Avoir tort ne suffit pas — quand la rigueur rate ce que la pensée déplace

Je suis tombé sur un post Reddit consacré à Michael Huemer.

Huemer — « Youmeur » dans ma tête depuis le début — défendait une idée assez brutale : les grands philosophes seraient souvent de mauvais philosophes.

Platon, Hume, Kant… Des types capables de soutenir des choses fausses, absurdes ou mal argumentées. S’ils sont devenus grands, ce ne serait pas parce qu’ils pensaient particulièrement juste, mais parce que leurs idées étaient assez étonnantes pour occuper la conversation pendant des siècles.

Sur le moment, j’ai trouvé ça con.

Puis je me suis demandé s’il était totalement sérieux, s’il provoquait ou s’il essayait justement de faire ce qu’il décrivait : lancer une grosse idée un peu outrancière pour obliger les autres à réagir.

Et ça a marché. Me voilà encore en train d’y penser.

Huemer pose une bonne question avec un critère trop petit

Il touche quelque chose de vrai : l’influence n’est pas une preuve de justesse.

Un auteur peut rester célèbre parce qu’il a produit une idée spectaculaire, parce qu’il a été transmis par les bonnes institutions, parce qu’il est devenu un passage obligé ou simplement parce que tout le monde répond encore à tout le monde.

Le canon n’est pas un classement pur des meilleures pensées de l’histoire.

Très bien.

Mais Huemer semble ensuite juger la philosophie comme une usine à produire des propositions correctes : est-ce vrai ? Est-ce bien argumenté ? Est-ce que le philosophe aurait dû abandonner sa théorie dès qu’il rencontrait un contre-exemple ?

Ces questions sont utiles. Elles évitent de prendre une belle construction pour une révélation.

Mais elles ne suffisent pas à dire ce qu’une pensée a fait.

Une philosophie ne nous transmet pas seulement une réponse. Elle peut déplacer un problème, rendre visible un présupposé, ouvrir une bifurcation ou fournir à ses adversaires les outils qui serviront à la combattre.

Elle peut avoir tort dans sa conclusion et changer malgré tout la manière dont tout le monde pose la question.

Ce n’est pas rien.

Une erreur peut être féconde

Dire cela ne signifie pas que toutes les conneries deviennent profondes dès qu’elles provoquent une discussion.

Si je soutiens que deux et deux font cinq, je n’ai pas déplacé un cadre. Je me suis planté.

Si une affirmation factuelle est fausse, ses effets ne la rendent pas magiquement vraie. Une erreur médicale dangereuse ne devient pas admirable parce qu’elle a fait beaucoup parler.

Mais toutes les pensées ne fonctionnent pas comme une mesure de température.

En philosophie, une proposition peut aussi servir de dispositif : elle tend une contradiction, pousse une intuition jusqu’au bout, construit un monde possible et nous oblige à regarder ce qui casse.

Les grands penseurs ne nous lèguent pas toujours des maisons où habiter. Ils nous lèguent parfois des murs contre lesquels les suivants vont pouvoir pousser.

La contradiction n’est alors pas seulement l’endroit où une pensée meurt.

Elle est parfois l’endroit où une autre commence.

Une idée peut donc être localement fausse et historiquement féconde. Non parce que le faux serait supérieur au vrai, mais parce qu’une pensée ne se réduit pas toujours à son résultat final.

Il faut aussi regarder la trajectoire qu’elle ouvre.

On ne pense jamais tout seul

Sur Reddit, je vois parfois passer une autre question : pourquoi citer des philosophes ? Pourquoi ne pas avoir sa propre pensée ?

Comme si penser par soi-même signifiait penser sans personne.

Mais nous arrivons tous au milieu d’une conversation commencée avant nous. Nous avons une langue, une époque, des habitudes, des oppositions, des auteurs lus ou mal lus, des gens qu’on admire et d’autres qu’on passe notre temps à contredire.

Même le rejet est une influence.

Citer quelqu’un ne consiste pas forcément à s’abriter derrière son autorité. Cela peut simplement permettre de montrer la trajectoire : voilà d’où part cette idée, voilà ce qu’elle affronte, voilà ce qu’elle déplace.

C’est tout le problème du réflexe culturel : nous ne rencontrons jamais le monde sans cadre. Notre époque a déjà préparé une partie des mots, des réactions et des chemins disponibles.

Le comprendre ne sert pas à psychologiser un auteur ni à excuser tout ce qu’il raconte. Cela permet de lire une pensée en mouvement plutôt que de la juger comme une copie rendue à la fin d’un contrôle.

Quand « est-ce vrai ? » devient une question trop petite

Un jour, dans une interview, j’ai entendu Acermendax résumer rapidement l’épistémologie à une question proche de : « Est-ce que c’est vrai ? »

Je paraphrase de mémoire. C’était peut-être seulement un raccourci d’interview. J’en fais moi-même toutes les cinq minutes.

Mais ce raccourci m’est resté parce qu’il révélait, au moins dans cet instant, un réflexe que je retrouve souvent dans la zététique : évaluer une affirmation, vérifier les preuves, repérer les biais, décider si la conclusion tient.

C’est nécessaire.

La zététique nous apprend à ne pas avaler n’importe quoi sous prétexte que c’est séduisant, nouveau ou réconfortant. Elle construit des garde-fous. Elle recherche l’erreur là où notre cerveau préférerait souvent une histoire bien propre.

Le problème commence lorsque le garde-fou devient l’horizon entier du paysage.

Car « est-ce vrai ? » ne dit pas encore :

  • comment cette réponse a été produite ;
  • dans quel cadre la question a été posée ;
  • ce qui a été mesuré et ce qui a été interprété ;
  • pourquoi cette idée apparaît à cette époque ;
  • comment elle circule et se transforme ;
  • ce qu’elle rend visible ou impossible ;
  • ce qu’elle produit dans les personnes et dans le monde.

C’est précisément ce que j’essaie d’ajouter avec la noétique.

Pas une vérité supérieure. Pas une zététique avec une cape et quinze points de QI supplémentaires.

Un élargissement du cadre.

La zététique demande si la réponse tient.

La noétique regarde aussi ce que la question, la réponse et leur circulation sont en train de fabriquer.

La rigueur peut devenir un intellectualibi

La rigueur nous protège tant qu’elle nous aide à voir.

Elle se rigidifie lorsqu’elle devient une identité, un statut ou une manière de ne plus répondre de ce que notre méthode laisse hors champ.

On peut alors produire une argumentation impeccable à l’intérieur d’un cadre minuscule. Tout est propre. Les définitions sont posées. Les sources sont là. Rien ne déborde.

Et pourtant, quelque chose sonne faux.

Nous sommes peut-être devant un intellectualibi : une couche de raisons intelligentes utilisée pour justifier, excuser ou donner artificiellement de la profondeur à quelque chose qui ne tient pas très bien tout seul.

Le mot ne sert pas à disqualifier toute explication compliquée. Certaines réalités sont compliquées, bordel.

Il désigne le moment où l’explication ne prolonge plus l’expérience, mais lui sert d’alibi.

Attention toutefois : cette critique pourrait devenir son propre intellectualibi. Je pourrais déclarer qu’une idée est « féconde », « noétique » ou « transformatrice » simplement pour éviter d’admettre qu’elle est fausse ou mal construite.

Ce serait pratique.

Et ce serait exactement le piège.

Le Vibrapole : tenir la tension au lieu de choisir son camp

Il ne s’agit donc pas de remplacer la rigueur par l’intuition, ni le vrai par le fécond.

Il faut tenir les deux.

D’un côté : vérifier, distinguer, mesurer, accepter qu’une belle idée puisse être fausse.

De l’autre : regarder les cadres, les trajectoires, les effets et les déplacements qu’un verdict vrai/faux ne suffit pas à raconter.

C’est là que le Vibrapole m’aide. Il évite de transformer les tensions en identités.

Je ne suis pas « rigoureux » ou « intuitif » une fois pour toutes. Je peux être maniaque ici, bordélique ailleurs, courageux un jour et complètement planqué le lendemain.

La question n’est pas de choisir définitivement son pôle préféré.

La question est de trouver, pour cette situation, la tension qui sonne juste.

Sans rigueur, une idée féconde peut devenir une fête du slip interprétative.

Sans déplacement, la rigueur peut devenir une machine très précise chargée de vérifier que rien de nouveau n’arrive.

Ouvrir le cercle

Je repense à une soirée où deux cercles de personnes s’étaient formés.

J’étais au milieu.

Plutôt que de faire un grand discours sur les groupes, l’exclusion ou les dynamiques sociales, j’ai interpellé les gens :

« Regardez. Si je me place comme ça, j’ouvre le cercle. Et on est tous réunis. »

J’ai seulement bougé un peu.

Mais pendant un instant, la forme de la situation avait changé.

Je n’avais réfuté personne. Je n’avais pas découvert une vérité cachée. J’avais rendu possible une autre disposition.

C’est peut-être cela que je cherche dans une pensée : pas seulement qu’elle gagne son débat, mais qu’elle ouvre le cercle.

Huemer a peut-être raison de rappeler que les grands philosophes se sont souvent trompés.

Mais avoir raison n’est pas la seule manière d’avoir raison d’exister.

Certaines pensées nous donnent une réponse.

D’autres déplacent légèrement le monde pour que nous puissions enfin voir la question.

Il ne faut pas sous-estimer le moindre grain de riz.

Sources et prolongements

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