Le vocabulaire comme matière poétique
Un jour de pluie, j’ai écrit lumière opaque.
La lumière n’est pas opaque. Par définition, c’est plutôt ce qui rencontre l’opacité des choses. Mais ce jour-là, elle avait quelque chose de bouché. Il faisait clair sans que rien paraisse vraiment éclairé. Le ciel laissait passer le jour comme une vitre sale : sans ombre franche, sans direction, sans ouverture.
J’aurais pu écrire lumière grise.
Ce n’était pas tout à fait ce que je voyais.
Alors j’ai gardé opaque.
Pas parce que le mot faisait plus poétique. Parce que sa contradiction me permettait de mieux approcher cette lumière-là.
Voilà peut-être à quoi sert le vocabulaire en poésie : non pas à décorer ce que l’on avait déjà vu, mais à nous aider à voir plus précisément.
Le mot précis n’est pas forcément le mot rare
On peut se méfier des mots compliqués.
Parfois avec raison.
Une forêt devient soudain oblongue. Un rocher se découvre adipeux. Les frimas arrivent en costume noir et personne n’ose leur demander ce qu’ils foutent là.
Mais le problème n’est pas qu’un mot soit rare, soutenu ou étrange.
Le problème est de savoir s’il travaille.
Prenons diaphane. Ce n’est pas seulement une manière distinguée de dire pâle. Le mot désigne d’abord ce qui laisse passer la lumière sans être parfaitement transparent : une porcelaine, un verre dépoli, une matière dont la présence demeure tout en se laissant traverser. Il peut ensuite évoquer un teint fragile, une brume légère ou une luminosité presque transparente. Le CNRTL en retrace ces différents usages.
Si j’écris une robe diaphane, le mot peut préciser la relation entre le tissu, le corps et la lumière.
Si j’écris une tristesse diaphane uniquement parce que cela sonne mieux que tristesse légère, je lui demande peut-être de faire gratuitement le poème à ma place.
Le mot précis n’est pas forcément le mot rare. C’est le mot qui permet de mieux voir.
Il arrive même que le mot le plus simple soit le plus exact.
On peut chercher le nom de l’arbre, apprendre à reconnaître son écorce et ses feuilles, découvrir qu’il s’agit d’un mélèze — puis écrire finalement l’arbre.
Seulement, désormais, un mélèze se tient derrière le mot.
Le champ lexical ne fait pas le poème
Sur Reddit — ma plus grande source d’inspiration, puisqu’on y découvre des « forêts aux courbes oblongues » — un poème intitulé Requiem nous a offert un cas presque trop parfait.
Requiem — extraits
« Par le son des églises »
« Le doux refrain du temps »
« Dans le ciel endeuillé »
« S’effaçant en silence »— u/victim_of_time00, publié sur r/Poesie
On y trouve une nuit bercée par « le son des églises », une brise, une « liqueur ambrée », le « refrain du temps », un ciel endeuillé et un effacement en silence.
Tout le monde a présenté son justificatif :
- église : présente ;
- deuil : présent ;
- silence : présent ;
- vocabulaire vaguement funèbre : conforme.
Le titre peut entrer.
Pourtant, quelque chose reste en suspens.
Le poème possède une vraie petite scène : une promenade nocturne devient enivrement, puis désir d’envol et de dissolution. Mais pourquoi s’agit-il d’un requiem ? Qui ou quoi est pleuré ? Pourquoi le ciel porte-t-il le deuil ? Les églises sonnent-elles, chantent-elles, respirent-elles ? Les mots annoncent une atmosphère sans encore la construire complètement.
Ce n’est pas une raison pour interdire les églises, le ciel ou le silence.
C’est une raison pour leur demander davantage.
Si les cloches revenaient dans le poème, si leur répétition organisait la marche et le rythme, si l’envol devenait progressivement disparition, alors le titre pourrait transformer toute la scène. Le requiem ne serait plus seulement déclaré. Il commencerait à se produire.
Le champ lexical annonce un monde. Le poème doit encore le faire exister.
Une cloche qui travaille
On peut comparer ce mécanisme avec La Cloche fêlée de Baudelaire.
Pas pour annoncer que Baudelaire est Baudelaire et que, par conséquent, nous devons nous incliner devant le tampon officiel de la poésie.
On s’en fout.
Ce qui nous intéresse, c’est ce que fait le texte.
Mais avant de le démonter, lisons-le.
La Cloche fêlée
Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
D’écouter près du feu qui palpite et qui fume
Les souvenirs lointains lentement s’élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.— Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857
La cloche possède d’abord une présence physique et sonore. Elle a un gosier, une vigueur, un cri religieux. Sa régularité est comparée à celle d’un vieux soldat qui veille.
Puis le poème bascule : « Moi, mon âme est fêlée ».
La cloche devient une voix intérieure. Sa fêlure n’est plus seulement celle d’un objet : elle atteint le chant, l’âme, puis la respiration d’un blessé. Le son se dégrade jusqu’au râle. L’image avance, se transforme et conduit le sonnet vers une fin beaucoup plus violente que la brume de son ouverture.
Baudelaire ne s’est pas contenté de poser cloche, âme, nuit et mort dans le même champ lexical. Il a construit le passage de l’un à l’autre.
La cloche est payée par le rythme, la comparaison, la transformation et le climax.

Il ne s’agit pas d’écrire comme Baudelaire.
Il s’agit d’oser regarder comment il travaille.
À force de ne pas vouloir viser trop haut, la fausse modestie peut devenir notre tombe créative.
Quelques palettes pour apprendre à regarder
Les listes suivantes ne sont pas des distributeurs automatiques de poésie.
Elles servent à ouvrir la recherche.
Un même mot peut changer de nuance selon l’époque, la matière, la région ou le contexte. Avant de l’utiliser, vérifiez ce qu’il désigne, cherchez des exemples et revenez à la scène.
Lumières
- diffuse : répandue sans source ou direction très nette ;
- rasante : basse, oblique, révélant les reliefs et les aspérités ;
- tamisée : atténuée par un écran, un tissu, un store ou un voile ;
- laiteuse : blanchâtre, adoucie, comme troublée ;
- blafarde : pâle et terne, souvent avec une impression maladive ;
- crue : directe, dure, sans adoucissement ;
- vacillante : instable, changeante, proche de la flamme ;
- diaphane : traversant ou semblant traverser une matière translucide.
On peut aussi chercher sa source, sa direction, sa température, sa couleur et ce qu’elle révèle ou dissimule.
Pluies
- bruine : gouttes très fines, presque suspendues ;
- crachin : pluie fine, serrée et persistante ;
- ondée : pluie soudaine et généralement assez brève ;
- averse : pluie plus intense, souvent brusque et limitée dans le temps ;
- giboulée : précipitation soudaine, parfois mêlée de grêle ou de neige ;
- rideau de pluie : image d’une chute dense qui réduit la visibilité.
Mais la pluie peut aussi crépiter, ruisseler, fouetter, perler, dégouliner, marteler ou simplement rester sur une manche.
Sons
- tintement : son clair et léger, souvent métallique ;
- cliquetis : succession de petits chocs secs ;
- bruissement : son léger et continu de feuilles, de tissus ou d’ailes ;
- grondement : son grave, prolongé, parfois lointain ;
- craquement : rupture sèche ou tension d’une matière ;
- fracas : bruit violent produit par un choc ou un effondrement ;
- chuintement : souffle ou frottement prolongé, proche du son ch.
Une église n’a pas intrinsèquement « un son ». Elle peut contenir un carillon, un orgue, des pas, un murmure, une porte qui grince ou des gens qui sortent trop vite après la messe.
Matières et surfaces
Rugueux, granuleux, poudreux, fibreux, spongieux, visqueux, satiné, vernissé, poreux, craquelé, friable, poli.
Ces mots ne sont pas interchangeables. Ils invitent la main, l’œil ou le corps à rencontrer la chose autrement.
Couleurs
Vermillon, carmin, écarlate, brique, rouille, pourpre.
Ce ne sont pas six façons plus élégantes d’écrire rouge. Certaines tirent vers l’orange, le brun ou le violet ; certaines viennent d’un pigment, d’une matière, d’une histoire. Si la nuance compte, cherchez-la. Sinon, rouge survivra très bien.
Tableau de recherche
Ce tableau ne donne pas le bon mot. Il indique ce qu’on peut essayer de préciser.
| Mot général | Quelques directions | Ce que l’on peut observer |
|---|---|---|
| lumière | diffuse, rasante, crue, laiteuse | source, direction, intensité, couleur, obstacle |
| rouge | vermillon, carmin, brique, rouille | nuance, chaleur, matière, origine |
| pluie | bruine, crachin, ondée, averse | taille des gouttes, durée, force, mouvement |
| bruit | tintement, fracas, cliquetis, bruissement | source, hauteur, rythme, distance, intensité |
| marcher | flâner, arpenter, tituber, déambuler | allure, intention, fatigue, état du corps |
| arbre | mélèze, saule, bouleau, pin | espèce, silhouette, écorce, saison, milieu |
Des résonances, pas des traductions
On peut aussi dresser des listes autour des images chargées. Mais il faut résister au vieux dictionnaire automatique :
arbre = vie
pluie = tristesse
rouge = passion
Un symbole n’arrive pas avec une traduction officielle. Il arrive avec des histoires, des usages et une petite foule d’associations possibles.
| Image | Quelques résonances possibles | Questions à poser |
|---|---|---|
| arbre | racines, temps, abri, famille, frontière | Quel arbre ? Que fait-il ici ? Que cache-t-il ? |
| pluie | attente, gêne, nettoyage, mélancolie | Comment tombe-t-elle ? Que transforme-t-elle ? |
| cloche | appel, temps, cérémonie, alarme | Qui l’entend ? Revient-elle ? Que déclenche-t-elle ? |
| fenêtre | ouverture, séparation, attente, regard | Voit-on à travers ? Qui reste de quel côté ? |
| feu | chaleur, destruction, rassemblement, métamorphose | Que consume-t-il ? Qui l’alimente ? Que laisse-t-il ? |
Les symboles proposent des pistes. La scène décide de ce qu’ils deviennent.
Petit exercice — Du mot vague au mot nécessaire
Choisissez un mot très général dans votre brouillon : lumière, arbre, rouge, pluie, bruit, marcher.
Observez ou documentez ce qu’il désigne réellement. Notez cinq mots plus précis, sans chercher encore à faire joli.
Choisissez-en un et écrivez quatre lignes dans lesquelles sa particularité agit sur la scène.
Une lumière rasante doit peut-être révéler une fissure. Une bruine peut coller aux cheveux et effacer le paysage. Un cliquetis peut revenir jusqu’à devenir une attente.
Puis remplacez le mot choisi par le mot général.
Si rien ne change, il décorait peut-être le texte.
Si l’image, le rythme ou la scène perd quelque chose, le mot a commencé à devenir nécessaire.
Connaître davantage de mots, connaître davantage le monde
Élargir son vocabulaire ne consiste pas à collectionner des bibelots littéraires.
C’est apprendre les couleurs, les arbres, les oiseaux, les outils, les gestes, les reliefs, les matières et les sons qui nous entourent. C’est découvrir qu’une chose que l’on croyait vague possède une forme, une histoire et parfois un nom.
Ensuite seulement, nous pouvons choisir.
Écrire vermillon.
Écrire rouge.
Ou laisser une lumière devenir opaque sous la pluie.
Mais lorsque nous choisissons un mot, essayons de ne pas lui demander d’apporter gratuitement toute la profondeur du poème.
Donnons-lui quelque chose à faire.
Pour continuer dans l’Atelier
- Pourquoi m’as-tu fait venir ? — payer les mots, les symboles et les figures que l’on invoque.
- L’épingle et la pomme — regarder comment une image se charge par ce qui lui arrive.
- La boussole du poème — voir, nommer, questionner, ancrer, payer et retourner le regard.