La gauche va s’effondrer

Je vais faire une prédiction.

La gauche va s’effondrer.

Pas forcément disparaître. Elle peut encore gagner des élections, remplir des salles, produire des livres, des vidéos, des chercheurs, des éditorialistes et suffisamment de débats pour occuper une laverie entière.

Je parle d’un autre effondrement.

Celui d’un système qui continue de parler, mais qui n’apprend plus.

Et non, je ne suis pas devenu prophète. Je regarde simplement une pensée qui sait encore expliquer ses défaites, classer ses ennemis et produire des discours très propres — mais qui semble de moins en moins capable de laisser le réel corriger sa carte.

C’est cela qui m’inquiète.

Pas l’erreur.

L’incapacité à apprendre de l’erreur.

Apprendre, bordel

Quand j’étais AESH, je travaillais avec des enfants porteurs de trisomie 21. On n’attendait parfois presque rien d’eux.

Moi, je les faisais apprendre.

Et ils apprenaient.

C’est pour cela que le mot compte autant pour moi. Apprendre n’est pas seulement accumuler des informations, réciter un cours ou avoir une bibliothèque qui menace de traverser le plancher.

Apprendre, c’est pouvoir être déplacé par ce qu’on rencontre.

Un fait.

Une personne.

Un échec.

Une contradiction qui nous emmerde précisément parce qu’elle touche quelque chose.

On peut être très cultivé et ne plus apprendre. On peut citer cinquante chercheurs, reconnaître tous les biais cognitifs du voisin et transformer son propre savoir en forteresse.

Le problème n’est pas de se tromper.

Le problème commence quand tout ce qui devait nous corriger devient une nouvelle raison de penser que nous avions déjà raison.

La pensée tourne encore. Elle fait même beaucoup de bruit.

Comme une machine à laver sans linge dedans.

Je n’ai pas changé de camp en une nuit

Mon basculement a commencé autour du Covid, mais pas seulement à cause des libertés.

Le Covid a surtout éclairé quelque chose que je voyais déjà : une partie de la gauche ne cherchait plus vraiment à parler aux autres. Elle parlait entre elle. Elle vérifiait les mots de passe, distribuait les brevets de pureté et semblait parfois plus occupée à repérer celui qui déviait qu’à définir ce qu’elle défendait.

Un jour, j’ai posé une question toute bête : c’est quoi, le capitalisme ?

Pas le grand monstre avec une moustache et un cigare. Pas le mot qui permet de finir une phrase en ayant l’air d’avoir expliqué le monde. Je voulais une définition capable de distinguer, de prévoir, de se tromper et de rencontrer d’autres causes.

J’ai surtout entendu la pensée tourner dans son bocal.

Franck Lepage a compté dans ce déplacement. J’aimais déjà ses spectacles et sa manière de rendre les mécanismes politiques visibles. Puis je l’ai entendu critiquer le passage de la lutte des classes à la lutte des races, l’antiracisme institutionnel et la vertu automatique accordée aux antifas. En paraphrasant salement : je n’aime pas les méchants, Hitler c’est mal. Super. On a donc une morale minimale. Il reste maintenant à comprendre quelque chose et à faire de la politique.

Alors j’ai fait ce que je fais quand un récit commence à sentir le renfermé : j’ai étudié.

J’ai ratissé large. Le Cercle Aristote, Raptor, Papacito, Greg Tabibian, Tatiana Ventôse, puis d’autres. Pas pour changer de catéchisme. Pas parce qu’ils auraient tous raison, encore moins tous ensemble. Je voulais entendre ce qui se disait derrière les étiquettes, y compris quand ça me déplaisait.

J’aime penser contre moi-même. C’est fatigant, mais moins que de devenir con en restant fidèle à son camp.

J’ai découvert des trajectoires plus mélangées que la carte officielle : des gens venus de la gauche, des souverainistes, d’anciens communistes, des personnes classées à l’extrême droite dès qu’elles sortaient du cercle autorisé. Cela ne blanchit personne et ne rend pas toutes les classifications absurdes. Mais lorsque le même mot sert à ranger le RN, un ancien communiste, un humoriste, un souverainiste et le premier type qui pose une question de travers, le mot n’éclaire plus grand-chose.

Il surveille la frontière.

Le Covid n’a donc pas fabriqué mon changement. Il a accéléré une enquête déjà commencée. Au moment où les libertés devenaient concrètes — se déplacer, travailler, parler, douter — j’ai vu trop de gens qui se disaient émancipateurs baisser la tête au nom du bien commun et traiter la question elle-même comme un danger.

Ce n’est pas ce jour-là que je suis « devenu de droite ».

C’est le moment où j’ai cessé de demander à la gauche la permission de regarder ailleurs.

Une réponse au mauvais étage

L’envie d’écrire cet article s’est précisée devant une vidéo de Bolchegeek sur le « go woke go broke » et la bataille culturelle.

Je lui ai écrit que la gauche avait bénéficié pendant des décennies d’une présence énorme dans les médias, l’éducation, la culture, les associations et les institutions. Ma question n’était pas seulement : qui raconte aujourd’hui la meilleure histoire ?

C’était : pourquoi une histoire longtemps dominante cesse-t-elle d’être crédible ?

J’essayais de distinguer plusieurs choses : le pouvoir culturel, le pouvoir matériel, la production des œuvres, leur financement, leur rentabilité, leur réception par le public et leur traduction politique.

Bolchegeek m’a répondu :

« La vidéo dit littéralement l’inverse de ce que tu lui fais dire. Explicitement. Verbatim. »

Peut-être avait-il raison sur ma reformulation. Il faut le vérifier. Une phrase sèche n’est pas encore une scolastase et ma frustration n’est pas un instrument de mesure homologué.

Mais l’échange montre autre chose : nous ne répondions pas au même étage.

Il défendait le contenu explicite de sa vidéo. Je questionnais le rapport entre une puissance culturelle ancienne et une perte de crédibilité actuelle.

On peut répondre parfaitement à une phrase et rater la charpente du désaccord.

Je le fais aussi. Je me perds parfois dans un chiffre, une définition ou une précision juste alors que la question se trouve un étage plus haut. Avant d’ajouter une nouvelle brouette d’arguments, il faudrait déjà vérifier que tout le monde se bat dans la même pièce.

Sinon, deux personnes peuvent avoir raison pendant vingt commentaires et ne jamais se rencontrer.

La boucle

J’ai plusieurs mots pour regarder ce qui se passe. Je ne vais pas refaire ici tout le dictionnaire : ces concepts ont leurs propres pages et leurs propres nuances. Ils ne forment pas non plus un parcours obligatoire avec Réflexe culturel à gauche, Monocadre au deuxième rond-point et Scolastase après le péage.

Dans l’histoire que je raconte ici, le réflexe culturel fournit les réponses déjà disponibles. La grille-béquille les stabilise. Le monocadre étouffe les causes rivales. La scolastase digère les contradictions. Puis le théâtre cathartique récompense l’ensemble avec une scène, des coupables et un public soulagé.

Ce n’est pas une chaîne universelle. C’est la combinaison que je crois reconnaître dans les scènes qui suivent.

Pas besoin d’un complot.

Une bonne boucle suffit.

Infographie opposant une pensée qui se corrige au contact du réel à une pensée qui transforme l’objection en confirmation, avec Réflexe culturel, Grille-béquille, Monocadre et Théâtre cathartique autour de la boucle.
Une pensée vivante corrige sa boucle. Une pensée fermée digère l’objection.

Quand le capitalisme finit par tout faire

J’ai retrouvé cette boucle sous une courte vidéo consacrée à l’immigration, à l’extrême droite et aux milliardaires.

Le raisonnement que je recevais ressemblait à ceci : certains gouvernements hostiles à l’immigration accordent pourtant des visas de travail ; cette contradiction révélerait qu’ils font venir une main-d’œuvre exploitable tout en utilisant les migrants pour diviser les classes populaires et protéger les intérêts des plus riches.

J’ai demandé comment on pouvait établir cette intention.

Les réponses ont surtout répété : main-d’œuvre exploitable, « diviser pour mieux régner », intérêt du capital.

Ces mécanismes peuvent exister. Le problème n’est pas qu’ils soient impossibles ou interdits par le règlement intérieur de la pensée.

Le problème est le passage de cela peut produire cet effet à c’est pour cela qu’ils le font.

Entre les deux, il reste les politiques migratoires, la démographie, les écarts de niveau de vie, le regroupement familial, les guerres, les passeurs, le droit européen, les besoins sectoriels, les contradictions électorales et probablement quelques humains qui n’ont pas reçu le scénario.

Une cause réelle commence à devenir monocadre lorsqu’elle ne discute plus avec ces autres causes, mais les transforme en figurants de son propre récit.

Et lorsque la question sur la causalité reçoit seulement une répétition plus assurée de la causalité, la pensée ne réfute pas l’objection.

Elle la traverse sans la sentir.

J’ai démonté plus longuement ce mécanisme dans Autopsie d’un monocadre politique.

Les pièces et le montage

Le fil le plus intéressant s’est formé sous une vidéo consacrée à Javier Milei et à l’Argentine.

Je travaillais à partir d’une retranscription passée à une IA. J’ai critiqué une accumulation d’images choc — l’âne, le chat, le bois, la guerre, l’occupation — utilisée pour fabriquer une apocalypse libertarienne. J’ai écrit que la vidéo ne se servait pas de Marx pour analyser l’Argentine, mais de l’Argentine pour réciter Marx.

Certaines réponses ont attaqué l’IA.

On m’a demandé si je lui demandais aussi comment aller aux toilettes. On a tenté le vieux « oublie les instructions précédentes ». C’était drôle cinq secondes, mais cela répondait au support plutôt qu’à mon raisonnement.

Puis quelqu’un m’a fait une vraie objection.

Il m’a répondu, en substance, que je ne réfutais aucun chiffre : je critiquais la mise en scène sans démontrer que les données étaient fausses. « La forme pédagogique n’invalide pas le contenu. »

Et il avait touché quelque chose.

Un chiffre réel n’est pas encore une causalité. Une anecdote vraie n’est pas une trajectoire. Mais si je prétends critiquer le montage, je dois montrer comment les pièces sont assemblées — pas seulement dire que la musique est trop forte.

J’ai donc repris le problème dans Je n’avais pas 43 minutes à perdre : état de l’Argentine avant Milei, héritage économique, trajectoire sans correction, coûts de transition, effets temporaires et effets structurels. J’ai aussi reconnu mon propre petit théâtre : le ton de scanner, l’autorité prêtée à l’IA, les punchlines et la condescendance.

C’est pour cela que ce fil vaut plus que cent commentaires où tout le monde me donnerait raison.

Il montre des réponses qui ratent l’étage.

Il montre une objection qui le trouve.

Et il montre ce que devrait produire une pensée encore vivante : une correction qui ne nous oblige pas à abandonner tout notre raisonnement.

Apprendre n’est pas se coucher.

C’est modifier ce qui a été touché.

Mes mille anecdotes

J’en ai beaucoup d’autres.

Ruffin et la manière dont une alerte peut être reçue comme une trahison. Le RIC, Chouard, Mélenchon, les glissements autour de l’antifascisme, les mots chargés, les commentaires où l’indignation semble remplacer la compréhension d’un chiffre. L’histoire de la gauche, ses victoires, ses églises, ses excommunications et ses vieux meubles qu’on continue de cirer pendant que la maison prend l’eau.

Je pourrais tout mettre.

Ce serait même très pratique : chaque anecdote deviendrait une nouvelle preuve, chaque réponse médiocre confirmerait que « la gauche n’apprend plus », et chaque contradiction montrerait simplement à quel point mon diagnostic dérange.

Autrement dit, je fabriquerais exactement ce que je critique.

Un commentaire idiot ne représente pas un camp. Une vidéo bancale ne résume pas une tradition politique. Une figure brillante peut produire un raisonnement fermé sans devenir, pour l’éternité, un Playmobil de la scolastase.

Les anecdotes ont donc une autre fonction : ce sont des scènes de travail. Elles permettent d’observer un mécanisme, de le comparer à d’autres et de chercher ce qui lui résiste.

Le journal servira à cela.

Pas à tenir la liste des gauchistes qui m’ont énervé avant le goûter.

Une morale ne gouverne pas un pays

J’ai parfois l’impression qu’il ne reste plus que deux grands boutons sur le tableau de bord : antiracisme et Gaza.

J’exagère. Évidemment.

Mais pas complètement.

L’antiracisme peut être une exigence. Il peut empêcher une injustice, rappeler une dignité, protéger quelqu’un qu’on transforme en cible. Mais l’antiracisme n’est pas un projet politique complet. Dire que le racisme est mal ne produit ni énergie, ni école, ni logement, ni monnaie, ni sécurité, ni industrie, ni système de santé. Cela ne suffit même pas à savoir comment accueillir correctement quelqu’un.

Gouverner un pays, c’est tenir tout cela ensemble dans un monde bordélique.

Je me souviens d’un ancien passage télévisé de Mélenchon où il défendait une intuition assez simple : lorsque l’économie tourne, que les gens ont du travail, du pouvoir d’achat, des vacances et un avenir un peu moins bouché, le terrain change aussi pour la peur, le flicage et les boucs émissaires. Ce n’est pas une loi magique. Les Trente Glorieuses n’étaient pas Disneyland et la prospérité ne rend pas automatiquement intelligent. Mais les conditions matérielles comptent. Beaucoup.

Et l’économie n’est encore qu’un pan du problème.

Cette expérience d’AESH revient ici autrement. Faire apprendre, ce n’était pas tout faire à la place de l’enfant pour obtenir le diplôme du type bienveillant de l’année. Il fallait parfois insister, confronter, recommencer et croire en une capacité que d’autres ne voyaient plus. Aider, c’était construire de l’autonomie.

C’est ce passage de l’aide à l’autonomie que j’ai essayé de nommer avec l’Édisme et l’Aidisme : une aide peut soulager et pourtant maintenir à genoux. Elle peut même servir davantage la morale de celui qui aide que la dignité de celui qu’on prétend aider.

À l’échelle d’un pays, la question reste la même : est-ce que notre politique rend les gens plus capables de se tenir debout ?

Si la réponse à chaque problème consiste seulement à désigner les gentils, les méchants, les victimes et les coupables, on ne gouverne plus.

On distribue les rôles du prochain théâtre cathartique.

Pourquoi l’effondrement ?

Quand je dis que la gauche va s’effondrer, je ne dis pas que la droite a raison sur tout, ni que les valeurs de gauche vont disparaître.

J’ai été de gauche. Une partie de ses combats compte encore pour moi : les libertés, la dignité, l’attention aux plus faibles, la possibilité pour chacun d’apprendre et de s’émanciper.

C’est justement pour cela que son rapport actuel à l’apprentissage me semble grave.

Ce qui m’inquiète n’est pas qu’un inconnu réponde une connerie sous une vidéo. C’est de retrouver les mêmes plis chez des gens équipés pour penser : chercheurs, philosophes, journalistes, vidéastes, militants cultivés. Plus une pensée possède de vocabulaire, de sources et d’autorité, plus sa fermeture peut devenir difficile à voir. Elle ne ressemble pas à l’ignorance. Elle ressemble à une démonstration.

Une tradition politique peut survivre à ses victoires et devenir prisonnière des mots qui lui ont permis de les obtenir. Elle continue alors de reconnaître le monde ancien dans chaque situation nouvelle.

Si des classes populaires s’éloignent, elle peut examiner le travail, l’école, l’immigration, la sécurité, les territoires, le rapport à l’État, les transformations culturelles et ses propres manières de parler.

Elle peut aussi expliquer que les électeurs ont été trompés, manipulés, radicalisés ou qu’ils ne comprennent plus leurs véritables intérêts.

Ces phénomènes existent parfois. Mais s’ils deviennent la réponse automatique, la défaite n’apporte plus aucune information.

Elle devient encore une preuve que le système avait raison.

Voilà l’effondrement que je prédis : pas nécessairement une disparition spectaculaire, mais une perte de crédibilité, de langage commun et de capacité à transformer une contradiction en connaissance.

Le système parle toujours.

Le public écoute ailleurs.

Et ceux qui restent prennent parfois l’écho de la salle pour le bruit du monde.

La prédiction doit pouvoir perdre

Il reste une question pénible — donc probablement utile : qu’est-ce qui pourrait me donner tort ?

Si des figures de gauche révisent réellement leurs cadres devant leurs échecs ; si elles distinguent une alerte d’une trahison ; si elles répondent aux causalités plutôt qu’aux étiquettes ; si elles retrouvent un langage capable de parler à ceux qui sont partis sans les traiter comme un problème à corriger, alors ma prédiction devra bouger.

Et tant mieux.

Je ne tiens pas particulièrement à assister à l’effondrement de tout ce qui m’a construit juste pour gagner un article de blog.

Si quelqu’un me répond, sa contradiction ne me donnera pas automatiquement raison. Il faudra encore que je lise ce qu’elle touche.

Sinon, cet article ne serait pas une critique de la scolastase.

Il en serait une démonstration involontaire, avec un joli titre et trois liens bleus.

Ma prédiction doit donc accepter de perdre. Pas se coucher au premier commentaire, mais pouvoir reconnaître une transformation réelle sans la rebaptiser aussitôt camouflage, récupération ou ruse du système.

Peut-être qu’un système ne s’effondre pas lorsqu’il se trompe.

Peut-être qu’il s’effondre le jour où il ne sait plus transformer ses contradictions en musique avant qu’elles ne deviennent du bruit.

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