Madame, Monsieur,
Je vous écris comme on écrit à quelqu’un dont on attend encore quelque chose.
Je vous lis depuis longtemps. Je vous lis parce que vous avez souvent su faire ce que peu font : ralentir, mettre à distance, décanter l’émotion avant de la commenter.
Dans un paysage médiatique qui s’enflamme vite, vous avez parfois choisi le pas de côté. Sur des figures polémiques, sur des conflits saturés d’affects, vous avez montré qu’il était possible de critiquer sans hurler, de pointer sans simplifier.
C’est précisément pour cela que je vous écris.
Le climat se tend.
Les faits entrent immédiatement dans des récits.
Les mots deviennent des étiquettes.
L’analyse arrive parfois après — pour rationaliser une émotion déjà installée.
On sait, depuis Milgram, que le danger n’est pas seulement l’impulsion. C’est la justification.
Je ne vous accuse de rien. Je vous dis simplement que la tentation est générale. Et qu’elle est forte.
On a vu ailleurs — aux États-Unis notamment — comment la polarisation s’installe. Pas en un jour. Mais récit après récit, camp après camp, jusqu’à ce que toute nuance devienne suspecte.
Et pendant que les camps se raidissent, d’autres prospèrent dans l’entre-deux. Les fractures ont toujours servi ceux qui savent les exploiter. La division est rarement neutre.
J’ai été formé par une culture de l’éducation populaire, par Franck Lepage, par la méthode Freinet, par l’idée qu’il fallait transmettre des outils critiques. Mais on apprend aussi qu’un jour, il faut dépasser ses maîtres. Continuer à questionner — y compris son propre camp.
Nous ne voulons pas tous la même chose. Certains veulent plus d’État, d’autres moins. Mais nous partageons au moins une inquiétude commune : ne pas laisser le pays s’installer dans une logique de blocs irréconciliables.
Je compte sur vous pour tenir cette ligne rare : déranger sans exciter, critiquer sans polariser, rappeler qu’un adversaire politique n’est pas automatiquement un ennemi moral.
Dans le vacarme actuel, le recul devient un acte courageux.
Respectueusement,
Stéphane Kiken — Le Chant des Mots
lechantdesmots.fr