Usul,
J’ai grandi avec certaines de tes émissions.
comme on suit une voix qui aide à mettre de l’ordre, à comprendre des rapports de force, à nommer ce qui grince dans une époque.
Tu faisais partie de ces figures qui donnaient l’impression que la critique pouvait être autre chose qu’un réflexe : une façon d’apprendre, de relier, parfois même de s’émanciper.
À cette époque, je n’étais pas toujours d’accord avec toi — et ce n’était pas grave. Ce qui comptait, c’était la sensation qu’un espace existait encore pour penser sans se trahir, sans réciter, sans se réfugier derrière des slogans.
Puis quelque chose a changé. Lentement. Presque imperceptiblement. Pas une rupture nette — plutôt une fermeture progressive.
J’ai commencé à sentir que la critique n’ouvrait plus vraiment. Qu’elle désignait plus qu’elle ne comprenait. Qu’elle rassurait un camp davantage qu’elle ne mettait le réel en tension.
Je n’ai jamais été communiste.
Même lorsque j’étais au plus proche de la gauche, ce n’était pas mon horizon politique. En revanche, j’ai longtemps évolué dans ces milieux, militants, engagés, parfois sincères dans leur désir de justice et d’émancipation.
Ce que je respectais alors, ce n’était pas l’idéologie, mais l’effort de formation : apprendre à écrire, à débattre, à comprendre les mécanismes sociaux et politiques.
Mais avec le temps, j’ai vu cet héritage se transformer. Moins d’émancipation, plus de posture. Moins de responsabilité, plus de victimisation. Moins de critique du pouvoir, plus de désir d’un pouvoir protecteur.
Et c’est là que quelque chose s’est cassé. Parce que défendre le peuple ne devrait jamais consister à l’enfermer dans une identité figée, ni à lui promettre une rédemption par un État toujours plus large.
Aujourd’hui, quand je t’écoute, j’ai l’impression que la critique est devenue un réflexe identitaire. Les mêmes mots reviennent : “fachos”, “bourgeois”, “réacs”. Des étiquettes jetées avant même que la pensée ne commence.
Ce n’est pas que tu critiques — c’est que tu ne sembles plus chercher. Comme si la conclusion était déjà là, et que le réel devait simplement s’y plier.
J’ai parfois le sentiment que tu cherches une reconnaissance dans les mêmes milieux que tu dénonces, et que cette tension — ce désir contrarié — finit par rigidifier tout le reste.
Alors le discours se durcit. Il fait plus de bruit. Mais il éclaire moins.
Je ne t’écris pas pour te juger. Ni pour régler des comptes. J’écris parce que je me souviens de ce que tu représentais pour moi : une voix qui ouvrait des perspectives, pas qui fermait des portes.
De mon côté, je m’éloigne (ça fait longtemps). Sans haine. Sans besoin de convaincre.
Je te souhaite simplement de retrouver cet endroit où la critique redevient vivante, où la pensée respire, où l’on cherche encore avant de conclure.
— Le Chant des Mots