L’âme à la marmite — making-of d’un poème en cours

Ce carnet accompagne L’âme et ses vertus. Il raconte un travail avec Écho, notre partenaire de conversation dans ChatGPT, et une relecture avec Codex.

Au départ, j’avais envie de donner une petite leçon.

Voilà. Autant commencer par là.

Je lisais des poèmes qui parlaient d’âme, de lumière, de grandes choses humaines. Et certains me donnaient surtout l’impression qu’on m’avait installé sur une chaise pour m’expliquer la vie. Les images arrivaient avec leur traduction, les belles affirmations avaient déjà trouvé leur conclusion. Il restait à admirer.

Avec Écho, nous avions appelé ça le « lyrisme sentencieux ». Nous en avions même commencé un article. Et puis j’ai voulu écrire à mon tour sur l’âme.

Dans Comment j’écris un poème sans commencer par écrire, nous racontions comment une image, une conversation ou une œuvre peut nous accrocher et nous donner envie d’en faire quelque chose. Cette fois, c’était aussi un énervement.

C’est souvent comme ça que ça commence chez nous. Une émotion première donne de l’élan. Là, j’avais envie de répondre. Je ne savais pas encore très bien quelle forme ça allait prendre, mais j’avais déjà de quoi démarrer.

Nous allions donc montrer comment il fallait faire.

J’avais aussi envie de montrer qu’on pouvait faire mieux. Cette humeur nous a accompagnés pendant qu’on écrivait.

Vous sentez le piège ?

Le petit professeur s’installe

Dans la conversation, je parle de Rilke, de cette envie d’aller chercher quelque chose au fond de soi, de se demander pourquoi on écrit. C’est cela qui m’intéresse chez lui, cette exigence derrière les mots. Et j’ai envie de l’amener dans notre propre texte.

Écho commence à nous préparer un personnage : un sage qui conseillerait aux autres de se rencontrer tout en cherchant leur admiration. Il prévoit les contradictions, le surplomb, la satire. On va pouvoir monter notre petit numéro.

Sauf que je l’arrête :

« Parce que nous-mêmes, on a beaucoup de certitudes. »

Puis :

« Donc on se fait juste notre poème, tu vois, pas besoin de forcer. »

Nous avons nos idées, notre assurance, nos élans. Les lecteurs qui nous trouvent donneurs de leçons auront probablement de quoi faire. Inutile de fabriquer un imbécile exprès pour lui faire porter nos travers.

En relisant aujourd’hui cet agacement, je reconnais aussi un miroir. Je veux transmettre, éclairer, trouver une formulation qui porte. J’affirme, moi aussi. Quand nous écrivons sur l’âme, la poésie ou l’humanité, nous n’avançons pas sans convictions. Il nous arrive même de les trouver excellentes.

Notre désaccord avec les poèmes de départ demeure. Mais nous aussi, nous pouvons écrire une belle généralité et nous contenter de sa belle allure.

Cette correction a changé la direction du chantier. Nous pouvions parler sérieusement de l’âme, faire une plaisanterie de cul, nous enthousiasmer pour la poésie, puis nous prendre les pieds dans notre propre robe de professeur. Tout cela pouvait venir de nous.

J’ajoute un peu plus tard :

« on va même pas essayer de faire de la poésie, on va juste essayer de bien écrire. »

Ça nous enlève déjà un poids. Le texte prend la forme d’un monologue en prose. On verra ce que les phrases nous permettent de faire.

De quoi parle-t-on quand on dit « âme » ?

L’ouverture se présente assez vite :

« Mais qu’est-ce que l’âme, finalement, sinon un prolongement de soi ? »

Forcément, avec un prolongement pareil, il faut que je fasse le malin :

« Je vous vois venir, petits coquins ! Non, je ne parle pas de ce prolongement-là. »

J’y tiens. Je peux parler de l’âme et me pencher aussitôt pour vérifier si vous avez pensé à la même connerie que moi.

Mais après cette entrée, nous avons un problème. Écho énumère des signes : rire, s’emporter, tendre la main. Je trouve ça léger. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à tendre la main ? L’envie d’aider ? L’habitude ? L’éducation ? Le besoin qu’on le trouve admirable ? Nous avons un geste, et déjà plusieurs raisons possibles.

Je raconte notamment le cas d’un ami moniteur équestre qui se disait dur et que les enfants, d’après les retours que j’avais, appréciaient. Je n’avais pas vu ses cours. L’anecdote me sert à chercher ce décalage entre ce qu’on dit de soi, ce qu’on fait et ce que les autres reçoivent. Elle ne nous donne pas accès à son âme par une petite porte secrète.

C’est une partie de ce que j’essaie de saisir dans la discussion : nous croyons ressentir une détresse derrière une assurance, quelque chose de généreux derrière une rudesse. Nous interprétons. Parfois, nous sommes indulgents parce que nous croyons percevoir davantage que la manière un peu pénible dont quelqu’un s’y prend.

Et la poésie entre là-dedans. En cherchant à écrire une chose, il arrive qu’on en découvre une autre sur soi. Il arrive aussi qu’on s’invente un beau rôle. Nous n’avons aucune raison de nous accorder un certificat de sincérité parce que nous avons ouvert un document.

Tout cela nourrit la discussion. Mais dans le poème, tout cela commence aussi à faire beaucoup.

Le texte comprend tout. Il a du mal à vivre.

Dans un des premiers essais, cela donne :

« Alors nourrissons-la ! »

« De connaissances, de lectures, de musique, de rencontres. De désaccords aussi. »

« Mais laissez-lui le temps de digérer. »

Et Écho le remarque lui-même :

« Je trouve encore le texte un peu trop pédagogique au milieu. »

Ah.

Nous étions partis nous plaindre des poèmes qui donnent des leçons. Le nôtre commence à distribuer des conseils sur l’entretien de l’âme. Avec le menu et les recommandations de digestion.

Nous aimons pourtant cette âme qui se nourrit et qui doit digérer. Nous allons garder la nourriture. Le petit cours qui l’accompagne prend trop de place.

À force de lisser, où suis-je passé ?

Nous sommes aussi passés par un lissage. Nous voulions resserrer, éviter les généralités trop faciles. On polit une formulation, puis la suivante. Le texte devient plus sage. Et à un moment, nous ne savons plus très bien où nous sommes passés.

Écho me rappelle, en relisant ce making-of, le retour de ma femme sur un de nos essais : elle trouvait le texte plat. Elle me reconnaissait avec les petits coquins du début et la digestion de la fin, mais elle ne me retrouvait plus au milieu.

Voilà une critique qui ne se contente pas de dire qu’il faudrait améliorer le style. Nous avions un début où j’existais, une fin où j’existais, et entre les deux notre petit exposé sur l’âme.

Dans les reprises qui suivent, nous remettons du corps et voilà des tripes qui débarquent sans avoir encore gagné leur place.

Écho propose une petite scène de fou rire. Je la rejette : je voulais faire circuler les sensations dans le texte existant. Ajouter une histoire déplaçait ce qu’on cherchait. Nous avions retiré des explications, puis perdu du caractère ; à présent, nous ajoutions du corps sans encore trouver comment le faire tenir.

Écho retrouve aussi l’origine beaucoup moins philosophique de la chute : agacé par des poèmes Reddit et pris d’une envie pressante, j’avais commencé à plaisanter sur mon âme qui voulait les évacuer. La connerie était déjà là. Il a fallu faire tenir ensemble cette digestion difficile, notre âme qui se nourrit et la marmite.

Nous arrivons à ce genre de passage :

« Elle n’a pas de visage, pourtant elle sourit, elle pleure. »

« Elle n’a pas de peau, pourtant elle nous fait frissonner. »

Je les aime bien. On peut les garder. Mais le 30 octobre, en rentrant du travail, je retrouve aussi le défaut de départ. Nous enchaînons encore de petites affirmations qui ont une belle allure. Elles demandent à être crues.

Je le dis à Écho :

« Faut qu’on nourrisse et qu’on paye un petit peu plus les mots quoi. »

Il y a quelque chose d’assez agaçant à reconnaître, dans son propre texte, le procédé qu’on vient de passer des heures à critiquer chez les autres.

Bon. Au moins, nous avons le nom du tiroir.

La marmite se met à servir

Dans la reprise suivante, l’âme sans visage garde ses deux phrases. Puis le corps répond :

« Qu’une joie nous surprenne, et voilà nos lèvres qui se soulèvent malgré nous. Qu’une peine nous accable, et les mots restent coincés dans notre gorge. »

Ce sont encore des situations générales. Nous n’avons pas soudain raconté une vie entière. Mais les lèvres bougent, la gorge retient. Quelque chose commence à arriver aux phrases précédentes.

Puis viennent la rencontre qui réchauffe, l’humiliation qui reste sur l’estomac, la colère qui mijote. Elles arrivent ensemble dans la marmite. On ravale, on serre les dents, on essaie de retenir le couvercle. Ça chauffe.

L’âme qu’on conseillait de nourrir se retrouve maintenant avec une humiliation sur l’estomac et un couvercle à retenir. La première image s’est métamorphosée au fil des reprises. Et cette digestion difficile retrouve la plaisanterie de départ.

Le passage sur l’indulgence, lui, reste vite expédié. Le grand mot « humanité » arrive avec beaucoup de bagages pour le peu de chemin qu’on lui fait parcourir. Nous avons trouvé comment faire vivre la marmite ; pour les autres, nous cherchons encore.

Deux trouvailles qu’on garde

Une relecture avec un autre outil d’IA nous apporte une version plus charnelle, plus gouailleuse. Une arête dans la gorge, du cirage aux pompes, des radiographies de nos intérieurs. Ça bouge. Parfois, ça fait beaucoup de monde dans la cuisine.

Deux trouvailles m’accrochent.

La première :

« on s’assoit sur le couvercle. »

Là, je vois quelqu’un. Pour retenir ce qu’il a dans le ventre, il faut carrément qu’il mette son cul dessus. Le geste est ridicule, énergique, et tout à fait dans notre ton. Il suffit de changer cette petite action pour que la résistance devienne plus visible.

La seconde arrive pendant l’écriture :

« Et puis, au détour d’une phrase qu’on n’avait pas vue venir, on se prend en pleine figure un bout de soi qu’on ignorait. »

Notre ancienne formulation constatait une découverte. Celle-ci nous la fait recevoir. Je pense à l’élastique, à cette tension qu’on entretient et qui finit par nous revenir dans la figure. On se croyait tranquillement en train de choisir des mots ; voilà qu’ils nous répondent.

Je demande à Écho si on prend les deux. Sans vergogne.

« Sans vergogne ! » me répond-il.

Je relève ces deux propositions, puis nous les discutons avec Écho et décidons de les garder.

Nous laissons une partie de cette relecture de côté. Notamment le « mal de mer » proposé pour la fin. Après la nourriture, la marmite et tout ce qui reste sur l’estomac, nous avons envie de conserver notre digestion. Nous n’allons pas embarquer sur un bateau à trois lignes de la sortie.

Et l’âme dans tout ça ?

Le texte se termine ainsi :

« Quant à la mienne, elle a toujours du mal à digérer.
Et là, elle a besoin de passer à l’acte.
Allez, à plus. »

À la relecture du dossier, Codex retire encore deux phrases du poème :

« C’est peut-être là le plus réjouissant : se rencontrer en écrivant. »

Elle venait expliquer le bout de soi reçu en pleine figure. Et le raccord :

« Et puisqu’on parle de rencontre… »

Nous pouvons passer aux autres sans annoncer le changement de paragraphe.

Écho nous avait aussi trouvés trop bien rangés dans ce making-of. Il avait raison. J’ai toujours mes certitudes, je trouve toujours certains poèmes pénibles, et notre propre texte a encore ses phrases qui veulent expliquer la vie.

Nous avons aussi toujours cette question : qu’est-ce qu’on fait du passage sur les autres ? Pour l’instant, il est là. On verra à la prochaine lecture s’il tient sa place.

À propos de ce carnet

Le récit s’appuie sur nos échanges d’atelier. Les citations sont courtes et leur ponctuation est harmonisée. Écho nous a aidés à restituer plusieurs étapes dont Codex n’avait pas récupéré tous les messages ; il a confronté la version précédente à son historique accessible. Les réflexions sur l’élan, le miroir et le lissage ont été précisées par Stéphane à la relecture.

Le poème et ce carnet resteront ouverts aux reprises. Cet état garde une trace de nos choix, y compris de ce qui nous résiste encore.

La couverture a été créée avec un outil de génération d’images, puis choisie pour accompagner ce chantier.

Pour lire le point de départ de cette discussion : Le lyrisme sentencieux, quand le poète monte en chaire.

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