Karl Popper écrivait qu’une société tolérante devait se réserver le droit d’être intolérante envers l’intolérance.
Cette phrase est aujourd’hui invoquée comme un talisman moral.
Mais elle est aussi, très souvent, mal comprise.
Chez Popper, l’intolérance n’est pas un soupçon, ni une impression, ni un désaccord idéologique.
Elle est explicite, assumée, doctrinale : appel direct à la violence, négation ouverte du pluralisme, volonté déclarée de supprimer des droits.
Ce que nous observons aujourd’hui est autre chose.
Des mots comme fascisme, extrême droite, haine ou violence ne sont plus définis.
Ils sont ressentis, attribués, projetés.
On ne démontre plus : on disqualifie.
On ne débat plus : on classe.
Au nom de la lutte contre l’intolérance, une partie de l’extrême gauche adopte des pratiques qu’elle prétend combattre :
- censure,
- intimidation collective,
- groupes organisés (milices) empêchant de parler,
- violences physiques ou verbales légitimées par la morale,
- réduction d’individus ou de groupes entiers à une essence politique.
Le paradoxe est total :
au nom de la tolérance, on devient intolérant ;
au nom de la démocratie, on exclut ;
au nom de l’antifascisme, on fabrique un climat autoritaire.
Et surtout, on commet une erreur majeure :
on confie à l’État le pouvoir de trancher ce qui est acceptable ou non, sans cadre clair, sans définition stable, sans limite précise.
Or l’État n’est pas un arbitre moral.
C’est une structure de contrôle.
Chaque flou qu’on lui donne devient un levier supplémentaire.
Le “cordon sanitaire” n’est plus une barrière ciblée contre une menace définie ;
il devient un outil de gestion du débat, un filtre idéologique, un moyen de neutraliser des courants entiers — parfois jusqu’à un quart de l’électorat — en les déclarant infréquentables.
Popper voulait protéger la société ouverte.
Mais utilisé sans rigueur, son principe produit l’inverse :
une société où l’on n’ose plus parler,
où l’on confond désaccord et danger,
où la vertu devient une arme.
Le véritable antifascisme n’est pas hystérique.
Il est précis, exigeant, et profondément méfiant envers le pouvoir.
Car l’histoire montre une chose simple :
les régimes autoritaires ne naissent pas seulement de la haine affichée,
mais aussi — très souvent — de la certitude d’être du bon côté.