Ce n’est pas le chaos qui fait s’effondrer les sociétés, mais l’obsession du contrôle

La culture de la fausse règle

Sommaire

  1. Introduction — D’où vient ce texte
  2. Le vrai problème n’est pas l’injustice
  3. Il n’y a pas une règle, mais des couches de règles
  4. Quand le déterminisme devient une excuse (Bourdieu et le fatalisme social)
  5. Comprendre les causes pour redevenir agissant (Spinoza)
  6. Le Vibrapole : changer de position dans le jeu
  7. L’État : entre règles affichées et règles opératoires
    • Éducation
    • Économie et finance
    • Patrimoine
    • Agriculture et terrain
    • Médias, langage et normalisation
    • Culture et partis
    • Impôts et argent public
    • La méta-règle (cadres supérieurs)
  8. Quand le jeu se ferme, les gens changent de terrain
  9. Quand la sagesse empêche d’agir (le stoïcisme iatrogène)
  10. Conclusion — Créer ses règles n’est pas tricher
  11. Nietzsche — Créer pour ne pas sombrer

Introduction — D’où vient ce texte

Ce texte est né d’un mot juste.

À la suite d’une vidéo réalisée dans le cadre d’une collaboration, quelqu’un a parlé d’l’auto-approbation au sens le plus noble du terme : la capacité à créer sans attendre la validation d’un cadre extérieur, à assumer ce qui émerge, à poser ses propres valeurs.

J’ai trouvé cette lecture belle, parce qu’elle touche à quelque chose d’essentiel : la liberté ne commence pas dans la reconnaissance, mais dans l’acte.

Cette idée m’a immédiatement renvoyé à deux pensées fondamentales. Spinoza, d’abord : comprendre les causes, les règles, les déterminismes, non pour s’y soumettre, mais pour augmenter sa puissance d’agir.

Nietzsche ensuite : lorsque les règles deviennent mortes, incohérentes ou mensongères, le danger n’est pas l’absence de cadre, mais le nihilisme — obéir sans croire, ou détruire sans créer.

Ce texte est une tentative de clarification. Non pour nier l’existence des règles — il y en a toujours eu — mais pour comprendre quelles règles sont réellement à l’œuvre, lesquelles sont transmises, lesquelles sont tues, et lesquelles permettent encore de vivre et d’agir.

Car la liberté ne commence pas hors de tout cadre. Elle commence quand on distingue les règles vivantes des règles mortes.

1. Le vrai problème n’est pas l’injustice

On croit que le problème, c’est l’injustice. On se trompe de cible. Le problème plus profond, c’est que l’on a appris à tout le monde des règles qui ne sont pas celles qui font fonctionner le jeu.

On a fabriqué une culture de la fausse règle : une règle jolie, morale, répétée, enseignée, partagée — mais insuffisante, voire mensongère, dès qu’il s’agit de vivre, d’entreprendre, de comprendre ce qui se passe et d’avoir une vraie marge de manœuvre.

Si l’on veut comprendre pourquoi tant de gens décrochent, il faut cesser de croire à une seule règle du jeu. Il faut regarder ses couches.

Une règle injuste fait mal ; une règle fausse rend aveugle.

2. Il n’y a pas une règle, mais des couches de règles

Il n’y a pas une règle du jeu. Il y a des couches. Et c’est cette stratification qui crée l’illusion, puis l’épuisement.

  • Règles explicites : lois, procédures, programmes, discours officiels.
  • Règles implicites : codes sociaux, réputation, capital culturel, langage, réseaux.
  • Règles officieuses : arrangements, tolérances sélectives, exceptions.
  • Métarègles : qui peut contourner sans payer ? qui peut nommer sans être puni ? qui a le droit d’essayer ?

Micro-définition — Métarègle Une métarègle est une règle de second niveau : elle détermine qui a le droit de contourner, de transgresser ou d’échouer sans être détruit.

Le piège, c’est qu’on fait comme si la première couche suffisait. Et quand quelqu’un perd, on lui dit : « tu n’as pas bien joué ». Alors que le jeu n’était pas celui qu’il croyait.

Décrire ces mécanismes ne suffit pas. Le vrai piège commence quand l’analyse se transforme en fatalité.

Le déterminisme devient une prison quand on le présente comme une excuse à ne rien apprendre.

3. Quand le déterminisme devient une excuse

Micro-définition — Fatalisme social
Le fatalisme social n’est pas la description des causes : c’est l’arrêt du raisonnement au milieu, quand l’explication devient une condamnation.

Bourdieu a mis des mots sur des forces invisibles : l’habitus, les capitaux, la reproduction, les mécanismes de distinction. Il décrit des déterminismes réels. Mais dans l’espace public, on en tire souvent une conclusion amputée : « ils ne peuvent pas s’en sortir ».

Ce n’est pas la thèse la plus solide. C’est la plus confortable. Elle permet de parler des causes sans donner d’outils, et de transformer une analyse en fatalité. On explique le monde, puis on ferme la porte.

Si l’on veut éviter la résignation, il faut une seconde étape : comprendre les causes pour redevenir cause.

4. Comprendre les causes pour redevenir agissant

Tout est causé — mais tout n’est pas subi.

Spinoza fait un pas supplémentaire : tout est déterminé, oui. Mais la liberté n’est pas l’absence de causes. La liberté, c’est comprendre les causes, et ainsi devenir davantage cause de ce que l’on fait.

Autrement dit : déterminisme subi (passions, impuissance, fatigue) versus déterminisme compris (action, stratégie, puissance d’agir). La joie n’est pas un slogan ; c’est le signe que l’on passe d’une vie subie à une vie plus agissante.

Micro-définition — Déterminisme subi / déterminisme compris
Subi : je suis déplacé par des causes que je ne lis pas.
Compris : j’intègre des causes, je gagne une marge, je redeviens agissant.

Reste une question concrète : comment repérer en soi le passage de la soumission à la reprise de prise ? C’est là que le Vibrapole devient utile.

5. Le Vibrapole : changer de position dans le jeu

Le Vibrapole (ordre / chaos, cadre / instinct) permet de lire cette bascule : d’un côté, l’humain qui encaisse des règles qu’il ne comprend pas ; de l’autre, l’humain qui retrouve une vibration juste en identifiant les couches, en nommant les mécanismes, en reprenant prise.

On ne sort pas du déterminisme. On change de position dedans. Et ce déplacement — même minime — change tout.

On ne sort pas du jeu : on change de posture dans le jeu.

À partir de là, on peut observer une mécanique simple : ce que l’État prétend gérer, ce que nous subissons, et ce que le pouvoir utilise réellement.

6. L’État : entre règles affichées et règles opératoires

Micro-définition — Règle morte
Une règle morte est une norme qui subsiste institutionnellement alors qu’elle ne produit plus ni sens ni efficacité dans le réel — mais continue de produire de l’obéissance.

L’État se présente comme gestionnaire du bien commun : éducation, langage, médias, solidarité, régulations. Mais la question n’est pas l’intention. La question est l’effet réel.

6.A — Éducation : le cercle hors cadre

  • Ce qui est dit : égalité des chances, mérite, neutralité.
  • Ce qui est vécu : programmes centralisés, morale du « bon élève », culpabilisation de l’échec.
  • Ce qui est utilisé : tri social discret, reproduction, et surtout fabrication de conformité.

Ceux qui écrivent les règles n’y soumettent pas toujours leurs propres enfants de la même façon. Le double cadre devient silencieux : règle commune pour tous, exceptions pour certains.

Le problème n’est pas l’école en tant que telle, mais la coexistence de deux régimes éducatifs. L’un, normatif, s’adresse à la majorité : programmes, conformité, reproduction.

L’autre fonctionne hors cadre. Écoles distinctes, réseaux familiaux, contournement des règles communes, apprentissage implicite du pouvoir.

Optimisation, montages juridiques, porosité entre politique, grandes entreprises et médias : ce qui serait un “conflit d’intérêt” pour le citoyen devient une simple compétence pour les élites.

L’école apprend aux uns à obéir aux règles, pendant que d’autres apprennent à les écrire.

Ceux qui définissent les règles apprennent très tôt à ne pas s’y soumettre. Non par transgression, mais par cooptation.

6.B — Économie et finance : la dépendance organisée

Micro-définition — Zone de fuite
Une zone de fuite est un terrain où les règles officielles ne s’appliquent pas encore pleinement (ou mal), offrant une marge d’essai, de vitesse et de réinvention.

L’État organise la redistribution, mais laisse largement hors champ l’apprentissage de la finance individuelle. On apprend à recevoir, jamais à faire fructifier. On apprend à dépendre, rarement à anticiper.

La finance est présentée comme suspecte, l’investissement comme immoral, la gestion patrimoniale comme un privilège douteux. Pendant ce temps, la retraite, la solidarité et les risques sont gérés à ta place.

Non comme un accompagnement vers l’autonomie, mais comme un substitut durable.

Le résultat est simple : des individus sans capital, sans réserve, sans levier de négociation. Pas de marge de manœuvre, pas de capacité de conflit, pas d’indépendance réelle.

On ne crée pas la dépendance par la pauvreté, mais par l’ignorance financière.

Le plus frappant n’est pas la morale affichée, mais la dissymétrie des pratiques. Ceux qui dénoncent la finance comme corruptrice savent parfaitement l’utiliser — ailleurs, autrement.

La règle est morale pour les uns, technique pour les autres.

Patrimoine — la règle silencieuse

On parle souvent de revenus, rarement de patrimoine. Pourtant, c’est l’un des déterminismes les plus puissants — et les moins nommés.

Le patrimoine ne se réduit pas à l’argent disponible. Il inclut l’héritage, les biens, les réseaux familiaux, mais aussi le temps, la possibilité d’attendre, de se tromper, de recommencer sans urgence vitale.

Il crée une différence décisive : certains peuvent prendre des risques longs, d’autres seulement des risques courts. Certains peuvent se permettre l’échec, d’autres non.

Cette asymétrie n’est presque jamais enseignée. On parle de mérite, d’effort, de parcours individuel — rarement des conditions matérielles qui rendent ces parcours possibles ou impossibles.

Le patrimoine agit comme une règle invisible : il ne garantit pas la réussite, mais il modifie profondément la manière de jouer, le rythme, la tolérance à l’erreur et la capacité à encaisser les coups.

Le filet et le mur

Le patrimoine ne fait pas que sécuriser. Il façonne aussi les tempéraments.

Le filet permet de tomber sans conséquence grave. On peut tenter, recommencer, prolonger les études, changer de voie, accumuler diplômes et détours. Ce n’est pas un vice en soi. Mais à force, le risque devient abstrait, l’effort négociable, l’échec réversible.

À l’inverse, ceux qui n’ont pas de filet ont souvent un mur dans le dos. Pas de temps mort, pas de parenthèse longue, pas de seconde chance confortable. Ils doivent agir, choisir vite, tenir.

Ce mur fait mal — mais il forge aussi une forme de solidité.

On connaît tous des personnes brillantes, bardées de diplômes, passées par plusieurs formations longues, qui finissent dans des emplois sans rapport avec leur parcours. Non par incapacité, mais parce qu’elles pouvaient se le permettre.

À l’inverse, d’autres, contraints de travailler tôt, ont appris la valeur du temps, de l’effort et de la décision. Non par vertu morale, mais par nécessité.

Le filet protège — mais il peut ramollir.
Le mur contraint — mais il peut endurcir.

La vraie injustice n’est pas que certains aient un filet.
C’est qu’on fasse croire à tous que le filet est neutre, et que le mur n’existe pas.

6.C — Agriculture et terrain : quand la règle élimine

Dans certains secteurs, la logique des fausses règles ne produit pas seulement de la dépendance, mais une forme d’élimination progressive. L’agriculture en est un exemple frappant.

Face à des crises sanitaires ou réglementaires, la réponse est souvent mécanique : abattage massif, normes intenables, injonctions contradictoires. Le terrain, lui, demande du temps, de l’adaptation, de la connaissance fine.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la dureté des mesures, mais leur caractère définitif. On n’accompagne pas, on ne laisse pas respirer, on tranche.

Quand la règle ne laisse plus de marge au vivant, elle cesse d’organiser : elle élimine.

Les paysans cherchent à comprendre, à s’adapter, à tenir. Mais parfois, il n’y a rien à comprendre : il y a un arbitrage fait ailleurs, au profit d’intérêts hors-sol, présenté au terrain comme une nécessité.

6.D — Médias, langage et normalisation

  • Ce qui est dit : protéger le public, réguler, lutter contre la haine.
  • Ce qui est vécu : peur de parler, prudence excessive, appauvrissement des débats.
  • Ce qui est utilisé : cadrage moral, filtrage, réduction du réel à des catégories sûres.

Le pouvoir ne s’exerce pas seulement par les lois, mais par la maîtrise du langage. Non pas la langue vivante, mais une langue fonctionnelle, neutralisée.

Éléments de langage, jargon technique, communication calibrée : des mots qui occupent l’espace sans jamais toucher le réel.

Cette langue ne sert pas à penser, mais à éviter de penser. Elle rassure, elle temporise, elle désamorce toute conflictualité.

Quand les mots ne servent plus à dire, ils servent à tenir.

Certaines institutions n’existent plus pour transformer le réel, mais pour donner l’illusion qu’il est maîtrisé.

Certaines institutions existent moins pour agir que pour faire croire à une maîtrise : une norme décorative, un cadre de papier. La langue vivante, elle, passe ailleurs. La règle affichée rassure ; la règle opératoire se déplace.

Dans cette mécanique, certaines institutions jouent un rôle de normalisation : elles ne se contentent pas d’encadrer des pratiques, elles encadrent aussi ce qui devient dicible, légitime, ou socialement risqué à prononcer.

  • L’ARCOM : au-delà de la régulation audiovisuelle, elle installe un cadre implicite du dicible — un “périmètre moral” dans lequel les médias apprennent à se mouvoir, par prudence ou par conformité.
  • L’Ordre des médecins (et d’autres ordres professionnels) : il ne régule pas seulement la pratique ; il influence aussi la prise de parole publique des praticiens, en créant une frontière entre débat, dissidence et sanction disciplinaire.
  • L’Académie française : plus qu’un organe de la langue vivante, elle fonctionne comme une autorité symbolique. Elle peut donner l’illusion d’un “centre” qui déciderait du bon usage, alors que la langue réelle se fabrique ailleurs, dans le temps long des usages.

Le point n’est pas de nier toute nécessité d’encadrement. Le point est de voir l’effet : quand la règle devient surtout symbolique ou morale, elle peut produire de l’obéissance sans produire de clarté — et une société finit par parler “juste” tout en pensant moins.

6.E — Culture et partis : la norme morale subventionnée

La logique des fausses règles ne s’arrête pas à l’économie ou à l’éducation. Elle s’étend aussi au champ culturel et artistique, pourtant présenté comme un espace de liberté, de subversion et de création.

Cinéma, télévision, littérature, arts contemporains : une part importante de la production est aujourd’hui encadrée par des dispositifs de financement, de reconnaissance et de légitimation institutionnelle. La transgression y est souvent tolérée — à condition qu’elle reste lisible, morale, et sans risque réel.

L’artiste n’est alors plus seulement créateur. Il devient parfois vecteur de messages normés, figure morale subventionnée, ou incarnation spectaculaire de causes déjà validées. La rébellion elle-même se retrouve intégrée au cadre.

Cette mécanique est développée plus en détail dans l’article Quand la création devient communication , où l’art apparaît moins comme un cri que comme un signal, moins comme une fracture que comme une vitrine morale.

Les partis prétendent représenter le pluralisme. Mais ils fonctionnent souvent comme un milieu, avec ses codes, ses carrières, ses endogamies. Ce n’est pas forcément que « les gens sont corrompus » : c’est que la structure favorise la corruption comme pratique, comme réflexe, comme mode de survie interne.

L’évasion n’est pas toujours une faute : c’est parfois un symptôme de survie.

Quand le cadre officiel devient trop lourd pour la vie réelle, les individus ne deviennent pas forcément déviants. Ils cherchent de l’air.

6.F — Impôts et argent public : la pénurie sélective

Le discours est désormais bien rodé : les caisses seraient vides, il n’y aurait pas d’argent magique, il faudrait se serrer la ceinture.

Pourtant, l’histoire récente a montré que l’argent pouvait apparaître très vite quand la décision politique le juge nécessaire. Des milliards sont mobilisés, des lignes budgétaires surgissent, sans que la question de la soutenabilité ne soit vraiment posée.

En revanche, quand il s’agit de l’hôpital, du soin, du terrain, ou des services publics concrets, la pénurie redevient une fatalité.

La pénurie n’est pas générale. Elle est sélective.

Les citoyens financent, mais ne voient ni la trajectoire de l’argent, ni les priorités réelles. L’impôt devient alors moins un outil collectif qu’un flux opaque, géré hors de toute incarnation.

Pourquoi le modèle ne change pas

Une question s’impose alors : si des modèles plus efficaces existent — et qu’ils fonctionnent ailleurs — pourquoi ne sont-ils pas appliqués ici, même lorsqu’ils pourraient améliorer la situation économique globale ?

La réponse facile serait l’incompétence. Elle rassure. Elle évite de regarder plus loin.

Car les mécanismes sont connus. Taxer fortement des acteurs mobiles ne les contraint pas : cela les déplace. Les profits s’optimisent, les coûts se répercutent, la charge finale retombe ailleurs. À l’inverse, une fiscalité attractive peut générer davantage de recettes par l’activité, le volume et l’installation durable des flux économiques.

Si ces solutions ne sont pas retenues, ce n’est donc pas parce qu’elles échouent économiquement. C’est parce qu’elles déplacent un autre équilibre.

Ce n’est pas l’inefficacité qui empêche le changement. C’est la perte de contrôle qu’il impliquerait.

Un État fortement taxant ne produit pas seulement des recettes. Il produit de la dépendance. Il centralise les arbitrages, maintient une rareté relative et place les individus dans une relation durable de besoin vis-à-vis du cadre politique. La redistribution devient alors moins un outil transitoire qu’un mode de gestion permanent.

À l’inverse, un modèle qui laisse circuler davantage la richesse augmente l’autonomie réelle des acteurs : capacité d’investir, d’anticiper, de négocier, de se retirer. Or, un individu autonome est plus difficile à gouverner.

Le blocage n’est donc pas moral, ni technique. Il est structurel. Appliquer un modèle plus opérant impliquerait de renoncer à une partie du pouvoir discrétionnaire, à la morale punitive comme outil de légitimation, et à la fiction selon laquelle l’État serait l’unique garant de la survie collective.

Une politique peut échouer économiquement et réussir politiquement.

La méta-règle : quand l’État obéit à un cadre supérieur

L’État est souvent perçu comme la règle ultime. Celui qui décide, impose, tranche. Mais cette représentation est incomplète. L’État lui-même agit dans un cadre supérieur : celui des traités européens, des directives et des règlements, juridiquement supérieurs aux lois nationales.

Ce déplacement est décisif. La règle n’est plus seulement politique ou démocratique ; elle devient administrative, technique, procédurale. Elle se fabrique en amont, loin du débat public, dans des espaces où l’expertise prime sur la délibération.

Ce qui gouverne n’est pas toujours ce qui décide, mais ce qui écrit la règle.

Là où la norme se fabrique, les intérêts s’installent. Non par complot, mais par logique. Les grandes entreprises, les cabinets, les groupes organisés ne cherchent pas à contourner la règle : ils participent à son écriture.

Bruxelles n’est pas un « paradis de la corruption » au sens spectaculaire du terme. C’est un écosystème normatif où l’influence s’exerce avant la loi, avant le vote, avant même que le citoyen ne puisse identifier ce qui est en train d’être décidé.

La corruption n’y est pas toujours illégale. Elle est souvent structurelle, administrative, routinière. Elle ne viole pas la règle : elle la précède.

La corruption moderne ne brise pas la loi. Elle la prépare.

Ce déplacement produit un effet bien connu : l’État devient fort avec ceux qui subissent le cadre, et faible avec ceux qui participent à sa fabrication. Non par trahison explicite, mais parce que la structure elle-même favorise cette dissymétrie.

Plus le niveau de la règle est élevé, plus il est abstrait. Plus il est abstrait, plus il est inaccessible au citoyen ordinaire. Et plus il devient accessible à ceux dont c’est précisément le métier.

Là où la règle devient technique, le pouvoir devient discret.

L’Europe et le nihilisme institutionnel

L’Union européenne n’est pas née ex nihilo. Elle s’inscrit dans une histoire longue, lourde, cyclique. Une histoire où le même schéma revient : saturation normative, rigidification du pouvoir, épuisement du vivant, puis crise.

L’Europe n’a jamais manqué d’intelligence, ni de culture, ni de structures. Elle a manqué de respiration. Trop dense, trop ancienne, trop organisée, elle a souvent transformé la règle en fin plutôt qu’en moyen.

Lorsque les cadres deviennent trop lourds, deux issues apparaissent historiquement : l’exportation de la tension ou l’implosion interne. Guerres de religions, guerres de royaumes, affrontements impériaux, guerres mondiales. À chaque fois, le même fond : des institutions qui se maintiennent, des normes qui s’empilent, et une vitalité populaire qui s’épuise.

Quand la vie ne circule plus, la violence finit par circuler à sa place.

Les grandes migrations européennes — vers les Amériques notamment — ne furent pas seulement des quêtes d’aventure ou de richesse. Elles furent aussi des fuites hors d’un continent saturé de règles, de hiérarchies figées, de conflits insolubles.

L’Union européenne contemporaine prétend rompre avec ce passé par la paix et la coopération. Mais elle reproduit, sous une autre forme, le même réflexe : stabiliser à tout prix. La norme remplace le politique. La procédure remplace la décision. Le langage technique remplace le débat.

Ce système ne cherche pas la guerre. Il cherche la survie. Mais à force de vouloir neutraliser tout conflit, il neutralise aussi la capacité d’agir. La paix devient gestion, la politique devient administration, et la crise devient permanente.

C’est cela, le nihilisme institutionnel : quand les règles continuent d’exister après avoir cessé de servir la vie.

Nietzsche l’avait vu avant l’heure. Le danger n’est pas l’absence de règles, mais la persistance de normes vidées de leur force. Là où les valeurs ne créent plus, elles s’imposent. Là où elles n’élèvent plus, elles fatiguent.

Un système qui ne sait plus produire de vitalité ne produit plus que de la stabilité. Et la stabilité sans vie finit toujours par engendrer ce qu’elle prétend éviter : le chaos, la violence, ou la fuite.

Le nihilisme ne commence pas quand tout s’effondre. Il commence quand plus rien ne mérite d’être défendu, mais que tout continue par inertie.

7. Quand le jeu se ferme, les gens changent de terraino

Quand les règles officielles ne permettent plus d’essayer, d’échouer, de respirer, les gens ne deviennent pas immoraux : ils deviennent inventifs.

Dropshipping, IA, création de contenu, Twitch, micro-activités, bricolages juridiques, contournements administratifs : ce sont des zones de fuite. Pas forcément nobles, pas toujours propres, mais révélatrices.

Et quand le pouvoir réagit, il arrive souvent après coup, avec des catégories obsolètes, des auditions maladroites, une méconnaissance du terrain. La norme devient réactionnelle.

Mais on peut se tromper de remède : calmer les affects sans restaurer la puissance d’agir, c’est parfois soigner en aggravant.

8. Quand la sagesse empêche d’agir

On ajoute parfois une couche de tranquillisation : « accepte, ça ne dépend pas de toi ». La distinction stoïcienne est précieuse, mais elle peut être dévoyée : on déplace la frontière de ce qui dépend de toi, on appelle « fatalité » ce qui relevait d’un changement de règle, d’un déplacement de terrain, d’un apprentissage des couches.

Une sagesse qui apaise l’angoisse mais empêche d’identifier où agir devient iatrogène : elle soigne l’esprit et abîme la puissance d’agir.

Une sagesse qui te calme mais t’empêche d’agir devient une cage confortable.

Il reste le dernier danger : le nihilisme. Quand les règles s’effondrent, soit on détruit tout, soit on crée.

9. Conclusion : créer ses règles n’est pas tricher

Le problème n’est pas que les règles soient imparfaites. Le problème est qu’on enseigne des règles fausses comme si elles étaient suffisantes. Alors ceux qui perdent sont culpabilisés, et ceux qui gagnent se taisent sur leurs véritables leviers.

Quand les règles deviennent inopérantes, l’individu ne devient pas mauvais. Il tente de reprendre prise. Il change de terrain. Il invente. Il recompose. Ce n’est pas une crise de la morale. C’est une crise de la règle.

10. Nietzsche : créer plutôt que s’effondrer

Quand les règles enseignées ne correspondent plus au réel, deux tentations apparaissent : le cynisme (jouer sans y croire) et le nihilisme (détruire sans reconstruire).

La sortie nietzschéenne n’est ni la violence ni la posture : c’est la création de valeurs. Dire oui à ce qui rend le monde habitable, dire non à ce qui épuise — et assumer la responsabilité de ce choix.

Le nihilisme ne vient pas de l’absence de normes ; il vient de l’obéissance à des normes mortes.

Créer ses règles n’est pas se soustraire au monde, mais refuser de vivre sous des règles mortes. Ce n’est pas l’individualisme du chacun pour soi, mais la responsabilité de ceux qui refusent de mentir à ce qu’ils vivent.

Remarque rabelaisienne

Il est des règles si bien coiffées qu’on les croirait nées pour gouverner le monde ; elles gouvernent surtout les gorges et les consciences, et laissent les puissants courir nus, le ventre plein, par les petites portes qu’ils gardent pour eux. Qui veut rester vivant devra apprendre à rire des règles de papier et à reconnaître les règles de viande.

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