Catégorie : Polysophie → Critique
1. Le rêve et la dérive
Wikipédia est né d’un idéal magnifique : offrir à chacun le savoir du monde, libre, ouvert, sans barrière. Mais ce rêve s’est figé. Ce qui devait être un souffle est devenu un règlement. Sous couvert de neutralité, le site a troqué l’esprit critique contre un protocole. À mesure que le monde s’échauffait, la neutralité s’est changée en morale du consensus.
2. Le règne des sources secondaires — ou la neutralité comme anesthésie
Wikipédia bannit presque toute trace de sources primaires — archives, paroles directes, documents d’origine. Tout doit passer par la médiation d’un média ou d’une institution “fiable”. Ainsi, le site ne reflète plus le réel, mais la relecture du réel par ceux qui ont déjà eu la parole.
Ce n’est plus une encyclopédie : c’est une réverbération administrative du savoir. Une machine à recopier les récits dominants, polie par des modérateurs qui confondent prudence et conformisme.
La vérité n’y est plus qu’une moyenne pondérée.
Et la lucidité, un bug à corriger.
3. Wikipédia et Grokipedia : deux visions du doute
Là où Wikipédia transforme la discussion en verdict, Grokipedia assume la turbulence. Sur Wikipédia, les pages deviennent souvent des jugements : “controversé”, “complotiste”, “fiable”. Grokipedia, elle, affiche le désaccord : “zone de débat”, “avis divergents”. C’est une pédagogie du doute, pas une police de la certitude.
4. Quand Wikipédia devient le prof
Il fut un temps où Wikipédia n’était qu’un point de départ. Mais à force de confort, l’outil est devenu une autorité. Les professeurs s’y réfèrent, les étudiants le citent, les médias s’y fient. Ce qui devait ouvrir le savoir en devient la clôture.
À l’époque où l’on doutait de Wikipédia, il vivait encore.
Aujourd’hui qu’on le croit, il commence à mourir.
5. Le verrouillage institutionnel
Sous ses airs d’horizontalité, Wikipédia fonctionne par une hiérarchie invisible : administrateurs, arbitres, sources “autorisées”. Un pouvoir diffus, presque bureaucratique, qui définit ce qu’il est permis de croire.
Ce n’est pas un complot, mais une inertie culturelle : le savoir s’aligne sur ceux qui ont les moyens de le publier.
6. Subventions, fact-checkers et pensée circulaire
Wikipédia n’est pas une forteresse isolée : elle vit au cœur d’un écosystème. Derrière son apparente autonomie, la Wikimedia Foundation bénéficie de dons et de soutiens provenant de grandes entreprises technologiques, de fondations privées et d’organismes publics. Ces apports financiers ne dictent pas le contenu ligne par ligne, mais ils façonnent la culture du projet : celle du consensus, de la respectabilité, de la prudence institutionnelle.
Cette prudence se propage comme une onde. Les fact-checkers, censés défendre la vérité, s’appuient souvent sur les mêmes sources et cadres de validation. Un cercle parfait se dessine :
Les médias valident Wikipédia,
Wikipédia cite les médias,
les fact-checkers citent les deux,
et chacun s’auto-cautionne au nom de la neutralité.
C’est ce qu’on pourrait appeler la pensée circulaire : un système où le doute n’a plus de place, parce que toute parole non validée par le système est automatiquement classée comme suspecte. Il ne reste plus de débat, seulement une hiérarchie de crédibilité.
7. La neutralité devenue arme
Sur le papier, Wikipédia prétend “ne pas prendre parti”. Mais dans les faits, le traitement des figures publiques trahit souvent une violence douce : des personnes sont présentées à travers des adjectifs qui condamnent plus qu’ils n’informent. Les pages biographiques ne sont plus des portraits : ce sont des dossiers d’instruction.
Un mot suffit : “complotiste”, “extrême droite”, “pseudo-scientifique”. Ces étiquettes valent verdict. Elles se propagent dans les médias, puis reviennent sur Wikipédia en preuve de fiabilité : le mensonge finit par tourner en boucle jusqu’à devenir certitude.
Le problème n’est pas qu’il existe des erreurs — c’est que le système est conçu pour préférer le mensonge validé à la vérité non labellisée. La neutralité, ainsi comprise, n’est plus une vertu : c’est une arme d’exclusion symbolique.
8. Pour un nouvel humanisme du savoir
Il ne s’agit pas de détruire Wikipédia, mais de lui rendre ce qu’il a perdu : le doute, la pluralité, la respiration.
Le savoir n’est pas un protocole : c’est un vivant.
Et tant qu’on cherchera la vérité dans la conformité, on la perdra dans le reflet des miroirs.
À l’ère des encyclopédies policières et des machines pensantes, nous avons besoin d’artisans du doute, de poètes du vrai, de chercheurs d’âme.
9. Pourquoi nous forgeons des mots
Ce dictionnaire poétique existe pour cela. Parce qu’un mot n’est pas une donnée, c’est une présence. Nous voulons rendre au langage son pouvoir d’émouvoir, donner du souffle là où tout devient automatique, de l’humain là où tout devient statistique.
Quand on parle de sagesse, d’amitié, de recul — on ne transmet pas une information, on rallume une lumière.
Un mot juste, parfois, suffit à faire sourire un inconnu. Et dans ce sourire, quelque chose d’immense se répare : le lien.
Un dictionnaire poétique n’explique pas le monde,
il lui rend son âme.
Article publié sur Le Chant des Mots — section Polysophie / Critique.
Making-of — Wikipédia : du rêve de neutralité à la désillusion
J’y ai cru.
Vraiment.
Aux piliers de la neutralité, au savoir partagé, à cette idée un peu naïve mais belle qu’on pouvait construire ensemble quelque chose de plus grand que soi.
J’ai même donné de l’argent à Wikipédia.
Parce que j’étais reconnaissant.
Pendant un moment, c’était un petit rituel.
J’écrivais des carnets entiers de mots, tous les jours.
Je notais les définitions, les étymologies.
C’était mon kiff, mon moment calme.
Je me reconnectais à la langue, à la curiosité.
Un peu comme quand j’avais 20 ans : je me levais plus tôt avant d’aller bosser, juste pour lire un passage de mythologie nordique ou un poème.
C’était mon oxygène du matin.
Je suivais aussi les chaînes comme Hygiène Mentale, la zététique…
J’adorais cette idée de démonter les idées reçues, de chercher ensemble, de douter avec méthode.
C’était vivant, joueur, presque joyeux.
Et puis les crises sont arrivées.
Le Covid, les guerres, les fractures sociales.
Et là, j’ai vu un glissement.
L’esprit critique s’est mué en réflexe d’obéissance.
Les mêmes voix qui disaient “vérifiez par vous-mêmes” ont commencé à dire “taisez-vous et croyez-nous”.
J’ai vu les esprits libres se transformer en gardiens du dogme.
Les “idiots utiles” — ceux qui, sans s’en rendre compte, répètent les récits officiels, comme des robots polis.
Et Wikipédia, les médias, les fact-checkers… se mettaient à tourner en boucle.
Chacun validant l’autre, jusqu’à ce que plus personne ne pense vraiment.
Je ne dis pas ça par rancune.
Mais parce que c’est là que j’ai compris à quel point la liberté d’expression est une chose fragile.
Ce n’est pas un luxe d’intellectuel : c’est une respiration.
Je suis assez proche, dans l’esprit, de Chomsky.
Il a défendu la liberté de parole d’un négationniste, non pas parce qu’il était d’accord avec lui, mais parce qu’il croyait que toute parole doit pouvoir exister pour que la vérité puisse émerger.
C’est ça, pour moi, le cœur de la liberté : ne pas confondre le désaccord avec le danger.
Alors oui, j’y ai cru, et j’y crois encore, d’une autre manière.
Je crois au doute vivant, à la curiosité libre, à la poésie comme forme de résistance.
Ce texte sur Wikipédia est né de là.
D’une désillusion, oui — mais aussi d’un élan.
Celui de rendre aux mots leur droit de respirer.