What Would Jesus Do? — Qu’aurait fait Jésus ?
Payer les mots et les figures qu’on invoque
Il existe une vieille question, devenue slogan, bracelet et parfois réflexe :
What Would Jesus Do?
Qu’aurait fait Jésus ?
La question est mémorable parce qu’elle ne demande pas l’avis du premier voisin venu.
Elle va chercher tout en haut de l’étagère : la figure censée incarner la bonté, la justice, le pardon. Si quelqu’un peut nous montrer une autre voie, normalement, c’est lui.
Alors on essaie.
Un collègue nous énerve.
— Qu’aurait fait Jésus ?
Il aurait pardonné.
Oui, probablement.
Mais après ?
Un petit coup de boule ?
Étrangement, le Jésus que nous imaginons finit parfois par vouloir exactement ce que nous voulions déjà. Il pardonne quand nous avons envie de pardonner. Il chasse les marchands quand nous avons envie de retourner une table. Et les mauvais jours, il se découvre une passion très personnelle pour le coup de boule rédempteur.
C’est peut-être que Jésus n’a pas répondu.
C’est peut-être nous, avec une barbe.
Cette petite tricherie ne concerne pas seulement les décisions morales. Nous faisons souvent la même chose dans les poèmes.
Nous invitons Jésus, Kant, l’âme, la mort ou la poussière, puis nous attendons qu’ils apportent eux-mêmes la profondeur.
CONTRÔLE TECHNIQUE DU GRAND POÈME PROFOND™
- ☑ Âme : présente
- ☑ Mort : présente
- ☑ Larme : présente
- ☑ Transcendance : présente
- ☑ Référence philosophique : Kant
- ☑ Poussière finale : conforme
- ☐ Sens : non contrôlé
Le poème peut partir.
Il possède tout ce qu’il faut pour ressembler à un poème profond.
Reste maintenant à savoir s’il l’est.
Les mots arrivent avec leurs bagages
Certains mots n’arrivent jamais seuls.
Écris mort, et des siècles de peur, de deuil, de tragédie et de disparition entrent avec elle.
Écris âme, et tu récupères immédiatement de l’intériorité, du mystère, de la spiritualité, quelques millénaires de philosophie et probablement deux ou trois fantômes.
Écris poussière, et voilà déjà la ruine, le temps, la disparition, le retour à la matière.
Ces mots sont puissants.
Ce n’est pas une raison pour les éviter.
C’est une raison pour les payer.
Écrire « mort » ne suffit pas à produire du tragique.
Écrire « âme » ne suffit pas à créer de la profondeur.
Et terminer par « poussière » ne dispense malheureusement pas d’écrire la fin.
Un mot chargé profite de tout ce qui existait avant le poème. Le poème doit lui donner quelque chose en retour.
Payer le mot
Payer un mot ne signifie pas l’expliquer.
Il ne s’agit surtout pas d’écrire :
La poussière représente ici le temps qui passe et l’inéluctable disparition des êtres.
Merci, le poème vient de mourir pendant l’autopsie.
Il ne s’agit pas non plus de remplacer une checklist par une autre : une scène, un geste, une sensation, une contradiction et une transformation obligatoires.
Tout cela peut aider.
Rien de cela n’est obligatoire.
Un silence peut payer un mot.
Une répétition peut le payer.
Une image, un rythme, une rupture ou la relation entre deux éléments peuvent suffire.
Un mot est payé lorsqu’il ne se contente plus d’annoncer un effet : il commence à le produire dans le poème.
Il existe d’ailleurs un petit test assez cruel.
Prends un mot important de ton texte et remplace-le.
Si « âme » peut devenir « éternité », puis « mort », puis « poussière », et que le poème continue tranquillement comme si personne n’avait changé de chaise, il y a peut-être un problème.
Le mot donnait une couleur.
Il ne travaillait pas.
Reddit, ma plus grande source d’inspiration
Il faut tout de même rendre à César ce qui appartient à r/Poesie.
Ma plus grande source d’inspiration n’est peut-être ni Kant, ni Jésus, ni Baudelaire.
C’est Reddit.
J’y entre pour lire un poème. J’en ressors avec une forêt aux courbes oblongues.
Ça ne s’invente pas.
Enfin si.
C’est précisément le problème.
Je ne sors donc pas cette histoire de grands mots de mon chanus : voici quelques pièces à conviction.
Les captures ont été anonymisées. Le but n’est pas de lâcher la cavalerie sur des auteurs amateurs. Ils écrivent, essaient et demandent des avis. C’est déjà plus courageux que de ne rien montrer.
Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas le casier judiciaire du poète.
C’est le réflexe.
Le pack funéraire tout compris

Dans cette Valse des Morts, presque tout le personnel est déjà là : les temps perdus, la nuit qui danse, l’alcôve, les mots et les morts.
La suite ajoutera le silence, la fosse et les larmes.
Rien de cela n’est interdit. On peut faire danser la nuit. On peut creuser une fosse. On peut même rapprocher les mots et les morts si l’on accepte d’entendre l’alarme incendie de la rime.
Mais chaque élément arrive déjà habillé pour l’enterrement. Le poème n’a presque plus qu’à les faire défiler et à demander au lecteur d’apporter lui-même le deuil.
Ce qui m’amuse encore davantage, c’est que les commentaires se sont surtout demandé si les heptasyllabes et les rimes tenaient.
Le cadavre avait peut-être un problème, mais on vérifiait la pointure de ses chaussures.
Le colloque des grands mots dans un ascenseur

Le second exemple ne lésine pas : l’âme, l’esprit, la raison, la mort, les forces transcendées, la pulsion narrative, l’histoire et la poussière.
À chaque phrase, un nouveau monsieur important entre dans l’ascenseur.
À la fin, plus personne ne peut bouger.
Le problème n’est pas d’écrire avec des idées abstraites. Le problème commence lorsqu’elles se présentent déjà décorées comme des conclusions. L’âme produit l’esprit. La raison mène à la mort. La poussière vient fermer la porte.
Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
Qu’est-ce qui a résisté ?
Qu’est-ce que ces mots ont rendu sensible au lieu de simplement le déclarer ?
Ce n’est pas une autopsie complète de ces deux poèmes. Certains passages peuvent toucher quelqu’un, et tout texte peut être repris, déplacé ou sauvé par une lecture inattendue.
Ils montrent simplement le mécanisme à nu.
Prends alors l’un de ces grands mots et demande-lui :
— Pourquoi m’as-tu fait venir ?
S’il répond :
— Parce que je fais profond.
La facture est toujours sur la table.
Inviter n’est pas justifier
Attention : payer un mot ou une figure ne signifie pas connaître sa fonction avant de l’inviter.
Une intuition peut entrer sans billet.
Une image peut arriver avant son sens.
Un nom peut nous attirer sans que nous sachions encore pourquoi.
Ce n’est pas un problème.
Une fois qu’il est là, jouons avec lui.
Peut-être qu’il repartira.
Peut-être qu’il déplacera tout le poème.
Payer l’invité, ce n’est pas justifier rationnellement sa présence dès l’origine. C’est refuser de le laisser servir de papier peint.
Alors invite Kant.
Donne-lui un verre.
Et vois s’il a quelque chose à foutre à la soirée.
La poussière gratuite et la poussière payée
Imaginons un poème sur le deuil :
Mon âme déchirée
contemple ton absence
et nos souvenirs retournent
à la poussière.
Tout est compréhensible.
Tout est triste.
Mais une grande partie de la tristesse était déjà contenue dans les mots choisis. Le poème demande au lecteur d’apporter lui-même le deuil avec âme, absence, souvenirs et poussière.
Essayons autre chose.
Chaque dimanche, quelqu’un entre dans une chambre qui n’est plus habitée.
Il ouvre les volets.
Change les draps.
Passe un chiffon sur la commode.
Remet un livre droit.
Puis un dimanche, il entre.
Regarde la poussière sur la table.
Et ne l’essuie pas.
Nous n’avons toujours pas expliqué ce que signifie la poussière.
Mais maintenant, elle a une histoire.
Elle fait quelque chose.
Le mot n’annonce plus seulement le temps qui passe.
Le temps est passé dessus.
La poussière a été payée.
Ne réveille pas Kant pour meubler ton poème
Les personnes célèbres coûtent encore plus cher.
En écrivant « Kant », « Jésus » ou n’importe quelle autre figure, tu n’empruntes pas seulement un mot.
Tu fais entrer une pensée, une vie, une époque, des contradictions, parfois des siècles d’interprétations.
Et surtout : quelqu’un qui pourrait ne pas être d’accord avec toi.
Imaginons :
Comme Kant, je marche vers la liberté.
Très bien.
Pourquoi Kant ?
Pourquoi pas Camus ?
Pourquoi pas ton voisin Michel ?
Si Kant peut être remplacé sans perte par n’importe quel nom vaguement associé à la philosophie, il ne pense pas dans ton texte.
Il décore la bibliothèque.
Alors faisons-le entrer pour de bon.
Kant lit le passage.
Il relève la tête.
— Pourquoi m’as-tu fait venir ?
Pas pour lui répondre :
— Parce que tu fais philosophique.
Ça risque de mal se passer.
Mais peut-être :
— Parce que je parle de liberté comme de la possibilité de faire ce que je veux. Ta présence m’oblige à me demander si être libre ne suppose pas aussi d’agir selon une règle que je pourrais vouloir valable pour tous.
Là, quelque chose vient d’arriver.
Kant n’est plus une médaille accrochée au texte.
Il lui résiste.
Faire entrer Jésus pour de bon
Revenons à notre question :
Qu’aurait fait Jésus ?
Si nous répondons immédiatement, nous risquons de fabriquer un Jésus extrêmement pratique qui pense exactement comme nous.
Commençons plutôt par ralentir :
Qu’est-ce qu’il remarquerait que je ne remarque pas ?
Nous ne lui demandons pas encore de décider à notre place. Nous essayons provisoirement de regarder depuis un endroit qui n’est pas le nôtre.
Que remarquerait-il dans cette situation ?
Quelle personne ignorée par notre premier récit regarderait-il ?
Quelle valeur chercherait-il à protéger ?
Quel coût accepterait-il peut-être de payer pour elle ?
Et seulement ensuite : qu’aurait-il peut-être fait ?
Pour que l’exercice signifie quelque chose, il faut travailler un peu. Retrouver des textes, des épisodes, un contexte, des actes et des contradictions. Si nous ne connaissons que l’image publique d’une personne, nous n’empruntons probablement pas son regard.
Nous empruntons son portrait.
Nous n’avons pas ressuscité Jésus.
Nous n’avons pas découvert ce qu’il aurait forcément fait.
Nous avons construit une hypothèse.
Mais cette hypothèse peut suffire à faire apparaître quelque chose que notre premier regard laissait hors champ.
Et si notre conclusion reste :
— Jésus aurait mis un coup de boule.
Très bien.
Mais il va falloir payer Jésus aussi.
Les regards empruntés
Nous appelons cela un regard emprunté : reconstruire provisoirement un autre angle de perception pour découvrir ce que le nôtre laissait hors champ.
Ce geste touche à la lecture noétique.
Non parce qu’il permettrait de lire secrètement dans la conscience des morts. Encore moins parce qu’une grande figure posséderait la réponse à notre place.
Mais parce qu’un autre regard, même reconstruit imparfaitement, peut contrarier momentanément le nôtre.
Si je convoque Jésus pour qu’il confirme systématiquement Stéphane, je n’ai pas emprunté son regard.
J’ai mis une barbe à mon opinion.
Si je convoque Kant uniquement pour lui faire prononcer ce que je pensais déjà, je ne dialogue pas avec Kant.
Je fais du ventriloquisme philosophique.
Le jeu devient intéressant lorsque la figure peut nous gêner, faire apparaître une contradiction ou nous obliger à regarder un coût que nous préférions ignorer.
Il ne s’agit pas de remplacer notre cadre par celui d’un autre.
Il s’agit d’ouvrir momentanément une fenêtre supplémentaire.
Puis de revenir.
Avec quelque chose de plus à regarder.
Exercice — Fais entrer quelqu’un
Choisis une personne que tu as citée dans un texte — ou dont tu aimerais emprunter provisoirement le regard.
Commence par retrouver au moins une décision, un acte, un texte ou une contradiction réellement étudiée.
Puis pose cinq questions :
- Qu’est-ce que cette personne remarquerait que je ne vois pas ?
- Quelle valeur chercherait-elle probablement à protéger ?
- Quel coût ou compromis accepterait-elle pour cela ?
- À partir de là, qu’aurait-elle peut-être fait ?
- Sur quoi repose mon hypothèse — et quelle part vient de ma propre projection ?
Si, après tout ça, Jésus veut encore mettre un coup de boule, au moins le dossier sera un peu plus solide.
Laisse-la ensuite lire ton texte.
Et fais-lui commencer sa réponse ainsi :
Tu m’as fait venir, mais…
Écris cinq lignes.
Réponds-lui avec ta propre voix.
Tu n’es pas obligé de lui donner raison.
Heureusement.
Le but n’était pas de trouver un nouveau maître.
Le but était de voir si quelqu’un pouvait déplacer un peu les meubles.
Le contrôle à la sortie
Avant de terminer un poème, un texte ou même une réflexion, imagine une porte.
Tout ce que tu as convoqué doit la franchir.
La mort arrive.
— Pourquoi étais-tu là ?
Kant arrive.
— Et toi ?
Un concept du Chant des Mots tente discrètement de passer derrière.
Non, non.
Toi aussi.
— Qu’est-ce que tu as permis de voir que le texte ne montrait pas déjà ?
Certains resteront.
D’autres partiront.
Ce n’est pas grave.
Un texte n’est pas plus profond parce qu’il contient davantage de mots profonds.
Une pensée n’est pas plus riche parce qu’elle collectionne les grands noms.
Ne demande pas au symbole, au grand mot ou au grand nom d’apporter gratuitement au texte une profondeur qu’il n’a pas construite.
Et lorsque tu invoques une personne, ne lui emprunte pas seulement son prestige.
Accorde-lui le droit de déranger ta pensée.
Sinon, franchement :
laisse Kant dormir.
Pour reprendre l’entraînement depuis le début : Un texte par jour pour devenir Barde-Guerrier. D’abord écrire, ensuite resserrer, puis seulement contrôler les invités.