Ravaleur

(n.m. poétique)

Définition poétique

Le Ravaleur est celui qui sent la colère monter, mais la retient au bord des dents.

Il pourrait répondre, s’emporter, rendre immédiatement ce qu’il croit avoir reçu. Pourtant, quelque chose l’arrête : un doute.

Peut-être qu’il n’a pas entendu.
Peut-être que l’autre n’a pas fait exprès.
Peut-être que le bonjour était trop bas.
Peut-être que le geste n’était pas celui qu’il a cru voir.

Alors le Ravaleur accorde le bénéfice du doute.

Il ne pardonne pas forcément.
Il ne tranche simplement pas trop vite.

Il ravale pour ne pas faire payer aux autres ses propres colères, ses blessures anciennes ou l’interprétation immédiate qu’il vient de donner à la scène.

Ce bref délai ressemble à un disjoncteur cognitif : il crée un espace entre ce qui déclenche la colère et ce que nous décidons d’en faire.

Mais ravaler n’est pas oublier.

Le Ravaleur possède parfois une mémoire tenace des mots, des gestes et des sensations. Ce qu’il ne fait pas exploser reste quelque part, rangé dans une petite archive intérieure.

Le Ravaleur est ainsi tenu entre deux risques :

faire exploser une colère injuste ;
ou accumuler silencieusement ce qu’il n’a jamais vraiment digéré.

Définition courte

Celui qui retient sa colère par doute, sans nécessairement oublier ce qui l’a provoquée.

Étymologie

De ravaler : faire redescendre, retenir ce qui allait sortir.

Dans son sens courant, le ravaleur est l’ouvrier qui restaure les façades.

Au Chant des Mots, il travaille sur une autre façade : celle que l’on maintient calme pendant que la colère s’agite derrière.

Le Ravaleur avale une seconde fois ce que le monde lui avait déjà fait avaler.

Anecdote fondatrice

Le mot m’est venu en croisant des joggeurs qui ne répondaient pas à mon bonjour.

Je sentais la colère monter pour une chose minuscule. Puis le doute arrivait.

Peut-être qu’ils ne m’avaient pas entendu.
Peut-être qu’ils étaient concentrés.
Peut-être que leurs écouteurs contenaient momentanément plus de musique que de civilisation.

Alors je ravalais.

Hygiène du mot

Ravaler n’est pas toujours digérer.

Retenir une réaction peut ouvrir un espace au doute et empêcher une colère injuste.

Mais ce qui est constamment ravalé sans être compris, exprimé ou abandonné peut finir par devenir rancœur.

Le Ravaleur doit donc apprendre à distinguer ce qui mérite d’être retenu, ce qui doit être dit et ce qu’il est simplement temps de laisser partir.

Remarque rabelaisienne

Le Ravaleur est parfois un homme extrêmement civilisé.

Notamment parce qu’il préfère se demander :

« Peut-être qu’il ne m’a pas entendu ? »

plutôt que de finir au commissariat pour un joggeur qui avait ses écouteurs.

Haïku

Bonjour dans le vent —
ma colère serre les dents,
le doute la retient.

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