Ces derniers temps, en observant certains discours, j’ai vraiment eu l’impression que quelque chose se fermait.
Que ça se polarisait.
On parle beaucoup de démocratie.
On veut la défendre.
La protéger.
Mais plus on le fait, plus j’ai l’impression qu’on la durcit.
Qu’on ferme un peu plus ce mot à chaque fois.
Comme si, parce que l’enjeu est grave…
on n’avait plus le droit de respirer dedans.
Alors on écoute moins.
On se retranche plus.
On reconnaît vite.
On classe.
On met dans des cases.
Et on tranche.
Parce qu’on est sûr.
Sûr de voir.
Sûr de comprendre.
Sûr d’avoir raison.
On voit des signes partout.
Des dangers.
Mais ce qu’on voit moins,
c’est ce que ça produit en nous
de regarder le monde comme ça.
Parce qu’à force de voir des problèmes, surtout chez l’autre,
on ne voit plus ce qu’on est en train de devenir.
Et parfois, au nom de la démocratie,
on se tait.
On n’ose plus dire.
On croit éviter le pire.
Mais à force de le voir partout,
on finit par le faire exister autrement.
Il y a un élastique qui se tend.
Et à force de ne pas parler des vrais sujets,
quelque chose s’accumule.
Une violence.
Qui n’attend plus qu’à sortir.
Sans même qu’on sente la nôtre.
Il y a un moment étrange
où la pensée devient tellement sûre d’elle
qu’elle ne cherche plus.
Elle applique.
Les mots sont là.
Les concepts aussi.
Tout est cohérent.
Tout fonctionne.
Mais ça ne vit plus.
On ne met plus nos idées en tension.
On ne se met plus en danger.
Ni intellectuellement.
Ni moralement.
Et on ne comprend même plus pourquoi les autres le font.
Ce qui me gêne le plus,
c’est quand la pensée devient un couloir.
Bien éclairé.
Sécurisé.
Et qu’on plie doucement le réel
pour qu’il rentre dedans.
Alors on croit comprendre.
Mais on répète.
On croit analyser.
Mais on rentre juste dans une grille.
On reconnaît.
On répète.
Hobbes avait peur.
Il voyait le chaos.
Il voulait protéger.
Alors il serre.
Rousseau, lui, espérait.
Il croyait en l’homme.
Alors il ouvre.
Et nous…
on est entre les deux.
On doit trouver la bonne tension.
Parce que trop serré, on étouffe.
Trop ouvert, on se perd.
On se dilue.
La démocratie, elle ne tient pas dans une idée.
Elle tient dans cette tension.
Elle est fragile.
Vivante.
Inconfortable.
Et ça demande quelque chose de difficile :
Accepter de ne pas savoir.
Accepter de ne pas réduire.
Accepter de ne pas écraser ce qui nous dérange.
Parce que le problème,
ce n’est pas seulement l’autre.
C’est ce qu’on devient
quand on ne supporte plus qu’il pense autrement.
On peut vouloir protéger la démocratie
avec un amour presque égoïste.
Un amour qui étouffe.
Et au nom du bien,
faire du mal.
Sans s’en rendre compte.
Alors peut-être que ce n’est pas seulement une histoire de démocratie.
Peut-être qu’on défend un idéal…
plus qu’un mot qui a déjà perdu quelque chose.
Peut-être qu’il faut voir ça plus simplement.
Et plus difficilement aussi.
C’est une histoire de gens.
Des gens qui vivent ensemble.
Qui ne pensent pas pareil.
Qui ne ressentent pas pareil.
Et qui doivent faire avec.
Être citoyen, ce n’est pas seulement voter.
Ce n’est pas seulement avoir raison.
C’est vivre avec les autres.
C’est accepter que ça frotte.
Que ça dérange.
Parce qu’au fond…
on veut tous un monde meilleur.
Alors avant de défendre des idées,
il ne faut pas oublier qu’en face…
il y a quelqu’un.
différent.
pas moins que nous.