Deux familles de “fausse rébellion”

Quand on parle de “rebelles” aujourd’hui, on mélange souvent des profils très différents. Or ce n’est pas la même logique psychique, ni la même sociologie. Il y a, schématiquement, deux grandes familles : la rébellion sacrificielle (punk/anar “autodestructeur”) et la rébellion morale (wokisme). Elles peuvent se croiser, mais elles ne fonctionnent pas pareil.

1) La rébellion sacrificielle : punk/anar, “punks à chiens”, marginalité jouée

Ce que j’appelle ici “rébellion sacrificielle”, c’est une posture où l’on se prouve sa valeur morale par la souffrance, le chaos ou la marginalité. On y trouve parfois des profils issus de classes au moins moyennes (voire aisées) : capital culturel, sécurité matérielle de base, marge de manœuvre… mais besoin de se “purger” symboliquement.

  • Culpabilité diffuse (privilège, confort, héritage) → besoin de pénitence.
  • Mise en scène de l’aspérité : “clodo chic”, codes punk, rejet du confort.
  • Autodestruction (drogues, chaos, instabilité) comme preuve d’authenticité.
  • Révolte à faible construction : beaucoup de rupture, peu de production d’outils pour penser ou bâtir.

Le paradoxe : certains rejetent la religion (notamment le catholicisme) mais en reproduisent la structure morale — culpabilité, expiation, recherche de pureté — sans s’en rendre compte. La rébellion devient alors un rite : “je souffre donc je suis du bon côté”.

2) La rébellion morale : wokisme, campus, normes et “bureaucratie du langage”

Le wokisme est d’une autre nature. Il est généralement moins autodestructeur et plus normatif : il ne vise pas la marginalité vécue, mais la gestion morale du monde via des catégories, des règles et un langage codifié. On le retrouve souvent dans des environnements à fort capital culturel (universités, milieux médiatiques, réseaux sociaux, institutions).

  • Rébellion administrative : au lieu de casser, on normalise et on trie le “bon” du “mauvais”.
  • Surplomb moral : on ne débat plus, on “corrige” (terminologie, positions jugées “problématiques”).
  • Inflation des catégories : multiplication des étiquettes identitaires, et perte du réel.
  • Moins de risque personnel : plus de contrôle symbolique que de confrontation au terrain.

Là où la rébellion sacrificielle se punit elle-même, la rébellion morale punit surtout les autres (symboliquement) : réputation, ostracisme, procès d’intention, pression sociale.

Ce qu’elles ont en commun (et qui explique pourquoi ça attire)

Ces deux familles partagent souvent un point : elles peuvent offrir une identité prête-à-porter et une appartenance. Elles rassurent parce qu’elles simplifient le réel : “bon/mauvais”, “opprimé/oppresseur”, “système/anti-système”. On gagne une grille, mais on perd une partie de la pensée.

Pourquoi la “valeur des choses” change la donne

Quand on a connu la nécessité (argent rare, fatigue réelle, responsabilités concrètes), on a moins de place pour les postures abstraites. Le réel éduque : il oblige à hiérarchiser, à construire, à négocier, à tenir sur la durée. À l’inverse, une sécurité matérielle minimale peut parfois permettre le luxe de la posture : soit l’autodestruction romantisée, soit la morale devenue carrière.

Wokisme : importation américaine et réimportation “à la française”

Autre point important : dans sa forme actuelle, le wokisme n’est pas “né en France”. Il s’est structuré aux États-Unis (campus, activisme, réseaux sociaux), puis a été importé. Paradoxalement, il a souvent réutilisé des références européennes (Foucault, Derrida, Bourdieu) passées par un filtre américain, avant d’être réimportées en France sous forme de grilles morales simplifiées.

Du “vivant” à la haine déguisée en poésie

Enfin, il faut distinguer l’aspérité vivante (le vrai punk : le vécu, les contradictions, la beauté rugueuse) de la haine idéologique qui se déguise en art. La première ouvre un espace : elle complexifie, elle humanise. La seconde ferme : elle réduit le monde à un ennemi, puis appelle à “brûler” au lieu de comprendre.

Le point central : critiquer n’est pas penser

Le danger commun, c’est l’illusion de lucidité. Beaucoup critiquent, dénoncent, “déconstruisent”… mais donnent peu d’outils pour mieux penser. Or le vrai enjeu n’est pas d’avoir raison : c’est d’augmenter la capacité de jugement, la précision des mots, et la responsabilité personnelle — sans se réfugier dans une identité de camp.

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