ultra-informée” et pourtant enfermée : ce ne sont pas les données qui manquent, ce sont les permissions mentales et sociales de changer de cadre.

Lecture latérale : pourquoi certains protocoles gagnent (et pourquoi le mot “fact-check” a dérivé)

Wineburg et McGrew ont décrit une différence de protocole frappante : les fact-checkers professionnels “bons” ne commencent pas par analyser le contenu. Ils commencent par classifier la situation : qui parle ? d’où ? avec quelle crédibilité ? Ils quittent la page, recoupent, comparent, cherchent le contexte. C’est la lecture latérale.

La force de cette méthode est contre-intuitive : elle retarde l’analyse pour éviter de raisonner trop tôt dans un cadre déjà piégé.

Le problème ne commence donc pas avec la méthode, mais avec ce qu’elle devient quand elle se transforme en posture, en statut, ou en label d’autorité.

Reste un point essentiel : le mot “fact-checking” a été largement galvaudé. Il est devenu un label, un statut, parfois une mise en scène. Dans certaines périodes de crise, “fact-checker” a servi à verrouiller des récits plutôt qu’à ouvrir la recherche.

La différence est nette : fact-checking comme méthode (recouper, contextualiser, poser le cadre), contre fact-checking comme tampon (autorité, fermeture).

Encart — Quand le cadre glisse sans qu’on s’en rende compte

Les cadres ne se figent pas toujours par idéologie ou par autorité. Très souvent, ils se déplacent lentement, à mesure que les mots changent de fonction, que le conditionnel disparaît, et qu’une description devient un récit.

J’ai détaillé ce mécanisme précis dans un fragment dédié :
→ Quand une étude devient autre chose que ce qu’elle dit

(On peut aussi lire cette dérive à travers le prisme de l’écologie noétique : une idée se juge autant à ses effets qu’à sa validité.)

IA : panique morale, béquille, tuteur — la question du cadre

Train, électricité, calculette, Internet, jeux vidéo, IA : la panique morale se répète. Le scénario est stable : l’outil devient un mythe moderne, un objet d’angoisse, un écran de projection.

Le paradoxe est visible : beaucoup de discours sur l’IA parlent de “perte de cognition” alors que la majorité des utilisateurs exploitent à peine 1% de la puissance de leurs outils actuels. La peur n’est pas proportionnelle à la maîtrise ; elle est proportionnelle à l’angoisse, au bruit et à l’absence de cadre.

L’IA peut servir à tricher, oui. Elle peut aussi servir à apprendre, structurer, se faire contredire, s’entraîner, clarifier, itérer. La question est toujours la même : quel usage, quel cadre, quelle transmission, quels effets ?

Sur cet axe, un texte complémentaire développe une critique plus large : L’IA n’est pas le problème (le problème, c’est nous).

Ce que l’IA rend visible aujourd’hui n’est pas une rupture absolue. Elle agit surtout comme un révélateur d’un déséquilibre plus ancien, déjà présent dans nos façons d’apprendre et de transmettre.

Éducation : le gouffre existait avant l’IA

Le fossé entre ceux qui apprennent et ceux qui consomment n’a pas attendu l’IA. Il existait déjà avec Internet, avec les livres, avec la culture générale, avec le goût de l’effort et la capacité à relier.

L’IA accélère surtout ce qui était déjà là : déresponsabilisation, décharge cognitive, refus de s’adapter, panique morale, et parfois posture institutionnelle. L’enjeu réel devient donc éducatif : apprendre à utiliser l’outil comme un tuteur, pas comme une prothèse.

Ce point rejoint une idée épistémologique plus large : lire, ce n’est pas consommer. Comprendre un résultat, ce n’est pas répéter un titre. Et c’est précisément pour ça que l’épistémologie mérite d’être “réapprise” : Réapprendre l’épistémologie — racine vivante et hygiène de la pensée.

Si tout ce qui précède peut sembler critique, c’est parce qu’il prépare une sortie. Non pas hors des cadres, mais vers une relation plus lucide à eux.

Sortie — Spinoza : comprendre la toile pour augmenter sa puissance d’agir

Déchirer la toile n’est pas la solution. La solution est de voir la toile. Chez Spinoza, comprendre les déterminismes n’est pas se résigner : c’est gagner en liberté réelle, parce qu’on augmente sa puissance d’agir.

Comprendre les règles du jeu, ce n’est pas les aimer. C’est arrêter de les subir aveuglément. Comprendre le cadre, c’est pouvoir choisir comment agir dans ce cadre — ou comment s’en extraire.

La conclusion devient presque une ligne d’hygiène : apprendre à reconnaître quand raisonner, à quelle hauteur, et avec quel protocole. Contenu, cadre, effets : trois étages. C’est là que la toile cesse d’être un piège et redevient un outil.

Sources & références

  • Mercier, Hugo & Sperber, DanThe Enigma of Reason (argumentative theory of reasoning) — raison comme outil de justification/persuasion, biais “my-side”.
  • Stanovich, Keith E. — distinction intelligence / rationalité ; travaux sur “thinking dispositions” (ex. What Intelligence Tests Miss).
  • Tetlock, Philip E. — études longitudinales sur la prédiction des experts ; biais des “théories” qui résistent à la réfutation (ex. Expert Political Judgment).
  • Wineburg, Sam & McGrew, Sarah — “lateral reading” et évaluation de l’information en ligne (travaux sur l’éducation aux médias et la lecture latérale).
  • Cadre philosophique — Descartes (fondation/méthode), Spinoza (déterminismes/puisance d’agir), tension entre clarification analytique et interprétation (herméneutique).
  • Compléments internesL’IA n’est pas le problème ; Réapprendre l’épistémologie.

Note : l’essai initial cité en anglais (“Why intelligence doesn’t improve reasoning / knowing when to reason”) est utilisé ici comme socle narratif et synthèse d’un ensemble de travaux (Stanovich, Tetlock, Wineburg/McGrew, Mercier/Sperber). Les références ci-dessus permettent de remonter aux sources académiques.

Le Chant des Mots — écrire pour se libérer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *