De la rigueur qui protège à la rigueur qui déshumanise

À l’origine, la rigueur avait quelque chose de profondément émancipateur. Elle permettait de douter, de vérifier, de ne pas se laisser embarquer par des croyances trop séduisantes. La zététique, dans son intention première, n’était pas une posture de surplomb, mais une pédagogie : transmettre des outils pour mieux penser, pas distribuer des certificats d’intelligence.

Puis quelque chose a glissé.

Aujourd’hui, la rigueur est partout : méthodes, protocoles, consensus, grandes revues, validation par les pairs. Et pourtant, la pensée semble souvent figée. Le problème n’est pas l’exigence. Le problème, c’est la rigidification de l’exigence.


1. Quand la méthode devient une identité

Dans certaines formes contemporaines de zététique, la méthode a cessé d’être un moyen pour devenir une identité. On ne discute plus des idées : on classe les personnes. Crédule, biaisé, irrationnel, idiot. Une fois l’étiquette posée, tout ce que l’autre dira pourra être rejeté sans être entendu.

Ce glissement est violent, non pas physiquement, mais cognitivement. Il crée un filtre définitif. Et surtout, il empêche toute remise en question interne : ceux qui parlent le plus de biais cognitifs deviennent incapables de voir les leurs.

La rigueur, qui devait être un exercice d’humilité, devient une armure.


2. La peur comme moteur caché

Derrière cette rigidité, il y a rarement de la malveillance. Il y a de la peur. Peur de se tromper. Peur du flou. Peur de l’ambiguïté. Peur de perdre le statut de “sérieux”.

Cette peur pousse naturellement vers l’officiel : le consensus, la grande revue, l’institution reconnue. Non parce que c’est nécessairement vrai, mais parce que c’est protecteur. La méthode devient un refuge psychologique.

C’est ici que la rigueur cesse de chercher le vrai et commence à chercher la sécurité.


3. Zététique, posture professorale et élitisme discret

Ce qui se voulait une démarche de vulgarisation glisse alors vers un élitisme discret. On ne parle plus au public, on parle entre soi. Un langage se ferme, des codes apparaissent, une micro-élite cognitive se constitue.

La posture professorale prend le pas sur la recherche sincère. Faire taire, humilier, “corriger” devient une preuve de sérieux. Le fait même d’énerver les autres est parfois vécu comme une victoire intellectuelle.

Mais une pensée qui n’écoute plus n’enseigne plus. Elle se protège.


4. La pureté : le pôle rigide du Vibrapole

À l’extrême de cette logique apparaît une obsession de la pureté. Plus d’aspérités. Plus de zones grises. Plus de boue. La pensée devient un laboratoire blanc : carrelage impeccable, blouses immaculées, pas un microbe qui traîne.

Tout est propre. Tout est conforme. Mais plus rien ne vit.

La pureté n’est pas de la rigueur. C’est une peur du vivant. Et dans le cadre du Vibrapole, elle correspond au pôle ordre poussé jusqu’à la rigidité.

4 bis. Le piège de la pureté

La pureté est souvent présentée comme une vertu. En réalité, elle est fréquemment le masque d’une peur : peur du contact, de l’erreur, de l’aspérité, du vivant.

À force de vouloir éliminer toute trace d’imperfection, on finit par éliminer ce qui fait la vie même. Le monde devient lisse, contrôlé, aseptisé. Un laboratoire sans microbes, où plus rien ne pousse.

La pensée pure ne se salit plus. Elle ne se frotte plus. Elle ne risque plus rien. Mais en se protégeant ainsi, elle se coupe du réel. Elle devient correcte, propre — et profondément triste.

Ce glissement est au cœur de nombreuses dérives contemporaines : obsession de la méthode parfaite, peur de la dissonance, rejet du flou. La pureté n’est pas une rigueur supérieure ; elle est souvent un refus de vivre.

Cette intuition est développée de manière plus sensible dans Le piège de la pureté.


5. Le Vibrapole : pas un juste milieu, une tension juste

Le Vibrapole n’est pas une invitation à rester au centre, dans un équilibre tiède. Il fonctionne comme un instrument. On peut jouer grave ou aigu. Se rapprocher de la rigueur ou se laisser traverser par le chaos. Puis revenir à soi.

La pensée vivante avance par phases, par gammes, par oscillations. Parfois il faut plus de méthode. Parfois il faut accepter le désordre. Ce qui compte n’est pas la position, mais la tension juste, l’harmonie.

Chercher à figer définitivement la pensée, c’est vouloir arrêter la musique.

Ce modèle est développé plus en profondeur dans Le Vibrapole 2.0 – concept complet, pour celles et ceux qui souhaitent en explorer les fondements et les applications.


6. Réflexence : faire accoucher les idées

La réflexence est un mot forgé pour nommer une pratique ancienne : la maïeutique. Faire accoucher les idées, chez soi comme chez l’autre. Non pas imposer une vérité, mais créer les conditions de son émergence.

La réflexence repose sur une attention active : poser les bonnes questions, reformuler, synthétiser, ajuster. Elle suppose une présence réelle à l’autre et à soi, capable de sentir où une pensée peut naître sans être écrasée.

Contrairement à la réflexivité froide ou à l’analyse surplombante, la réflexence est relationnelle. Elle prend en compte l’effet de la parole, du ton, de la rigueur elle-même. Elle refuse de transformer la méthode en arme.

Ce qui manque cruellement à la zététique rigidifiée n’est pas l’intelligence ni l’information, mais la réflexence : la capacité à accompagner une pensée plutôt qu’à la disqualifier. Une rigueur sans réflexence peut être méthodologiquement correcte et humainement destructrice.

Cette notion est développée plus en détail dans Réflexence.

6 bis. Révérence : laisser place au miroir

La réflexence ne peut exister sans révérence. La révérence est le geste relationnel qui consiste à laisser à l’autre l’espace nécessaire pour se découvrir lui-même. Non pas le convaincre, ni le corriger, mais lui tendre un miroir sans l’éblouir.

Là où la posture rigide occupe tout l’espace, la révérence se retire juste assez pour que l’autre puisse penser. Elle ne renonce ni à la clarté ni à l’exigence, mais refuse l’écrasement intellectuel et le surplomb moral.

La révérence est une forme de noésie appliquée : une qualité de présence et d’attention qui rend la pensée vivante, partageable et humaine. Elle est l’exact opposé des dispositifs qui humilient, étiquettent ou disqualifient.

Dans un monde obsédé par la correction, la révérence rappelle que comprendre n’est pas vaincre. Penser n’est pas dominer. Cette posture est développée dans Révérence.

Ce glissement pourrait sembler théorique. Il ne l’est pas. Lorsqu’une rigueur se fige, elle ne produit pas seulement des discours appauvris : elle peut couvrir des violences bien réelles.


7. Quand la rigueur couvre la violence : Nuremberg et Big Pharma

C’est ici que la question cesse d’être seulement intellectuelle pour devenir éthique. Les grandes entreprises pharmaceutiques ont accumulé, sur plusieurs décennies, des scandales documentés : corruption, dissimulation de données, effets secondaires graves, morts évitables. Les amendes colossales infligées ne sont plus des accidents, mais des lignes budgétaires intégrées au fonctionnement normal de ces entreprises.

Dans ce contexte, parler d’“erreurs” ou de “dérives ponctuelles” est insuffisant. Il s’agit d’un système où le dommage est anticipé, comptabilisé et absorbé. Une organisation du mal, plus que des fautes isolées.

Pourtant, une partie du discours rationnel et zététique continue de défendre ces structures au nom de la publication scientifique, du consensus et de la méthodologie. Parce que c’est publié dans de grandes revues. Parce que les protocoles sont respectés. Parce que c’est officiel.

Or les protocoles ne sont pas neutres. Le double aveugle, souvent présenté comme l’étalon absolu, favorise les acteurs disposant de budgets massifs, invisibilise les effets chroniques, et marginalise d’autres formes de recherche pourtant pertinentes. La méthode, ici, n’est pas seulement un outil : elle devient un filtre politique et économique.

La zététique rigidifiée, en refusant toute critique structurelle au nom de la rigueur, finit alors par couvrir la violence réelle. Non par cynisme, mais par peur de se tromper. La méthode devient un alibi moral. La rigueur protège le pouvoir au lieu de le questionner.

C’est précisément ce glissement que nous avons développé plus en détail dans Nuremberg & Big Pharma.

Et ce réflexe de “se protéger derrière le cadre” n’est pas nouveau. Il a une histoire.


Quand la rigueur devient statut

Il y a un truc qu’on oublie souvent : l’histoire est pleine de moments où “la méthode” était sûre d’elle… et pourtant à côté. Pas par malveillance. Par posture. Par statut. Par besoin de certitude.

  • Molière s’en moquait déjà : le médecin en robe, le jargon, le ton professoral… et au fond, pas d’écoute.
  • La trépanation et d’autres pratiques “évidentes” à une époque : on croyait soigner, on blessait — avec la bénédiction du savoir du moment.
  • L’asile : enfermer “pour le bien”, corriger “pour protéger”, neutraliser “pour soigner”. Et des décennies plus tard, on redécouvre que le vivant a aussi besoin de circulation, de relation, de terrain, pas seulement de contrôle.
  • Les faux spécialistes, les charlatans, les “pas chers” : quand la souffrance cherche une solution rapide, on se remet à une autorité — et parfois on y laisse un morceau de soi.

Le point commun, ce n’est pas “la médecine” ou “la science” : c’est le moment où la rigueur cesse d’éclairer et commence à se faire passer pour une preuve de supériorité. Quand la méthode devient une identité, et le statut une permission d’agir.

Et c’est exactement le même mécanisme qu’on retrouve ailleurs : Big Pharma couverte par “l’officiel”, la zététique rigidifiée en posture, Wikipédia qui fige un cadre sous couvert de neutralité.

Bref : ce n’est pas “anti-rigueur”. C’est un rappel simple : une rigueur sans réflexence ni révérence peut devenir correcte… et déshumanisante.


8. Double pensée et dissonance cognitive

Il y a là une dissonance profonde. D’un côté, une méfiance affichée envers l’argent, les revues prédatrices, les intérêts privés. De l’autre, une indulgence totale envers des industries qui génèrent des milliards tout en causant des dégâts massifs.

Ce double standard n’est pas accidentel. Il est le produit de la peur : mieux vaut se tromper avec le consensus que risquer de penser seul.

La rigueur devient une manière d’éviter la responsabilité.


9. Changer d’église sans le savoir

Beaucoup pensent avoir quitté les récits dogmatiques du passé. En réalité, ils ont souvent simplement changé d’église sans le savoir. Les formes ont évolué, mais la structure mentale demeure.

La religion a laissé place à une science sacralisée. Les prêtres sont devenus des experts, les textes saints des publications, le blasphème de la désinformation, et l’hérésie une pensée non validée.

Ce glissement ne tient pas à la science elle-même, mais au besoin humain de certitude et de protection. Face au doute, au chaos et à l’ambiguïté, beaucoup préfèrent se réfugier dans un cadre rassurant, même s’il se présente comme rationnel.

La zététique rigidifiée, dans ce contexte, ne combat pas le dogme : elle le remplace. Elle offre une nouvelle église, plus propre, plus moderne, mais tout aussi structurante. Penser devient alors obéir à un cadre plutôt que risquer une pensée vivante.

Ce mécanisme est développé plus en détail dans Changer d’église sans le savoir.

10. Wikipédia : quand la neutralité devient une arme

Wikipédia se présente comme un projet de savoir neutre, collaboratif et rationnel. En apparence, elle incarne l’idéal même de la connaissance partagée. En réalité, sa neutralité n’est pas une absence de point de vue, mais une norme structurée, administrée et défendue.

Ce qui n’entre pas dans le cadre wikipédien n’est pas nécessairement faux. Il est souvent simplement déclaré “non admissible”. Les savoirs émergents, minoritaires, critiques ou non institutionnalisés sont écartés au nom de sources jugées légitimes — sources qui sont, par définition, déjà intégrées au consensus dominant.

Ainsi, Wikipédia ne produit pas tant du faux que du filtré. Elle renforce ce qui est déjà reconnu, stabilise les récits dominants et fige la connaissance sous couvert de neutralité. Le cadre devient invisible, et donc incontestable.

Ce mécanisme illustre parfaitement le glissement décrit plus haut : une structure censée libérer la pensée devient un dispositif de conservation. La neutralité, lorsqu’elle est rigidifiée, cesse d’éclairer. Elle protège.

Cette critique est développée plus en détail dans Wikipédia : neutralité devenue arme.

L’ensemble de ces dérives peut aussi se lire à travers le prisme de l’écologie noétique : la manière dont certaines structures, discours et postures appauvrissent ou rigidifient l’environnement mental collectif sous couvert de neutralité et de rigueur. Ce cadre est développé dans l’écologie noétique.

Ce mécanisme ne se limite pas aux institutions ou aux grandes plateformes.

On le retrouve aussi, à une échelle plus banale, dans la manière dont on se parle.

10 bis — Reddit (philosophie) : quand la réponse devient un faux cours

Sur les espaces de discussion philosophiques — Reddit en est un bon exemple — le problème n’est ni l’erreur, ni la nuance, ni la complexité.

Le problème, c’est que les gens ne comprennent pas la question.

Ils ne cherchent pas à répondre.
Ils cherchent à faire leur petit cours.

Quelqu’un pose une question existentielle, simple, parfois brute.
Et en face, on lui balance :

  • un exposé mal digéré,
  • quinze disclaimers,
  • des références plaquées,
  • une réponse qui n’en est pas une.

Ça ne pense pas avec la question.
Ça parle à côté, en surplomb, comme un prof qui récite un chapitre sans écouter l’élève.

Le résultat est toujours le même :

  • c’est long,
  • c’est pénible à lire,
  • et ça ne dit rien.

Ce n’est pas de la rigueur.
Ce n’est même pas de la prudence.
C’est une incapacité à entrer dans la pensée vivante de l’autre.

La philosophie devient un exercice scolaire raté :
on montre qu’on sait parler,
pas qu’on sait penser.


11. Narcisse : se reconnaître ou se fuir

Le mythe de Narcisse est souvent réduit à une caricature : l’ego, le nombrilisme, l’auto-adoration. En réalité, il raconte presque l’inverse. Narcisse ne meurt pas d’un excès d’amour de soi, mais d’une incapacité à se reconnaître.

Face à son reflet, Narcisse ne sait pas que ce qu’il voit est lui. Il aime une image qu’il croit autre. Cette dissociation est fatale. Le mythe ne condamne pas l’amour de soi, il montre le danger de ne jamais pouvoir se rejoindre.

Dans ce sens, se reconnaître n’est pas se flatter. C’est cesser de se fuir. C’est accepter sa singularité, sa voix propre, sans se cacher derrière une posture, une méthode ou un cadre protecteur.

Beaucoup de rigidités intellectuelles trouvent ici leur source. La méthode devient une armure, la rigueur une identité de substitution. Penser juste, c’est parfois d’abord oser être soi.

Cette relecture est développée plus largement dans Narcimorphose : le mythe retrouvé.


11. Penser vivant

Penser, ce n’est pas seulement éviter l’erreur. C’est accepter le risque, l’inconfort, l’aspérité. La vraie rigueur n’écrase pas. Elle éclaire.

Une pensée obsédée par la pureté devient stérile. Une pensée capable de vibrer reste humaine.

Entre le complotisme et la rigidité zététique, il existe une voie plus exigeante : celle de la tension juste.

Et pour certains, quand ça sonne faux, ça sonne faux immédiatement.

La rigueur éclaire quand elle respire. Elle aveugle quand elle se fige.

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