Cher ami,
Tu m’as demandé pourquoi je passais autant de temps sur un blog que presque personne ne lit encore.
Ça m’a un peu vexé. Je comprends pourtant que tu ne voies pas forcément où je veux aller. Mais je pensais qu’on sentait au moins que je m’amusais, que je progressais et que j’étais en train de construire quelque chose.
Râler, c’est facile. Construire, c’est plus dur. Et pour construire, il faut bien finir par se montrer.
En France, on a un rapport un peu con à ça. On a fait de la discrétion, de la modestie et de l’humilité des vertus, même lorsqu’elles deviennent des manières de s’effacer. On finit par confondre l’humilité avec la dévalorisation de soi.
On se fout souvent de la gueule des Américains. Ils se mettent en scène, vendent le moindre truc et transforment parfois leur vie en bande-annonce. Mais ils apprennent aussi très tôt à débattre, à présenter leur travail et à dire simplement : « Voilà ce que j’ai fait. »
Même chez des gens que je ne supporte pas sur Internet, je respecte la démarche : ils se sont montrés, ils ont travaillé et ils ont avancé. Ils sont peut-être toujours un peu demeurés, mais pendant qu’on riait, ils construisaient quelque chose.
Je ne dis pas qu’il faut transformer chaque pet de travers en aventure extraordinaire. Mais il faut montrer ce que l’on fait, sinon rien ne circule.
C’est aussi pour cela que je construis Le Chant des Mots : remettre des idées en mouvement, rafraîchir des choses devenues un peu mortes, clarifier mon propre esprit et peut-être aider quelqu’un qui traversera un jour la même expérience.
Je sais que c’est ambitieux. Mais j’ai envie de produire autre chose qu’un contenu perdu dans le scroll général, entre une publicité pour des chaussettes et une vidéo aussitôt oubliée.
Cette envie de m’exprimer n’est pas née avec Le Chant des Mots.
Elle était déjà là chez le mini-moi qui chantait des chansons débiles sur les poissons au milieu de la cour du collège. Il écrivait aussi des poèmes et des histoires, les donnait parfois, puis avait honte et les cachait.
Crier puis se planquer. Se montrer puis disparaître.
Ma vie n’a jamais suivi une belle progression où le petit garçon libre serait devenu timide avant de retrouver enfin sa voix. C’était plutôt un vibrapole.
À un moment, je pouvais faire le fifou au milieu d’une cour. À un autre, j’avais du mal à parler à des amis. Plus tard, lorsque j’étais AESH, je pouvais hésiter avant d’adresser la parole à certains professeurs.
Devenir surveillant m’a aidé. Il fallait intervenir, dire non, prendre position et parfois organiser des débats. Je devais prendre la parole parce que je n’avais plus toujours le choix de me taire.
Je voyais la même gêne chez les élèves. Au moment de faire un exposé, beaucoup ne savaient plus quoi faire de leur corps ou de leur voix.
À l’école, on apprend à rester assis à sa place — et peut-être un peu trop à rester à sa place tout court.
Inspiré par Le Cercle des poètes disparus, j’ai même fait monter des élèves sur une table pour qu’ils s’expriment. Ils étaient gênés, évidemment. C’était justement le but : leur montrer qu’on pouvait traverser cette gêne et ne pas en mourir.
La bienveillance ne consiste pas toujours à laisser quelqu’un tranquille dans sa peur. Parfois, il faut se forcer un peu : on ne sort pas toujours de sa zone de confort avec une petite musique douce.
Sinon, on reste sagement assis et on apprend à devenir un Playmobil. Ou un golem bien adapté, qui attend qu’on lui dise quoi faire et quoi penser.
Ma difficulté à « me vendre » cache peut-être quelque chose de plus ancien : laisser ma voix dehors sans vouloir aussitôt la reprendre et la cacher.
Le Chant des Mots ne l’a pas créée. Il m’aide simplement à arrêter de l’étouffer.
Ça a commencé presque bêtement, avec le premier livre de Fabrice Midal que j’ai lu : un livre de citations trouvé par hasard. J’adore les citations, mais il ne se contentait pas de les empiler : il les commentait, il les ramenait à la vie. Ça a été un vrai game changer.
« Le combat est père de toutes choses. »
Héraclite
Midal m’a fait comprendre que le combat est aussi une question d’échelle. Si envoyer un mail est difficile pour toi, alors envoyer ce mail est ton combat. Ce n’est pas ridicule. C’est un peu comme le courage : il faut avoir peur pour en avoir beaucoup. Ça relativise sans diminuer ce qu’on traverse.
C’est dans ce même livre que j’ai rencontré Lou Andreas-Salomé :
« La morale est l’extrême audace du narcissisme. »
Lou Andreas-Salomé
Être assez solide pour dire non. Assez présent à soi pour ne plus prendre sa disparition pour une vertu.
Cette lecture a changé ma perception — et même, pour employer un grand mot, mon paradigme.
J’avais appris que Narcisse était le type qui s’aimait trop et finissait puni pour sa vanité. Midal m’a proposé l’inverse : et s’il ne s’aimait justement pas encore ? Et si son reflet était le commencement d’une rencontre avec lui-même ?
Penser à soi n’est pas forcément se fermer aux autres. On peut apprendre à se connaître, à dire « je » et à dire non. On ne vit pas mieux avec les autres en se dissolvant devant eux.
Ça commence par soi.
Cette idée nourrit souterrainement Le Chant des Mots. J’en ai tiré la Narcimorphose : le moment où l’on arrête de fuir son propre reflet pour commencer à s’y reconnaître.
J’en parlais déjà dans ma première vidéo avec Victor Ferry, avant même de savoir exactement ce que je construisais.
Mes premières chansons partaient aussi du kintsugi, des blessures et du cri : non pour nier notre ombre ou nos traumas, mais pour apprendre à vivre avec eux et à parler avant d’avoir besoin de hurler.
Et il faut accepter d’être ridicule.
Je l’ai compris avec le street workout : au début, on est nul et on a l’air con. Si on attend d’être fort ou prêt avant de commencer, on ne commence jamais — ni le sport, ni les textes, ni la chaîne, ni Le Chant des Mots.
Alors j’écris et je publie des choses imparfaites. Je crée des chansons, des concepts, un monde et peut-être même une ontologie — parce que tant qu’à partir dans mon délire, autant y aller franchement.
Apprendre à me vendre, ce n’est pas apprendre à mentir. C’est arrêter d’avoir honte de ce que je fais et lui donner une chance de rencontrer quelqu’un.
Je vais te dire un truc banal : j’ai décidé de m’exprimer.
Cela fait partie de mon émancipation et de l’individualisme philosophique que j’essaye de construire : devenir quelqu’un, pas contre les autres, mais suffisamment entier pour ne plus me dissoudre devant eux.
Au fond, se vendre sans se trahir, ce n’est peut-être rien de plus que ça : laisser sortir ce qu’on a passé des années à cacher.
Un ami qui essaie de comprendre,
Stéphane — ChamyChamo
Échos de cette lettre