L’aliénation s’est déplacée

J’ai connu l’aide et le chômage.

Ça m’a empêché de couler. Je ne vais pas faire le malin en prétendant que j’aurais préféré dormir sous un pont pour construire mon caractère.

Mais pendant un temps, je passais surtout mes journées à fumer des pétards.

L’aide ne m’a pas transformé magiquement en légume. Elle m’a protégé d’un danger immédiat. Seulement, rien dans le dispositif ne me remettait vraiment en mouvement. J’étais maintenu hors de l’eau, mais personne ne m’apprenait à nager.

C’est là que mon intuition commence : l’aliénation n’a pas disparu avec la mine, l’usine ou le patron à haut-de-forme. Elle s’est déplacée.

On peut encore être dépossédé de son travail.

On peut aussi être dépossédé de sa contribution, de sa solidarité et, parfois, de la nécessité même d’agir.

Marx n’est pas resté coincé dans une mine

L’ancienne image est puissante : l’ouvrier face à la machine, le mineur couvert de charbon, le travailleur séparé de ce qu’il produit.

Elle reste vraie.

Mais une image peut rester vraie et devenir insuffisante.

Marx ne parlait d’ailleurs pas seulement du produit volé au travailleur. Dans ses Manuscrits de 1844, il décrit aussi l’homme séparé de son activité, des autres et de sa propre puissance humaine.

Je ne cherche donc pas à « corriger Marx » parce que nous avons maintenant des perceuses électriques et des chaussures de sécurité.

Je prolonge la question : de quoi sommes-nous séparés aujourd’hui ?

Pour une partie d’entre nous, la réponse n’est plus seulement : du fruit de notre travail.

C’est aussi : du sens de notre contribution.

Je travaille. Je cotise. Je paie. Je reçois parfois. Entre les deux, une énorme machine prélève, redistribue, réglemente, protège, compense et m’explique que tout cela est fait en mon nom.

Mais je ne sais plus très bien ce que je donne, à qui, pourquoi, avec quel résultat et selon quelle décision collective réelle.

L’ancien travailleur pouvait regarder l’objet qu’il avait fabriqué sans le posséder.

Le citoyen moderne peut financer une solidarité qu’il ne voit plus, subir une protection qu’il n’a pas choisie et recevoir une aide sans retrouver de prise sur sa vie.

L’aliénation change de costume.

Marx avait-il prévu notre monde ?

Pas dans le détail. Il n’a pas connu l’État social français, France Travail, la journée de solidarité ni le formulaire PDF qu’il faut imprimer pour demander l’autorisation de ne plus l’imprimer.

Mais son idée est plus large que certains marxistes de karaoké. Lorsqu’une puissance produite par l’homme se détache de lui, lui devient étrangère et finit par le dominer, nous ne sommes pas très loin de ce que je décris.

Seulement, Marx regarde d’abord le capital, la propriété et le travail salarié. Pour mon problème, Proudhon m’aide parfois davantage : il insiste sur la capacité politique, la mutualité et une organisation qui remonte des personnes plutôt qu’un État-serviteur qui fait tout descendre d’en haut.

Bastiat apporte une autre pièce avec sa définition vacharde de l’État : cette grande fiction à travers laquelle chacun cherche à vivre aux dépens de tous les autres. La formule force le trait, mais elle vise exactement le tour de magie qui transforme le prélèvement des uns en générosité publique.

Et Hayek rappelle une limite toute simple : l’information utile est dispersée chez les personnes qui vivent les situations. L’administration connaît son protocole. La famille connaît la chambre à 35 degrés. Centraliser la décision ne centralise pas magiquement toute la connaissance.

Je n’ai donc pas besoin de choisir mon papa mort préféré.

Marx montre la dépossession. Proudhon, la capacité et la mutualité. Bastiat, l’illusion de la générosité étatique. Hayek, ce que le centre ne peut pas savoir.

Moi, j’essaie seulement de regarder ce que ce mélange donne aujourd’hui.

L’État-brouillard

En France, en 2025, les dépenses publiques représentaient 57,3 % du PIB, les prélèvements obligatoires 43,6 %, le déficit 5,1 % et la dette publique 115,7 %. Pour un célibataire payé au salaire moyen, l’OCDE calcule un coin fiscal de 47,2 % : l’écart entre le coût total du travail pour l’employeur et ce que le salarié conserve après impôt sur le revenu et cotisations.

Ces chiffres ne prouvent pas que « l’État mange tout ». Ils financent aussi des retraites, des soins, des écoles, des routes et des services que j’utilise.

Ils montrent autre chose : l’État occupe une place immense entre ce que nous produisons et ce que nous pouvons en faire.

Et cette place est devenue illisible.

Le salaire net cache le salaire complet. La cotisation se mélange à l’impôt. La solidarité se mélange à la dépense publique. La protection se mélange au contrôle. Le droit devient un labyrinthe où même les gens chargés de nous renseigner cherchent parfois la sortie avec nous.

J’appelle cela l’État-brouillard.

Ce n’est pas forcément un État qui ne fait rien. C’est parfois pire pour la compréhension : il fait énormément de choses, mais le lien entre l’effort, la décision et le résultat disparaît dans la brume.

À la fin, chacun voit un morceau.

Le salarié voit ce qui lui manque. Le bénéficiaire voit ce qu’on lui accorde. L’administration voit son dossier. Le politique voit un budget. Et la société appelle cela « notre solidarité » alors que nous ne savons presque plus la pratiquer autrement qu’en remplissant un formulaire.

Solidaire à notre place

Je ne suis pas contre la solidarité.

Je critique le moment où elle cesse d’être une relation pour devenir un monopole moral.

Quand mon voisin tombe, je peux l’aider. Ma famille peut l’aider. Une association peut l’aider. Une commune, une assurance ou l’État peuvent aussi intervenir. Plusieurs étages sont possibles et parfois nécessaires.

Le problème commence quand l’État prélève notre capacité d’aider, organise seul la réponse, puis nous rend une solidarité administrée comme s’il en était l’auteur.

Il devient généreux avec l’argent des autres.

Le contributeur devient payeur. La personne aidée devient bénéficiaire. Le voisin devient spectateur. Et l’institution qui se place entre eux gagne du pouvoir chaque fois que le lien direct s’affaiblit.

C’est là que je place l’Aidisme : non pas l’aide elle-même, mais l’aide devenue système de pouvoir.

Une aide aidiste protège sans rendre de prise. Elle entretient le besoin qui justifie l’institution. Elle mesure ce qu’elle distribue plus facilement que l’autonomie qu’elle rend.

Le mécanisme peut ressembler à ceci :

On prélève une capacité d’agir → on administre l’aide → l’autonomie s’affaiblit → le besoin dure → une nouvelle intervention devient nécessaire.

Infographie montrant la boucle possible de l’Aidisme — capacité prélevée, aide administrée, autonomie affaiblie, besoin durable et nouvelle intervention — ainsi qu’un contre-chemin vers l’autonomie.
Ce schéma décrit un risque, pas le destin de toute aide sociale.

Ce cercle n’est pas automatique. Toute allocation ne transforme pas quelqu’un en zombie et tout fonctionnaire ne nourrit pas secrètement un État-ogre dans sa cave.

Le critère est plus simple : est-ce que l’aide augmente, à terme, le pouvoir d’agir de la personne ?

Si elle protège, transmet des compétences, laisse du choix, maintient des liens et prépare une sortie, ce n’est pas de l’Aidisme.

C’est une aide qui réussit.

Cuire équitablement

La journée de solidarité a été créée après la canicule meurtrière de 2003. Elle représente aujourd’hui sept heures de travail non rémunérées pour de nombreux salariés, associées à une contribution patronale destinée à financer l’autonomie des personnes âgées et handicapées.

En 2026, la CNSA estime que ces contributions doivent rapporter 3,36 milliards d’euros.

Et pourtant, lors des fortes chaleurs, la climatisation des hôpitaux et des établissements reste encore un sujet. En juin 2026, le ministère de la Santé a annoncé une enveloppe de 100 millions d’euros et demandé aux établissements de s’équiper rapidement en climatiseurs d’appoint et ventilateurs.

Une scène résume la folie du système.

À l’hôpital Louis-Mourier de Colombes, la famille d’une patiente de 83 ans a voulu installer un climatiseur mobile dans sa chambre, où elle disait avoir relevé 35 degrés. L’établissement l’a refusé, en invoquant notamment des contraintes de sécurité. Selon le récit du fils, une cadre aurait également jugé la solution « inéquitable pour les autres patients ».

La formule est presque parfaite.

L’égalité abstraite préfère parfois que tout le monde cuise équitablement.

Le problème n’est pas l’égalité devant la loi. C’est une conquête précieuse.

Le problème est cette égalité devenue réflexe de nivellement : si une solution ne peut pas être immédiatement offerte à tous, on commence par l’interdire à celui qui l’a trouvée.

L’institution protège alors son principe avant de protéger la personne.

On cotise pour que l’État organise la solidarité. Puis, lorsque la famille reprend l’initiative, elle devient presque suspecte de créer une injustice.

C’est exactement ce que je veux dire par dépossession.

Même notre sollicitude doit passer par le guichet.

L’aide peut aussi nous laisser mourir doucement

Quand je parle de mon chômage et des pétards, je ne dis pas que toute personne aidée devient passive.

Je dis que cela peut arriver — et que personne ne rend service aux gens en faisant semblant de ne pas le voir.

Une protection peut donner le temps de se reconstruire. Elle peut aussi enlever le rythme, l’urgence, la reconnaissance et les occasions de se sentir utile. Tout dépend de la personne, de sa situation, de la durée et de ce que l’aide permet de refaire ensuite.

Le travail n’est pas toujours digne. Il peut exploiter, humilier, broyer et rendre malade.

Mais l’absence durable de contribution peut également abîmer.

Parce que l’homme n’a pas seulement besoin d’être protégé.

Il a besoin d’être requis.

Pas forcément par un patron. Pas forcément quarante heures par semaine. On peut contribuer en élevant un enfant, en aidant un voisin, en écrivant, en apprenant, en soignant, en créant une association ou en réparant une putain de chaise.

Le contraire de l’aliénation n’est donc pas simplement le repos.

C’est la possibilité de reconnaître quelque chose de soi dans le monde.

L’ancien monde aliénait l’homme en le réduisant à sa force de travail.

Le nôtre risque parfois de l’aliéner en l’éloignant de toute force à exercer.

Aider, ce n’est pas faire à la place

Avant même d’être AESH, j’avais déjà rencontré le problème avec un ami anarchiste.

Nous aidions des copains un peu à la rache. Au début, cela paraissait évident : ils avaient besoin de quelque chose, nous pouvions le donner, donc nous le donnions.

Puis nous avons vu qu’on pouvait s’accommoder très vite de notre aide. Ils comptaient sur nous, nous comptions sur notre générosité, et personne ne progressait beaucoup.

On avait fabriqué une petite institution sociale à deux bénévoles, avec notre propre clientèle et, bien sûr, notre sagesse en accès illimité.

Alors je me suis formulé une règle un peu brutale :

Aider n’aide pas forcément. Ne pas aider peut aider.

Cela ne voulait pas dire les abandonner. Nous avons commencé à distinguer ce qui entretenait la dépendance de ce qui rendait une capacité. Refuser de payer le tabac, par exemple. Mais laisser un ordinateur à disposition pour faire des démarches. Chercher l’outil qui pouvait avoir un impact plutôt que satisfaire immédiatement chaque demande.

C’est l’histoire du poisson et de la canne à pêche, avec un détail important : parfois, la personne a d’abord besoin de manger. Parfois, elle a besoin d’une canne. Parfois, elle a surtout besoin que tu arrêtes de pêcher à sa place pour justifier ton poste de fournisseur officiel de poissons.

C’était exactement mon but plus tard avec les enfants : les rendre autonomes, pas rendre mon travail indispensable en créant une dépendance.

Je l’ai compris autrement lorsque j’étais AESH.

Si je faisais l’exercice à la place d’un enfant, nous pouvions obtenir une jolie feuille et la paix pendant cinq minutes. Mais l’enfant n’avait rien appris.

Aider voulait parfois dire ralentir. Répéter. Trouver une autre porte. Le pousser un peu quand il avait peur. Accepter qu’il se trompe, qu’il s’énerve ou que le résultat soit moins propre.

La bienveillance qui évite toute difficulté peut devenir une manière élégante d’abandonner quelqu’un.

Une aide qui libère devrait au moins essayer de faire cinq choses :

  1. protéger du danger immédiat ;
  2. laisser une voix et des choix ;
  3. développer une compétence ou une capacité ;
  4. maintenir des liens de réciprocité ;
  5. préparer le moment où l’aide sera moins nécessaire.

La réussite ne se mesure donc pas seulement à la somme versée ou au nombre de personnes couvertes.

Elle se mesure aussi à l’autonomie retrouvée.

C’est ce que j’appelle la dignité active : ne pas seulement reconnaître une valeur abstraite à quelqu’un, mais lui rendre une place depuis laquelle il peut agir.

Parfois, cela demande de protéger.

Parfois, de transmettre.

Parfois, de foutre un petit coup de pied au cul.

La difficulté politique est de savoir lequel — et de ne pas transformer une réponse temporaire en religion administrative.

Ce que la recherche permet au moins de vérifier

Je ne suis pas universitaire et je ne vais pas faire semblant d’avoir lu une bibliothèque entière en anglais entre deux parties de Hearthstone.

Mais mon intuition rencontre plusieurs travaux sérieux :

  • Marx décrit déjà plusieurs dimensions de l’aliénation : le produit, l’activité, notre puissance humaine et notre rapport aux autres. Mon idée est un déplacement du lieu de l’aliénation, pas son invention en 2026.
  • La théorie de l’autodétermination insiste sur trois besoins : autonomie, compétence et relation aux autres. Un environnement trop contrôlant peut nourrir le désengagement au lieu de la motivation.
  • Les recherches sur la charge administrative de l’aide sociale décrivent aussi le stress, la confusion, la stigmatisation et la perte d’autonomie que peuvent produire les dispositifs eux-mêmes.
  • Et le réel garde son droit de veto : une étude menée dans 23 pays européens trouve davantage d’indices d’un effet d’entraînement que d’un effacement du bénévolat par l’État social. La protection publique peut donc aussi libérer du temps, sécuriser les personnes et permettre leur participation.

Autrement dit : l’aide ne détruit pas mécaniquement l’autonomie.

Elle peut la soutenir ou l’étouffer.

Tout l’enjeu est de regarder ce qu’elle produit réellement, pas seulement les bonnes intentions affichées sur la brochure.

Déplacer la question

Je ne veux donc ni abolir l’aide, ni revenir à la mine, ni laisser crever les gens pour leur apprendre la liberté.

Je veux donner une direction à la solidarité.

Une aide n’est pas bonne parce qu’elle aide.

Elle est bonne lorsqu’elle protège sans confisquer, soutient sans annexer et rend progressivement à la personne quelque chose qu’elle avait perdu : un choix, une compétence, une relation, une responsabilité, une possibilité de dire je peux.

Nous avons longtemps demandé comment protéger l’homme de l’exploitation.

Il faut continuer.

Mais il faut aussi demander comment le protéger de tout ce qui, sous prétexte de s’occuper de lui, l’empêche d’accomplir quelque chose.

L’aliénation n’a pas disparu.

Elle s’est déplacée dans le brouillard entre ce que nous donnons, ce que nous recevons et ce que nous avons encore le droit de faire nous-mêmes.

Et si la solidarité nous retire durablement notre pouvoir d’agir, il va peut-être falloir arrêter d’applaudir le dispositif et commencer à aider les gens pour de vrai.

Tu m’envoies ta matière.
Je la lis attentivement.

Si je peux t’aider, je te propose un cadre et un tarif adaptés.
Rien n’est engagé avant ton accord.

Même trois lignes suffisent. Ce que tu écris parle déjà pour toi.
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ✅ OUI
Obligatoire : ❌ NON