Un jour de pluie

Version actuelle du poème

Un jour de pluie

Un jour de pluie,

où la brume s’invite,

la lumière devient opaque.

Je n’ai plus la force
d’être vertical.

Le bitume devient une idée.

Je m’y couche.

L’eau connaît la pente.

Mes veines aussi.

Elles cherchent les caniveaux
comme des ruisseaux fatigués.

Peut-on se noyer sous la pluie
quand elle devient
la goutte de trop ?

L’orage gronde
pour tout le monde.

Des parapluies claquent.

Des pas pressés
découpent les flaques.

Ça râle sous les toiles noires.

Et puis,

quelque part,

un enfant rit.

Il saute dans une flaque
comme on saute dans le monde.

L’accalmie n’est pas venue du ciel.

Elle avait une voix d’enfant.

Je garde les yeux fermés.

Encore.

Mais mon œil,

ce traître,

remonte à la surface.


Carnet de construction

L’étincelle

Ce poème est né d’un agacement.

J’avais lu un texte très sombre sur Reddit, autour de l’addiction, de l’abandon, de la mort, de la souffrance qui colle à la peau.

Et mon premier réflexe, comme souvent, n’était pas très noble.

J’avais envie de répondre sèchement.

De me moquer.

De dire que le texte ne fonctionnait pas.

Puis, comme souvent aussi, quelque chose a bougé.

Au départ, je pensais reprendre un peu son texte ligne par ligne, mais à ma façon. Répondre à chaque image, à chaque lourdeur, à chaque effet dramatique.

Mais très vite, ça ne m’intéressait plus.

Répondre ligne par ligne, c’était encore rester enfermé dans son poème.

Alors j’ai déplacé le cadre.

Je me suis demandé :

Qu’est-ce que j’aurais fait avec cette matière ?

Pas pour corriger l’auteur.

Pas pour faire mieux à sa place.

Mais pour transformer l’agacement en image.

C’est souvent comme ça que naissent mes poèmes-réponses.

Je pars d’un truc qui m’énerve, qui me fatigue ou qui me donne envie de râler, puis j’essaie de transformer cette énergie en quelque chose qui puisse être reçu autrement.

Sinon, on participe juste au bruit.

Et le bruit est déjà très doué pour faire du bruit tout seul.


Le déplacement

Le texte de départ parlait beaucoup d’un cas individuel.

Un jeune mal aimé.

Une addiction.

Une chute.

Une mort qui attend.

Moi, j’ai eu envie de déplacer le cadre.

Pas de dire :

Tu n’as pas le droit de souffrir.

Mais plutôt :

Tout le monde prend la pluie.

Ce n’est pas une façon de minimiser.

C’est une façon d’élargir.

La pluie devient une image commune.

Tout le monde la prend.

Certains râlent.

Certains courent.

Certains ouvrent un parapluie.

Certains dansent dans les flaques.

Certains s’allongent et ne veulent plus bouger.

La pluie est la même.

Le rapport à la pluie change.

C’est là que le poème a commencé à trouver sa vraie direction.

Il ne s’agissait plus de parler seulement d’addiction ou de mort.

Il s’agissait de parler du rapport aux choses.

De cette manière qu’on a parfois de se laisser submerger par quelques gouttes, jusqu’à croire qu’elles sont devenues l’océan.


Les premières images

La première version était encore très brute.

Elle ressemblait à quelque chose comme :

C’est l’histoire de tous les jours
Une habitude qui mène au brouillard
Chercher l’éclaircie
Devient aveuglant
Seulement la brume s’épaissit

Il y avait déjà le brouillard.

Il y avait déjà cette idée que la lumière, parfois, n’éclaire plus.

Dans le brouillard, un phare ou une lumière trop directe peut devenir aveuglant.

Ce n’est pas une lumière salvatrice.

C’est une lumière qui arrive trop vite.

Trop frontalement.

Une lumière qui, au lieu de guider, se diffuse partout et rend le monde encore plus opaque.

C’est devenu :

la lumière devient opaque.

Cette phrase est restée.

Même si elle est étrange.

Peut-être justement parce qu’elle est étrange.

Une lumière ne devrait pas être opaque.

Mais dans certains brouillards, elle peut le devenir.

Et dans certaines têtes aussi.


La brume

On a hésité autour de plusieurs formulations.

Au début, il y avait :

où la brume s’enlise

L’image était intéressante, mais elle tirait vers quelque chose de lourd.

Puis est venue :

où la brume s’invite

C’est plus simple.

Plus discret.

La brume n’envahit pas encore tout.

Elle entre.

Elle s’installe.

Elle n’est pas forcément dramatique dès le départ.

Elle est là.

Et c’est souvent comme ça que commencent certaines fatigues intérieures.

Elles ne défoncent pas toujours la porte.

Parfois, elles s’invitent.


Le bitume

Ensuite est arrivée l’image du corps au sol.

Pas un corps héroïque.

Pas une grande scène tragique.

Juste quelqu’un qui n’a plus la force de rester debout.

On a essayé plusieurs choses :

Je m’allonge sur le bitume
pour sentir mes veines ruisseler vers les égouts.

Puis :

Je m’allonge sur le bitume.
Mes veines ruissellent vers les égouts.

C’était fort, mais encore trop appuyé.

Trop frontal.

Il fallait sentir l’abandon sans trop l’expliquer.

Alors une autre idée est arrivée :

Je n’ai plus la force
d’être vertical.

Je l’aime bien.

Parce qu’elle dit beaucoup avec peu.

Être debout devient déjà un effort.

Être vertical, c’est tenir.

C’est rester dans le monde.

C’est ne pas suivre la pente.

Puis est venue cette phrase :

Le bitume devient une idée.

Le bitume n’est plus seulement le sol.

Il devient une possibilité.

Une tentation.

Une réponse absurde, mais compréhensible quand on est épuisé.

Et ensuite :

Je m’y couche.

Simplement.

Pas besoin de plus.


La pente

L’image de l’eau qui ruisselle vers les caniveaux me poursuivait.

Quand il pleut fort, dans la rue, l’eau trouve toujours la pente.

Elle suit les bords.

Elle file vers les caniveaux.

Et je voulais lier ça au corps.

Aux veines.

À cette sensation de dérive intérieure.

D’où :

L’eau connaît la pente.
Mes veines aussi.

Ce vers raconte presque tout.

L’eau descend.

Les pensées aussi.

Le corps suit.

Il ne décide même plus vraiment.

Il se laisse aller vers le bas.

Puis :

Elles cherchent les caniveaux
comme des ruisseaux fatigués.

On n’est pas encore dans l’égout.

On n’est pas encore dans le déchet.

On reste dans une image fatiguée, mais encore douce.

Des ruisseaux fatigués.

C’est plus juste que de forcer directement vers les égouts.


La goutte de trop

Il y avait une image que je voulais garder :

se noyer dans une goutte

Au départ, elle venait d’une idée assez simple.

Parfois, ce ne sont pas les grandes tragédies qui nous écrasent.

Ce sont les petites choses qui s’accumulent.

Une remarque.

Une fatigue.

Un échec.

Une habitude.

Un message non reçu.

Une honte.

Une goutte.

Puis une autre.

Puis une autre encore.

Et à force, on a l’impression de se noyer.

On a essayé plusieurs versions :

Pourquoi rester noyé
sous quelques gouttes ?

Peut-on se noyer dans une goutte
lorsqu’elle imite l’océan ?

Peut-on se noyer dans une goutte
quand elle devient
la goutte de trop ?

Finalement, la version actuelle est :

Peut-on se noyer sous la pluie
quand elle devient
la goutte de trop ?

Elle garde l’expression populaire.

Elle garde aussi l’accumulation.

La pluie n’est pas le problème en soi.

C’est le moment où tout devient “la goutte de trop”.


La rue continue

À partir de là, il fallait sortir du drame intérieur.

Sinon le poème restait au sol avec lui.

Il fallait que le monde continue autour.

Pas pour l’ignorer méchamment.

Juste parce que la vie continue.

La rue continue.

Les gens passent.

Certains sont pressés.

Certains râlent.

Certains s’abritent.

On a donc commencé à faire entrer les sons.

Des parapluies claquent.

J’aime ce vers parce qu’il est très simple.

Il ne dit pas :

certains ont des outils pour traverser la pluie.

Il montre juste des parapluies qui claquent.

On entend la rue.

Puis :

Des pas pressés
découpent les flaques.

On sent le mouvement.

Des gens veulent passer.

Ils ont une destination.

Ils ne sont pas en train de philosopher sur la pluie.

Ils avancent.

Puis :

Ça râle sous les toiles noires.

Le vers a quelque chose d’un peu drôle.

Les toiles noires, ce sont les parapluies.

Et sous ces petits toits portables, ça râle.

L’orage gronde, les gens râlent.

Tout le monde prend la pluie, mais chacun la prend à sa manière.


L’orage

On voulait garder cette idée :

L’orage gronde
pour tout le monde.

C’est un vers important.

Il remet tout à égalité.

Pas pour dire que toutes les souffrances se valent.

Mais pour dire que personne n’échappe complètement à la météo.

L’orage gronde.

Pour lui.

Pour les passants.

Pour les enfants.

Pour ceux qui courent.

Pour ceux qui râlent.

Pour ceux qui dansent.

Pour ceux qui s’allongent.

La pluie devient un cadre commun.

Et c’est dans ce cadre que se joue la différence de regard.


L’enfant

Pendant un moment, il manquait encore quelque chose.

Le poème était cohérent, mais froid.

Il y avait de la pluie.

Du bitume.

Des caniveaux.

Des parapluies.

Des pas.

Mais il n’y avait pas encore de vraie accalmie.

Puis l’enfant est arrivé.

Pas comme un symbole.

Comme une scène.

Un enfant qui rit.

Un enfant qui saute dans une flaque.

Une petite vie qui ne sait pas qu’elle est en train de sauver la scène.

On avait même imaginé une phrase plus drôle, plus ChamyChamo :

Maman, regarde,
le monsieur nage par terre.

Elle me plaît encore.

Elle est drôle.

Elle déplace le regard.

Là où l’adulte voit peut-être un homme effondré, l’enfant voit quelqu’un qui joue.

Mais dans la version actuelle, on a gardé quelque chose de plus sobre :

Et puis,
quelque part,
un enfant rit.

Puis :

Il saute dans une flaque
comme on saute dans le monde.

C’est peut-être le cœur lumineux du poème.

Le monde ne lui fait pas moins peur.

Il pleut toujours.

Mais lui saute.

Et ce saut-là fait entrer autre chose.


L’accalmie

Au début, l’accalmie était météorologique.

On imaginait un moment où l’orage se calme, où le ciel se dégage, où la lumière revient.

Mais petit à petit, quelque chose s’est déplacé.

L’accalmie n’était peut-être pas dans le ciel.

Elle était dans l’enfant.

D’où :

L’accalmie n’est pas venue du ciel.
Elle avait une voix d’enfant.

Je trouve que c’est une des lignes les plus importantes du poème.

Parce qu’elle évite le cliché de l’éclaircie.

Le ciel ne s’ouvre pas forcément.

La pluie peut continuer.

Mais quelque chose a changé.

Une voix.

Un rire.

Une présence.

La vie n’arrive pas toujours sous forme de grande révélation.

Parfois, elle arrive sous forme d’un enfant qui éclabousse une flaque.


Les fins essayées

On a longtemps hésité sur la fin.

Une première idée était :

Il ouvre un œil.

C’était simple.

Peut-être trop simple.

Puis :

Et malgré moi,
j’écoute.

Je n’aimais pas trop.

C’était trop froid.

Trop abstrait.

Il fallait rester dans la sensation du corps.

Puis est arrivée l’idée :

mon œil, ce traître

Cette formule a tout changé.

Parce qu’il n’y a pas encore de guérison.

Pas encore de décision héroïque.

Il ne se relève pas.

Il ne choisit pas encore la vie en grand.

Mais une partie de lui trahit son abandon.

Un œil veut voir.

Un œil reste curieux.

Un œil refuse de se noyer complètement.

La fin actuelle est :

Mais mon œil,
ce traître,
remonte à la surface.

Je crois que c’est juste.

Parce que ça reprend l’image de la noyade, sans dire qu’il est sauvé.

C’est minuscule.

Mais c’est vivant.

Et souvent, dans mes poèmes, tout se joue là.

Un battement d’aile.

Un remous.

Un rire.

Un œil qui remonte à la surface.


La mécanique du poème

En regardant le poème, on peut y retrouver la mécanique que j’utilise souvent :

Cause → Mouvement → Transformation

Ici, la cause est la pluie.

Mais aussi la brume.

La fatigue.

La goutte de trop.

Le mouvement, c’est d’abord la descente.

Le corps se couche.

L’eau suit la pente.

Les veines cherchent les caniveaux.

Puis le mouvement change.

La rue passe.

Les parapluies claquent.

Les pas découpent les flaques.

Un enfant saute.

Et la transformation arrive à la fin.

Pas une grande transformation.

Pas une renaissance spectaculaire.

Juste :

un œil remonte à la surface.

La pluie n’a pas changé.

Le monde n’a pas changé.

Mais quelque chose, dans le regard, a bougé.


Ce que le poème voulait vraiment dire

Au départ, j’avais envie de répondre à un texte que je trouvais mauvais.

Trop lourd.

Trop dramatique.

Trop enfermé dans son propre malheur.

Mais en travaillant le poème, la réponse est devenue autre chose.

Ce n’est plus :

Arrête de te plaindre.

Ce n’est pas :

Relativise.

Ce n’est pas :

Tu devrais aller mieux.

C’est plutôt :

Regarde.
Il pleut pour tout le monde.
Et pourtant, il y a encore des gens qui marchent, qui râlent, qui courent, qui dansent, qui sautent dans les flaques.

C’est une façon de déplacer le cadre.

De prendre du recul.

De ne pas nier la pluie, mais de ne pas la laisser devenir tout le paysage.

C’est peut-être ça, au fond, la petite sagesse du poème.

On n’arrête pas la météo.

Mais on peut parfois rouvrir un œil.


Les vers abandonnés

Quelques images sont restées sur le bord de la route.

Elles n’étaient pas forcément mauvaises.

Elles appartenaient peut-être simplement à un autre poème.

Le parapluie

Sortir un parapluie aide,
mais le corps reste humide.

J’aime encore cette idée.

Elle parle des outils qu’on utilise pour traverser les difficultés.

Ils aident.

Mais ils ne suppriment pas tout.

Peut-être qu’elle reviendra ailleurs.

L’étoile filante

Voir une étoile filante
ne suffit pas.
Mais en voir la fin,
oui.

Je ne sais pas encore ce que cette image veut dire.

Elle me plaît, mais elle ne rentrait plus dans ce poème.

Elle tirait vers un autre ciel.

L’enfant qui voit un jeu

Maman, regarde,
le monsieur nage par terre.

Cette image me plaît beaucoup.

Peut-être qu’elle est trop drôle pour cette version.

Mais elle contient quelque chose de très important : le regard de l’enfant transforme le drame en jeu.

Elle reviendra peut-être.

Le brouillard dans les veines

La brume afflue dans les veines.

Cette piste venait de l’idée d’inhaler son propre brouillard, jusqu’à ce qu’il fasse partie de soi.

Elle était forte, mais elle ramenait trop directement à l’addiction.

Le poème avait besoin de devenir plus large.

Les égouts

L’image des caniveaux est restée.

Celle des égouts a presque disparu.

Parce que les égouts tiraient trop vite vers le sale, le déchet, le bas-fond.

Les caniveaux suffisent.

Ils gardent la pente sans forcer la symbolique.


Pourquoi garder les brouillons ?

J’aime de plus en plus montrer ce genre de chemin.

Sur internet, on voit surtout des textes finis.

Propres.

Lisses.

Comme s’ils étaient arrivés d’un seul coup.

Mais un poème naît rarement comme ça.

Il passe par des images ratées.

Des vers trop explicites.

Des mots trop beaux.

Des directions abandonnées.

Des bouts de phrases qui ne veulent pas encore dire grand-chose.

Puis, parfois, un vers arrive.

Et il éclaire le reste.

Ici, pour moi, plusieurs vers ont joué ce rôle :

la lumière devient opaque

Le bitume devient une idée.

L’eau connaît la pente.
Mes veines aussi.

L’accalmie n’est pas venue du ciel.
Elle avait une voix d’enfant.

mon œil, ce traître,
remonte à la surface.

Ces vers ne sont pas arrivés parfaitement formés.

Ils sont sortis d’un brouillard.

Et c’est peut-être normal pour un poème de pluie.


Petite note d’atelier

Ce poème m’a rappelé quelque chose que je retrouve souvent dans mon écriture.

Je ne cherche pas forcément à donner une solution.

Je cherche plutôt une image qui déplace le regard.

Une scène vaut mieux qu’une morale.

Dire :

Il faut continuer à vivre.

peut sonner lourd, voire faux.

Montrer un enfant qui saute dans une flaque, pendant qu’un homme au sol rouvre malgré lui un œil, raconte peut-être la même chose avec plus de douceur.

C’est là que la poésie m’intéresse.

Quand elle ne dit pas :

Voilà ce qu’il faut penser.

Mais quand elle ouvre une scène dans laquelle quelque chose peut recommencer à vivre.

Tu m’envoies ta matière.
Je la lis attentivement.

Si je peux t’aider, je te propose un cadre et un tarif adaptés.
Rien n’est engagé avant ton accord.

Même trois lignes suffisent. Ce que tu écris parle déjà pour toi.
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ✅ OUI
Obligatoire : ❌ NON