Quand un détail porte tout le reste
Tout est parti d’une balade qui devait être assez simple.
Je promenais Freja, ma chienne — nommée d’après la déesse nordique parce que, très objectivement, c’est la plus belle — lorsqu’une femme chinoise m’a parlé des forts construits le long des montagnes. Elle voulait en faire le tour pour les visiter. Comme elle était seule et que je promenais déjà le chien, je lui ai proposé de l’accompagner.
Entre mon sens de l’orientation douteux et notre allure assez peu olympique, nous avons un peu traîné. L’orage nous a rattrapés. Nous avons marché et discuté presque deux heures avant de finir complètement trempés. C’était sympa. Et surtout, étonnamment naturel.
J’ai toujours un peu fantasmé l’Asie — avec tout ce que ce mot contient de projection et de flou. Peut-être avais-je aussi rêvé qu’une rencontre comme celle-là m’arrive un jour. Mais quand elle est arrivée, elle n’avait rien d’une scène de film : une femme, une chienne, des forts, de la pluie et une longue conversation.
Après coup, j’avais envie de lui envoyer quelque chose. Un message, peut-être. Une manière de lui rendre hommage, sans encore savoir laquelle.
Je me suis alors demandé s’il n’y avait pas quelque chose à apprendre de la poésie chinoise. Pas pour fabriquer trois vers vaguement exotiques et appeler ça un hommage. Plutôt pour voir si une autre manière d’écrire pouvait déplacer mon regard et m’aider à écrire vers elle.
Ça m’a rappelé un livre de poèmes chinois lu quelques années plus tôt chez mes beaux-parents. J’en avais gardé peu de choses précises, sinon l’impression d’avoir rencontré une autre manière de faire tenir beaucoup dans très peu.
La curiosité est revenue à un moment où, justement, je n’avais pas grand-chose. Enfin, si : des débuts de trucs, des petites idées, mais rien qui résiste vraiment au lendemain. Je pouvais toujours forcer un exercice, m’asseoir devant une feuille et sommer la poésie de comparaître, mais elle avait visiblement changé d’adresse.
Alors j’ai recommencé à lire.
Et je suis tombé sur Vue de printemps, de Du Fu, poète chinois du VIIIᵉ siècle.
Le pays est brisé, montagnes et rivières demeurent.
Dans la ville au printemps, herbes et arbres s’épaississent.
Ému par l’époque, je verse des larmes devant les fleurs ;
meurtri par la séparation, le cri des oiseaux bouleverse mon cœur.
Les feux de guerre durent depuis trois mois ;
une lettre de la famille vaut dix mille pièces d’or.
À force de gratter mes cheveux blancs, ils se font plus rares ;
bientôt ils ne suffiront plus à retenir l’épingle.
Traduction de travail à partir du texte chinois. Le poème est très condensé et plusieurs de ses vers peuvent se lire de différentes manières.
Le poème s’ouvre sur quelque chose d’immense : le royaume est brisé.
Chang’an, la capitale, est occupée par les rebelles pendant la rébellion d’An Lushan. La guerre traverse le pays, les familles sont séparées, les nouvelles deviennent rares.
Et pourtant, les montagnes sont toujours là. Les rivières aussi. Le printemps revient et, dans la ville abîmée, les herbes et les arbres recommencent à pousser.
Il y a quelque chose d’étrangement rassurant là-dedans. Et presque cruel.
La ville renaît végétalement pendant qu’elle est détruite humainement.
Les royaumes tombent, les dynasties passent, les hommes s’agitent. Le printemps, lui, n’a pas reçu le mémo.
J’ai d’abord failli y voir une sorte de stoïcisme.
Que je me fasse du souci ou non, les saisons reviendront. Les montagnes resteront probablement à leur place et les plantes repousseront entre les pierres.
On pourrait presque s’arrêter là et fabriquer une petite sagesse : prendre de la hauteur, relativiser, accepter le cours des choses.
Sauf que Du Fu ne s’arrête pas là.
L’épingle
Plus tard, je repensais au poème en promenant de nouveau Freja.
Attends, Freja. On traverse.
Et quelque chose m’est apparu.
Dans la ville, tout recommence à pousser.
Sauf sur le crâne de Du Fu.
Le poème se rapproche. Du royaume, on passe à la ville ; de la ville aux fleurs et aux oiseaux ; puis à la guerre, aux nouvelles de la famille, à un homme et finalement à ses cheveux.
Ses cheveux sont déjà blancs et, à force de se gratter la tête sous le poids de l’inquiétude, se font encore plus rares. Au dernier vers, il ne lui en reste presque plus assez pour retenir son épingle.
Et cette épingle ne retient pas seulement ses cheveux. Elle participe aussi à la coiffe du fonctionnaire.
Même son rôle public commence à glisser de sa tête.
Deux mouvements se croisent dans le poème. Dehors, la ruine laisse revenir le printemps et la croissance. Dedans, la guerre devient inquiétude, vieillissement et raréfaction.
Le monde continue son mouvement. Son corps, lui, garde la trace de ce qui arrive.
Au début du poème :
tout repousse.
À la fin :
sauf lui.
Les herbes envahissent la ville pendant que ses cheveux disparaissent.
Et c’est là que quelque chose se passe.
L’épingle n’explique pas le poème.
Elle fait clic.
Tout ce qui précédait descend jusqu’à elle. Puis, lorsqu’on l’atteint, tout remonte dans l’autre sens.
Toute la guerre finit là : dans une épingle qui tient mal.
C’est triste, c’est beau, et c’est même légèrement drôle.
Parce qu’après les montagnes, les rivières, la chute d’une capitale et les malheurs d’un royaume, le poème nous ramène à un problème terriblement ordinaire :
Mon épingle ne tient même plus.
Les dynasties passent. Le cuir chevelu de Du Fu répond :
Très intéressant. Tiens, prends trois cheveux blancs supplémentaires.
Et pourtant, ce détail ne diminue pas tout ce qui précède.
Il le rend humain.
La pomme
Ça m’en a rappelé un autre : une pomme.
Dans Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl, Barbossa et son équipage sont frappés d’une malédiction.
Ils ne peuvent plus réellement profiter de ce qu’ils mangent ou boivent. Leur existence continue, mais elle a perdu sa saveur. Ils ne veulent pas simplement retrouver une apparence humaine : ils veulent retrouver ce que cela signifie d’être vivant.
Et Barbossa veut manger une pomme.
C’est presque ridicule face à l’ampleur du problème : une malédiction surnaturelle, l’immortalité, la mort, l’humanité… et une pomme.
Mais justement.
« Retrouver son humanité » est une idée.
Une pomme, ça se tient, ça se regarde, ça se sent. Ça croque. Ça a du goût.
Le film paie d’ailleurs cette pomme plusieurs fois.
Barbossa en propose une à Elizabeth. Il annonce que la première chose qu’il fera lorsque la malédiction sera levée sera d’en manger tout un boisseau. Puis Jack en croque une devant lui, délicatement salaud.
À chaque apparition, elle devient un peu moins un fruit et un peu plus la vie dont Barbossa reste séparé.
Le film peut alors parler de l’humanité sans avoir besoin de faire un discours sur l’humanité.
Il suffit qu’un homme devenu incapable de sentir la vie regarde cette putain de pomme avec envie.
Deux petits objets
L’épingle et la pomme ne fonctionnent pourtant pas exactement de la même manière.
La pomme est un détail-motif.
Elle revient et se charge progressivement de ce que Barbossa désire. Plus son manque devient clair, moins elle est une simple pomme.
L’épingle de Du Fu est plutôt un détail-révélation.
Elle arrive au bout de la chaîne : royaume → ville → printemps → guerre → famille → vieillesse → cheveux → épingle.
Et lorsqu’on arrive à elle, quelque chose remonte soudain dans l’autre sens.
Ce petit objet contient tout ce qu’on vient de traverser.
Il ne résume pas le poème.
Il lui donne un endroit où tenir.
Le bout de la chaîne compresse la chaîne.
Au bout des grandes idées, il reste un corps
C’est peut-être ce que l’épingle et la pomme ont finalement en commun.
On peut parler de l’Histoire, du temps, de la mort et de l’humanité.
On peut prendre suffisamment de hauteur pour regarder les civilisations comme des saisons : elles naissent, fleurissent, déclinent, disparaissent.
Et c’est peut-être vrai.
Mais pendant ce temps-là, quelqu’un vieillit, quelqu’un attend une lettre, quelqu’un voudrait sentir le goût d’une pomme et quelqu’un n’a plus assez de cheveux pour retenir son épingle.
Savoir que quelque chose échappe à notre contrôle ne nous empêche pas d’être des mammifères humains pris dedans.
La grande perspective n’annule pas la petite.
Savoir que les choses passent ne nous empêche pas de les sentir passer.
Du Fu réussit à faire tenir dans quelques vers le royaume, la famille, le paysage et son propre crâne.
Il ne choisit pas entre l’immensité collective et la petite souffrance individuelle.
Il garde les deux.
C’est peut-être là que certaines sagesses deviennent parfois trop propres : elles regardent très bien la montagne et oublient celui qui marche dessus.
Les montagnes demeurent.
Et son épingle tombe.
Ce qui résiste au lendemain
Ce jour-là, je n’ai pas écrit de poème.
J’ai promené Freja, pensé à Du Fu, regardé ses cheveux pousser à l’envers, puis bifurqué vers un pirate et sa pomme.
Mais le regard travaillait déjà.
Je ne sais pas encore si c’est le message que je voulais lui envoyer. Peut-être qu’un hommage peut commencer comme ça : non pas emprunter quelques décorations à une culture, mais laisser une balade sous l’orage nous conduire jusqu’à l’un de ses poèmes — puis permettre à ce poème de déplacer notre manière de regarder.
Toutes les idées n’ont pas besoin de devenir une œuvre. Certaines brillent dix minutes et disparaissent. On peut les laisser partir.
L’épingle, elle, est restée.
Peut-être que le travail ne consiste donc pas toujours à chercher un objet profond. Parfois, il suffit de remarquer ce qui insiste et de lui demander :
Qu’est-ce que tu portes pour être encore là ?
Ne pas chercher le symbole
Il serait tentant d’en tirer une méthode.
Pour écrire un bon poème, trouvez donc un petit objet symbolique profond™.
Une montre arrêtée pour le temps, une rose fanée pour la mort, une bougie pour l’espoir.
Et nous voilà revenus au point de départ.
Parce que la force de l’épingle vient précisément du fait qu’elle est d’abord une épingle.
La pomme est d’abord une pomme.
Ce ne sont pas des objets que l’on pose dans une œuvre avec une étiquette invisible :
ATTENTION : SYMBOLE.
C’est ce qui leur arrive qui les charge.
Un objet est peut-être comme un mot : il faut le payer.
La pomme est payée par l’impossibilité de goûter.
L’épingle est payée par tout le chemin qui mène jusqu’à elle.
Alors le détail peut rester minuscule : quelques cheveux, un fruit, une épingle.
Il n’a pas besoin d’être grand par la place qu’il prend.
Seulement par ce qu’on lui a donné à porter.