Le Chant des Mots · Polisophie / Essai
Nous faisons tourner la machine.
À quel moment avons-nous perdu la main ?
ChamyChamo · Mis à jour le 20 octobre 2026 · 18 minutes de lecture
On travaille. On cotise. On paie. Quand ça fonctionne mal, on nous demande de remettre de l’argent. Et quand on demande ce que ça produit, il arrive qu’on nous explique qu’on manque de solidarité.
À un moment, j’ai envie de poser une question assez peu révolutionnaire : mais pourquoi je travaille, en fait ?
Pour manger, payer mon logement et recommencer lundi ? Pour entretenir des institutions dont je ne reconnais plus les décisions ? Pour financer une école, une justice, une protection, puis devoir me débrouiller lorsque la promesse n’est pas tenue ? Et recevoir, en supplément, un petit cours de morale sur ma chance d’avoir tout cela « gratuitement » ?
Ce qui me travaille dépasse le montant de la facture. Je donne du temps, des compétences, une partie de ma vie. J’en attends de quoi vivre, construire, aider mes proches et participer à un monde qui tienne debout. Quand je ne retrouve plus cet effort dans ce qu’on bâtit ensemble, quand je ne sais plus comment peser dessus, quelque chose se coupe.
J’appelle ici aliénation ce retournement : une activité, une organisation ou un héritage que les hommes font vivre leur devient étranger, puis s’impose à eux comme une puissance sur laquelle ils n’ont plus de prise. Ils continuent à l’alimenter. Ils en deviennent les exécutants.
Le travail reste au centre. Mais ce qu’il alimente déborde l’entreprise : la dépense publique, la solidarité, les institutions, la transmission. Et les récits qui nous expliquent ce que nous devons en penser. C’est dans ce sens que l’aliénation s’est déplacée : elle occupe aussi ces endroits-là. La mine n’a pas fermé parce que nous avons découvert le guichet.
01 · Ce qui nous échappe
Marx n’est pas resté coincé dans une mine
Chez Marx, l’aliénation ne se réduit pas à être mal payé ou à détester son chef. Dans les Manuscrits de 1844, le travailleur voit le produit de son activité se dresser face à lui comme une puissance étrangère. Son activité elle-même lui échappe ; elle devient un moyen de subsister plutôt qu’une manière de développer ses capacités. Le rapport aux autres et à lui-même s’en trouve transformé.
Cette idée me paraît autrement plus féconde que le petit théâtre du patron à haut-de-forme. On peut produire quelque chose qui finit par disposer de nous.
Je reprends ce problème à un autre étage. Le salarié produit dans une entreprise, puis contribue à des institutions. Si le premier rapport l’épuise et si le second lui retire aussi toute prise sur la destination de son effort, sa dépossession ne s’arrête pas à la porte de l’atelier.
Seulement, changer le propriétaire de la machine ne suffit pas à rendre la main à celui qui la fait tourner. Un pouvoir public peut lui aussi devenir lointain, opaque et sourd. Le tampon « collectif » n’est pas un certificat d’émancipation.
C’est là que Hayek m’intéresse. Il explique que les connaissances utiles à la coordination économique sont dispersées : un métier, un lieu, une circonstance, une occasion que la personne sur place connaît. Le centre ne possède pas ce savoir en bloc. Le système des prix est, chez lui, un moyen de faire circuler une partie de cette information.
J’en tire une question pour nos institutions : que devient la connaissance des personnes lorsqu’elles doivent suivre une réponse conçue loin de leur situation ? L’artisan voit ce qui bloque. Le soignant connaît son service. La famille connaît son proche. Si leur expérience ne peut plus corriger la procédure, on gaspille aussi une intelligence.
Proudhon apporte la capacité politique et la mutualité : des personnes qui s’organisent, se reconnaissent et prennent part à leurs affaires. Bastiat rappelle, avec sa grande fiction de l’État, que la générosité publique engage toujours le travail de quelqu’un.
Ils ne disent pas la même chose. Je n’ai pas besoin de choisir mon papa mort préféré. Je prends chez eux de quoi regarder qui produit, qui sait, qui décide et qui peut répondre. Le rapprochement, c’est le nôtre.
02 · Une partie de notre vie
Le citoyen n’est pas une fiche de paie avec des jambes
Un prélèvement, ce n’est pas seulement une ligne comptable. Derrière, il y a du travail, des horaires, des risques, parfois un dos qui tire. C’est une part de ce qu’on aurait pu consacrer à un projet, à ses proches, à son repos. La dépense publique utilise des moyens qui ont été produits quelque part.
On peut consentir à cette mise en commun. Une justice accessible, la sécurité, une école qui transmet, des soins : ce sont des raisons sérieuses de coopérer. Mais le consentement n’a de sens que si la promesse peut être examinée et les décisions corrigées.
La Déclaration de 1789, dans son article 14, associe déjà la contribution publique au droit des citoyens, directement ou par leurs représentants, d’en apprécier la nécessité et d’en suivre l’emploi. Deux siècles plus tard, demander où passe l’argent ne devrait pas passer pour une crise d’égoïsme.
Or « tu es bien content quand on te soigne » ne répond pas à « pourquoi cette organisation coûte-t-elle autant, et pourquoi ce service fonctionne-t-il si mal ici ? ». La première phrase exige de la gratitude. La seconde demande des comptes. Répondre avec l’une à la place de l’autre, c’est esquiver.
J’appelle l’État-brouillard cette distance entre notre effort, les décisions et les résultats. On ne manque pas nécessairement de tableaux : on manque d’un chemin praticable pour comprendre qui répond de quoi et faire changer ce qui déconne. Une transparence de trois mille pages peut encore laisser le citoyen dehors.
Je travaille. Je cotise. Je reçois parfois. Mais lorsque je cherche la prise, on me renvoie d’un service à un autre, d’un niveau de responsabilité à un autre, puis à la prochaine élection. À la fin, on m’a bien représenté : je suis une ligne dans plusieurs budgets.
Le lien avec notre article sur la dette est là. Emprunter engage des ressources futures. Si le financement permet de prolonger un fonctionnement qu’on ne corrige pas, le travail de demain sert à maintenir les choix d’hier. La facture traverse les années plus facilement que la responsabilité.
Notre texte sur l’esclavage, la technique et le capital arrive déjà à cette question : une machine peut économiser notre dos sans nous rendre maîtres de notre temps. L’abolition a changé le statut de la personne ; l’aliénation interroge ce qu’elle peut faire de sa liberté. Qui décide de l’usage de son effort ? Qu’est-ce qu’elle peut construire, refuser, transmettre ? C’est par ces questions que les deux textes se rejoignent.
Mon problème n’est donc pas de perdre chaque arbitrage démocratique que je préférerais gagner. Une décision commune peut me déplaire et rester contrôlable. La dépossession commence quand je n’ai plus de voie réelle pour comprendre, contester et infléchir ce que je continue d’alimenter.
Et là, l’envie de se barrer devient compréhensible. Changer de métier, de statut, de pays ; réduire la voilure ; ne plus donner que le minimum. On finit par chercher une sortie faute de trouver une prise. Ce retrait a un prix : ce sont aussi des compétences, des initiatives et de l’attachement qui peuvent quitter la maison commune.
03 · Le moyen devient le maître
La procédure a raison. La personne attendra.
Une institution est un outil. Elle rassemble des moyens pour accomplir quelque chose : soigner, instruire, protéger, rendre justice. Son organisation devrait pouvoir être jugée à cette tâche. Mais elle peut finir par défendre son fonctionnement comme si ce fonctionnement était devenu sa raison d’être.
La personne arrive avec une situation. Le dispositif possède une catégorie. Il faut maintenant que la situation se débrouille pour rentrer dedans.
On retrouve ici Hayek, mais aussi une forme très concrète de dépossession : ceux qui savent quelque chose du problème ne peuvent plus s’en servir. L’agent lui-même peut connaître la solution et ne pas avoir le droit de l’appliquer. Le fonctionnaire n’est pas nécessairement le maître de cette machine ; il peut être coincé dedans avec nous.
Le tableau est propre. Le métier, lui, est abîmé.
Un tableau Excel peut aider à organiser un service. Le problème commence quand ce qui ne rentre pas dans ses cases cesse de compter. Le soignant connaît le patient ; le tableau compte des actes. Si le soignant doit mal faire son métier pour bien remplir l’indicateur, il est séparé du sens de son propre travail. On peut avoir toutes les cases au vert et une équipe au bout du rouleau.
Voilà ce qui me parle dans la critique du soin industrialisé portée par Louis Fouché. Le résumé de sa conférence de Gatineau, publié sur son site oppose une organisation centrée sur des chaînes d’activité rentables à la complexité humaine du soin. L’image du tableur, ici, est la nôtre : le moyen de suivre l’activité finit par lui dicter sa finalité.
Centraliser à Paris ce qui pourrait être tranché sur place, multiplier les autorisations, puis laisser aux équipes la responsabilité du résultat : on peut ainsi conserver la charge du métier tout en perdant les moyens de bien le faire. Le professeur gère la classe, le soignant rencontre le malade, l’agent reçoit la colère au guichet. Mais celui qui peut changer la règle est ailleurs.
Ce qui m’énerve, c’est cette inversion des priorités : les moyens d’accomplir la mission passent après les moyens de contrôler son exécution. Un infirmier de plus au chevet et un étage de validation supplémentaire ne produisent pas la même chose. Compter seulement les agents masque la question : où met-on les moyens, et qu’ont-ils le droit de faire ?
Cuire équitablement
À l’hôpital Louis-Mourier de Colombes, un fils a voulu installer un climatiseur mobile dans la chambre de sa mère de 83 ans, où il disait avoir relevé 35 degrés. Refus. L’AP-HP a invoqué la sécurité électrique ; le fils a également rapporté un argument d’inéquité envers les autres patients. Les deux éléments figurent dans le récit de cette affaire.
Vérifier une installation électrique, oui. Le raisonnement d’équité rapporté, lui, me hérisse : faudrait-il empêcher de soulager quelqu’un parce qu’on ne peut pas immédiatement soulager tout le monde ?
Cuire équitablement. Voilà un bel objectif de service.
Cette scène pose la question qui m’intéresse : lorsque l’initiative rencontre une contrainte réelle, qui cherche la solution ? Un appareil conforme, une autre pièce, une intervention technique ? Si toute la compétence du système consiste à produire un refus, il protège sa règle et laisse la personne avec son problème.
Nous finançons un outil pour pouvoir agir ensemble. Puis il faut négocier avec cet outil pour avoir le droit d’aider sa propre mère. C’est ce renversement que je veux regarder.
Dans Fédéralisme organique, nous travaillons l’autre versant : distribuer des responsabilités réelles, laisser remonter les connaissances et pouvoir demander des comptes au bon endroit. Une décision proche n’est pas automatiquement intelligente. Au moins faut-il qu’elle puisse rencontrer celui qui en subit les effets.
04 · La facture et la leçon
Et maintenant, remercie.
Il existe une façon particulièrement agaçante de verrouiller une politique : lui donner le nom d’une vertu. Solidarité. Justice. Égalité. Accueil. Qui va se déclarer contre ?
Ensuite, on fait glisser la discussion. Tu critiques une dépense : tu n’aimes pas les pauvres. Tu demandes ce que l’école apprend : tu attaques les enseignants. Tu interroges les conditions de l’accueil : on examine ta moralité avant d’examiner la politique.
Ce sont des raccourcis que je reproche à une partie de la gauche dont je me suis éloigné. Une politique se juge aussi à ce qu’elle produit. Le mot écrit sur sa brochure ne suffit pas. Je refuse qu’on transforme mon obligation de contribuer en obligation d’applaudir.
La confiscation devient morale quand on ne se contente plus de décider de l’usage de notre effort : on prétend aussi fixer les raisons pour lesquelles nous avons le droit de le discuter. Le citoyen doit payer, puis adopter le récit qui justifie la dépense. Le service après-vente distribue des bons et des mauvais points.
Solidarité et fraternité deviennent alors des alibis moraux : leur prestige protège l’organisation qui s’en réclame. Une vertu sert à rendre une procédure intouchable. On nous vend de l’émancipation ; il faut surtout apprendre à rester à sa place.
La sécurité, la justice et la liberté de vivre ensemble font partie de ce qu’on est en droit d’exiger. Une politique migratoire doit pouvoir être discutée à partir de ses règles, de ses coûts, de ses résultats et de ce qu’elle demande à la société qui accueille. La déclarer généreuse ne règle aucune de ces questions. Attribuer en retour une seule intention à tous ceux qui arrivent ne les règle pas davantage.
Le dogme religieux pose une autre forme de tutelle lorsque son autorité prétend régler des vies sans accepter d’être contredite. Dans Islam : quand le dogme fait la loi, la question est précise : qui peut discuter la règle, la refuser, quitter la croyance ? Protéger la liberté d’une personne comprend celle de répondre à sa propre tradition. Sinon, on défend le gardien en prétendant défendre celui qu’il garde.
Le point commun est ce pouvoir qui veut soustraire ses décisions à l’examen. Sacré religieux, supériorité morale, nécessité administrative : des autorités différentes peuvent réclamer la même chose, notre obéissance, puis appeler cela notre bien.
05 · Un exemple, justement
Être maintenu en vie n’est pas encore avoir prise sur sa vie
J’ai connu l’aide et le chômage. Ça m’a empêché de couler. Je ne vais pas faire le malin en prétendant que j’aurais préféré dormir sous un pont pour construire mon caractère. Mais pendant un temps, je passais surtout mes journées à fumer des pétards.
J’étais maintenu hors de l’eau. Pour ce qui était de retrouver un rythme, une place, quelque chose à faire de moi, le virement ne réglait pas le problème.
Ce souvenir m’a d’abord amené à parler longuement de l’aide. Il éclaire un morceau de l’aliénation : on peut assurer la subsistance de quelqu’un tout en le laissant étranger à sa propre capacité d’agir. Il n’explique pas à lui seul pourquoi une personne s’immobilise. Il montre ce qui manque lorsque la protection devient toute la réponse.
L’homme a aussi besoin d’être requis. Par un travail, un enfant, un projet, un voisin, une œuvre ; quelque chose qui demande sa présence et dans quoi il reconnaît son geste. Réparer une putain de chaise peut déjà faire plus pour ce rapport au monde que dix discours sur l’inclusion.
Avec un ami anarchiste, nous avons rencontré une petite version du problème en aidant des copains. À force de répondre à chaque besoin, nous avions commencé à devenir indispensables. Refuser de payer le tabac, laisser un ordinateur pour les démarches : nous avons cherché ce qui rendait une capacité au lieu d’entretenir notre rôle de fournisseurs officiels de poissons.
Plus tard, comme AESH, la différence sautait aux yeux. Faire l’exercice à la place d’un enfant pouvait donner une jolie feuille. L’enfant, lui, n’avait rien appris. Mon travail prenait son sens quand il pouvait faire quelque chose qu’il ne savait pas faire avant.
C’est ce que notre mot Aidisme cherche à saisir : l’aide qui devient un pouvoir et s’installe dans la dépendance qu’elle devait réduire. Une aide durable peut aussi rendre une autonomie durable, notamment lorsqu’un handicap la nécessite. Le critère est la capacité de la personne à mener sa vie, pas la disparition magique de son besoin d’appui.

Le contributeur devient payeur. La personne aidée devient bénéficiaire. Le voisin devient spectateur. L’enjeu est de leur rendre autre chose qu’un rôle dans le dispositif.
06 · Habiter ce qu’on transmet
Une culture ne se reconstruit pas avec un formulaire
Le travail ne fabrique pas seulement des objets et des budgets. Il entretient un monde : des métiers, des lieux, une langue, des habitudes de confiance. Quelqu’un transmet un geste. Quelqu’un tient une promesse. Un professeur apprend à lire assez bien pour qu’un autre puisse un jour lui répondre.
Une culture vivante nous équipe. Elle donne des mots pour comprendre, des exemples pour se situer, des œuvres qui agrandissent ce qu’on peut imaginer. C’est la toile de fond qui permet de reconnaître ce qu’on fait ensemble. Quand la transmission s’abîme, ce sont aussi nos moyens de comprendre notre propre société qui s’amenuisent.
Sur l’école, il existe des alertes autrement plus précises que « les jeunes sont débiles ». La note de l’OCDE sur PISA 2022 en France constate une baisse par rapport à 2018 en mathématiques et en compréhension de l’écrit. Ce repère daté mesure des compétences, pas la valeur des enfants ni une cause politique unique.
Ce qui m’angoisse, c’est ce qu’on fait de cette difficulté. Si comprendre un texte, suivre un raisonnement ou manier des nombres devient plus difficile, comment demander des comptes à ceux qui maîtrisent les dossiers et le vocabulaire ? On dépend davantage de l’interprétation d’un autre. Une école qui abandonne les outils du jugement prépare des adultes qu’on pourra promener.
C’est pour cela que la culture doit encore faire pousser quelque chose. Un élève n’est pas libéré parce qu’on a renoncé à lui transmettre. L’espace laissé vide sera occupé par les premiers récits qui savent lui parler. Le clan, le gourou, le parti, le fil de recommandations : les candidats ne manquent pas.
J’ai envie qu’on puisse aimer ce qu’on a reçu, le travailler et le transmettre sans passer immédiatement au tribunal de la culpabilité. Un héritage ne réclame ni l’adoration ni l’autoflagellation. Il demande des gens capables d’en faire quelque chose. L’écraser sous des slogans nous sépare aussi de nos propres ressources.
Et une tradition devient elle-même aliénante lorsqu’elle termine nos phrases à notre place. C’est le raccord avec l’individualisme : recevoir assez pour devenir quelqu’un, puis pouvoir répondre de sa propre voix. On n’émancipe pas une personne en lui retirant tous ses appuis, ni en la clouant à son origine.
À l’échelle collective, la rupture touche l’avenir. Pourquoi construire si l’on ne voit plus ce qui mérite de durer ? Pourquoi transmettre si tout ce qu’on transmet est présenté comme suspect ou sans valeur ? Notre Déshorizon nomme cet avenir auquel on n’arrive plus à se relier.
Les trajectoires démographiques demandent leur propre enquête ; une courbe des naissances ne lit pas les intentions d’un peuple. Ce que je pose ici est une question de transmission : une société peut continuer à fonctionner tout en donnant de moins en moins envie de prendre part à sa suite. C’est l’une des questions que prolonge notre texte sur les civilisations.
07 · Quand nos mots nous répondent
La pensée en paquet de lessive
Il reste une dépossession plus intime : celle du jugement.
Solidarité. Progrès. République. Peuple. Liberté. On aligne les mots sur l’emballage et le produit politique paraît prêt. Après, personne n’a encore expliqué comment le machin fonctionne. Mais il sent bon les valeurs.
Dans Le réflexe culturel, nous regardons ce moment où un mot déclenche un récit déjà appris. On reconnaît le camp avant d’examiner la proposition. « Facho » peut fermer la discussion aussi vite que « gauchiste ». Je connais très bien le deuxième bouton. Il ne faut pas confondre la satisfaction d’avoir appuyé dessus avec une réponse.
Ce n’est pas une obligation de devenir tiède. Je peux trouver une proposition débile et expliquer pourquoi. Je peux être en colère contre une partie de la gauche, et tenir assez à mon jugement pour ne pas lui laisser choisir toutes mes réactions en sens inverse.
Chez Orwell, les tournures politiques toutes faites ne sont pas seulement un défaut de style : elles facilitent une pensée qui cesse de regarder ce qu’elle dit. Le travail sur la langue peut aussi rendre de la précision au jugement.
Voilà pourquoi le dictionnaire, les articles et nos BD de marketing politique appartiennent au même chantier. Déplier un mot, montrer une ficelle, remettre une scène derrière une grande formule. Le rire peut faire apparaître ce que l’emballage avait caché.
L’aliénation, à cet endroit, c’est une parole qui sort de ma bouche et dont je ne travaille plus le sens. Je crois m’exprimer ; le récit se reproduit à travers moi. On peut hurler très fort et laisser quelqu’un d’autre tenir le texte.
08 · Rendre la main
Je veux participer à autre chose qu’à mon prélèvement
Ce parcours dépasse donc l’aide. Il suit une même coupure : entre notre activité et ce qu’elle produit ; entre notre contribution et la décision ; entre la culture reçue et la possibilité de la travailler ; entre les mots qu’on utilise et le jugement qu’on exerce.
On ne résout pas tout cela avec un chèque un peu plus gros, une institution rebaptisée ou un discours sur l’émancipation. Il faut des prises réelles : des responsabilités identifiables, des décisions contestables, des savoirs qui circulent et des initiatives qui ne demandent pas la bénédiction de douze étages.
C’est une des raisons pour lesquelles je reviens au libéralisme. La liberté de créer, d’échanger, de s’associer, de quitter une organisation ou de lui opposer une autre solution donne des moyens de ne pas rester captif. Elle doit aussi pouvoir affronter les monopoles et les pouvoirs privés qui rendent la sortie fictive. Remplacer le guichet par un conseil d’administration inaccessible ne suffit pas à rendre quelqu’un souverain.
Mon vieux fond anarchiste retrouve là une exigence : que ceux qui coopèrent conservent une capacité politique. Qu’on puisse prendre part, apprendre, proposer, corriger. Et répondre des pouvoirs qu’on exerce sur les autres.
Je ne veux pas passer ma vie à financer un système qu’on n’a jamais le droit de remettre en question. Je ne veux pas davantage recevoir une protection qui me garde petit, une culture qu’il serait interdit de discuter ou des slogans qui pensent à ma place.
Je veux pouvoir reconnaître quelque chose de moi dans le monde auquel je contribue. Un travail dont je comprends l’utilité. Une aide qui remet debout. Un héritage qu’on peut transmettre sans cesser de penser. Une institution qui accepte qu’on lui rappelle à quoi elle sert.
Nous avons fabriqué des outils pour agrandir notre puissance d’agir. Je n’ai aucune envie de finir accessoire de leur fonctionnement.
Textes, faits et points d’appui
Les rapprochements entre ces auteurs et notre situation sont ceux de cet essai. Les liens vers le blog prolongent le raisonnement ; les références ci-dessous permettent de contrôler ses appuis.
- Aliénation. Karl Marx, Manuscrits de 1844, « Estranged Labour ». Produit devenu puissance étrangère, activité extérieure au travailleur et rapports humains transformés. Notre extension aux institutions et à la contribution ne prétend pas résumer toute la théorie de Marx.
- Connaissances dispersées. F. A. Hayek, The Use of Knowledge in Society (1945), notamment III–VI. Coordination économique, savoirs de situation et prix. L’application aux procédures administratives est notre rapprochement.
- Capacité et mutualité. P.-J. Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières (1865), notamment les développements sur la mutualité et l’association.
- Dépense et travail. Frédéric Bastiat, L’État (1848), passage de la « grande fiction ». Formule polémique reformulée dans l’article.
- Contribution et contrôle. Déclaration de 1789, article 14. Le texte prévoit l’exercice direct ou par les représentants ; notre critique porte sur l’effectivité de cette prise.
- Le climatiseur refusé. La Dépêche du Midi, 26 juin 2026, d’après Actu Paris. Le motif d’inéquité est rapporté par le fils ; la réponse attribuée à l’AP-HP invoque la sécurité électrique. L’article conserve cette distinction.
- Transmission scolaire. OCDE, PISA 2022, note France publiée en 2023, tendances 2018–2022. C’est un repère historique sur des compétences mesurées, pas un bilan exhaustif de l’école en 2026.
- Langue et jugement. George Orwell, Politics and the English Language (1946).
- Organisation du soin. Site de Louis Fouché, présentation de la conférence de Gatineau du 16 août 2024, partie sur le système de santé industrialisé. La présentation a été lue ; elle étaye l’attribution de cette critique à Fouché. Nous n’en tirons aucune citation verbatim de la conférence, ni de démonstration d’un effondrement intentionnel. Les scènes du tableur et des validations sont nos illustrations du mécanisme.
Les souvenirs du chômage, de l’entraide avec un ami et du travail d’AESH viennent du récit de Stéphane. Ils donnent des scènes et des questions ; ils ne constituent pas une mesure de l’effet de l’aide sociale dans son ensemble.