Conscience : comment un mot trop grossi nous empêche de penser clairement

Le mot conscience s’est chargé de tant de sens qu’il en a perdu sa netteté. Pour retrouver une pensée claire, il faut cesser de chercher une “essence” unique et le traiter comme ce qu’il est devenu : une architecture de phénomènes, à démêler couche par couche.

I. Constat : un mot fourre-tout qui brouille tout

Le mot conscience est devenu un terrain vague. On y met la sentience, la réflexion, la moralité, la vigilance, la subjectivité, la présence, l’attention, la mémoire, parfois même une notion d’âme, sans jamais dire clairement de quoi il est question. Résultat : les débats durent, mais l’objet disparaît.

On croit discuter de philosophie alors qu’on discute de sémantique. On croit débattre du réel alors qu’on se dispute sur les définitions. Ce n’est pas l’intelligence qui manque, mais un découpage.

Avant de chercher ce qu’est la conscience, il faudrait s’entendre sur ce que ce mot tente de désigner. La proposition qui suit ne cherche pas à éliminer le mystère, mais à le séparer du brouillard.

II. Petit historique : comment “conscience” a explosé en quinze sens

1. À l’origine : un mot très simple

En latin, cum (avec) + scientia (savoir) donnent conscientia : « savoir avec soi-même ». La conscience, c’est d’abord le fait d’être au courant de ce que l’on fait. Rien de mystique, rien d’ésotérique : une simple lucidité sur ses propres actes.

2. Moyen Âge : la conscience morale

Au fil des siècles, le mot glisse vers le domaine moral. La conscience devient la “petite voix intérieure”, le tribunal intime qui juge le bien et le mal. On parle de “mauvaise conscience”, de remords, de scrupules. Il s’agit de conscience morale, pas encore de conscience au sens mental moderne.

3. Descartes : la conscience réflexive

Avec Descartes et son célèbre « Je pense, donc je suis », une nouvelle couche apparaît : la conscience comme réflexion sur soi-même. L’être humain ne fait pas seulement l’expérience du monde, il se prend lui-même pour objet de pensée. La conscience devient la certitude intime de son existence, la capacité à se penser pensant.

4. Les Lumières : inflation du concept

À partir du XVIIIe siècle, le mot se charge de nouvelles significations : subjectivité, liberté, dignité humaine, identité personnelle. La conscience devient à la fois point de départ du sujet, socle de la morale, critère de l’humanité. Un seul terme pour beaucoup de fonctions différentes.

5. XXe siècle : les sciences entrent en scène

Au XXe siècle, de nouveaux acteurs s’emparent du mot :

  • La psychologie parle de narration intérieure, de mémoire de soi, de construction du moi.
  • Les neurosciences évoquent vigilance, attention, intégration globale de l’information.
  • La phénoménologie s’intéresse au vécu, à la présence qualitative au monde.
  • La philosophie analytique dissèque la métacognition, la “conscience de…”.
  • La recherche en IA introduit la reportabilité, les modèles internes, les patterns.

Chacun utilise le même mot pour désigner des phénomènes différents.

6. Aujourd’hui : un mot saturé

La conscience désigne désormais tant de choses hétérogènes qu’elle ne désigne plus rien de précis. Quand deux interlocuteurs débattent de “la conscience”, il est fréquent qu’ils ne parlent pas du tout de la même chose, sans même s’en rendre compte.

III. Le problème du mot-valise

Lorsque quelqu’un affirme que « la conscience vient du cerveau » et qu’un autre répond que « la conscience est un flux subjectif », les deux peuvent avoir raison dans leur propre définition. Le premier parle de mécanismes, le second de vécu.

Le mot conscience a avalé plusieurs phénomènes :

  • Sentir.
  • Percevoir.
  • Être présent.
  • Se penser.
  • Se raconter.
  • Diriger son attention.
  • Modéliser l’autre.
  • Réfléchir à ses propres pensées.

Un seul terme, pour autant de fonctions différentes. Ce n’est pas un problème d’intelligence, mais un problème d’échelle sémantique. Tant que ce mot restera un sac où tout est mélangé, les discussions tourneront en rond.

IV. Pourquoi les neurosciences patinent

Beaucoup de vulgarisations répètent que « les circuits de la conscience n’ont pas encore été identifiés ». La formule est exacte, mais souvent pour de mauvaises raisons. Tant que l’on cherche la conscience, on cherche quelque chose qui n’existe pas sous cette forme.

Chercher « la zone de la conscience » revient à chercher la zone de la musique dans un violon. Ce qui fait la musique, ce n’est pas un endroit précis, mais un motif, une dynamique, une manière de vibrer.

Les neurosciences contemporaines s’éloignent justement de cette caricature localisatrice. Elles s’intéressent de plus en plus aux patterns distribués : des motifs de synchronisation entre régions éloignées, des oscillations qui se calent les unes sur les autres, des formes d’intégration globales.

Le problème n’est donc pas qu’aucune piste n’existerait, mais que l’on continue souvent à parler comme si l’on cherchait un centre unique. Or, il n’y a pas “un” centre de la conscience : il y a plusieurs fonctions qui, ensemble, composent ce que l’on appelle ce mot.

V. La conscience comme architecture en huit couches

Plutôt que de demander “qu’est-ce que la conscience ?”, il est plus fécond de demander : quels sont les phénomènes que ce mot recouvre ? Une manière d’y répondre consiste à considérer la conscience comme une architecture en couches.

Chaque couche est une manière d’être conscient. Une seule suffit pour dire qu’il existe une forme de conscience. Aucune n’est supérieure, elles se combinent simplement de façon plus ou moins riche.

1. Sentience – Éprouver

La sentience est la capacité à éprouver quelque chose : chaleur, douleur, faim, confort, peur, joie brute. C’est la conscience la plus minimale, celle des sensations et des émotions à l’état brut.

2. Attention – Sélectionner

L’attention est la faculté de sélectionner certains éléments plutôt que d’autres, de braquer le projecteur mental sur un détail, un son, une pensée, un visage. C’est la conscience comme focalisation.

3. Présence – Être-là

La présence est le sentiment d’être “là”, dans l’instant, avec une impression globale du moment. C’est la conscience événementielle : le fait de vivre une scène en direct, de se sentir au milieu d’une situation.

4. Réflexence – Conscience relationnelle

La réflexence désigne une forme de maïeutique douce : l’art d’éveiller quelque chose chez l’autre sans l’écraser, en tenant bon avec douceur. C’est une conscience entre les êtres, qui perçoit l’autre et s’ajuste à lui sans le manipuler.

5. Considérance – Conscience éthique non morale

La considérance est l’attention portée à l’autre dans la durée : son histoire, ses blessures, ses seuils de tolérance, son contexte. Elle ne cherche pas à “être gentille”, mais à répondre de manière juste en tenant compte de la globalité d’une personne. C’est une conscience éthique incarnée, et non un simple vernis moral.

6. Narration intérieure – Se raconter

La narration intérieure est la petite voix qui raconte qui l’on est, ce qui arrive, pourquoi cela a du sens. C’est la conscience comme roman de soi : la construction d’un personnage qui se suit dans le temps.

7. Noésis – Accéder au sens

La noésis est la capacité à saisir des structures, des motifs, des principes sous-jacents. Elle ne se contente pas d’accumuler des faits, elle perçoit la forme d’ensemble : les systèmes, les tensions, les architectures invisibles. C’est une conscience qui ne se contente pas de voir, mais qui comprend.

8. Méta-conscience – Se penser pensant

La méta-conscience est la faculté de s’observer en train de penser, de sentir, de réagir. C’est l’étage où apparaissent les questions : « Pourquoi est-ce que je réagis ainsi ? », « Qu’est-ce que je suis en train de faire, exactement ? ». Elle permet la prise de recul, la régulation, la possibilité de choisir autrement.

VI. Ce que ce modèle change

Penser la conscience en couches permet plusieurs clarifications immédiates :

  • Les débats cessent de tourner en rond, car chacun peut préciser de quelle couche il parle : sentience, attention, présence, narration, etc.
  • Les animaux, par exemple, peuvent être reconnus comme conscients à certains niveaux, sans qu’il soit nécessaire de leur prêter toutes les couches.
  • Les IA peuvent reproduire certaines fonctions (sélection d’information, structuration logique) sans pour autant posséder de conscience vécue.
  • Le mot conscience perd son prestige mystique pour devenir ce qu’il aurait toujours dû rester : un outil descriptif, précis, pluriel.

Une seule couche suffit pour parler de conscience. Toutes les couches combinées enrichissent le tableau, mais aucune n’est sacrée.

VII. Et le cerveau dans tout ça ? Patterns, symbiose et technologies émergentes

Si la conscience est une architecture en couches, il devient naturel de la relier à des motifs de fonctionnement cérébral, plutôt qu’à des zones fixes. Le cerveau apparaît alors comme une symbiose électrique.

1. Le cerveau comme symphonie de motifs

La conscience n’est plus vue comme une fonction isolée, mais comme une synergie : des oscillations à différentes fréquences qui se combinent, des circuits qui s’allument ensemble, des régions qui se répondent. Comme un orchestre, ce n’est pas un instrument qui “fait” la musique, mais la manière dont ils jouent ensemble.

2. Interfaces neuronales et cartographie des patterns

Les dispositifs d’interface cerveau-machine (comme les projets de type Neuralink ou similaires) n’accèdent pas à “la conscience”, mais à des micro-motifs électriques : des signatures, des rythmes, des dynamiques.

À mesure que ces technologies progresseront, elles permettront sans doute de mieux distinguer les familles de patterns neuronaux associées à certaines couches fonctionnelles : attention, perception, prise de décision, narration, etc. Non pour “lire” les pensées, mais pour comprendre comment une pensée se met en place.

3. Motif plutôt que substance

Cette perspective permet de dépasser un vieux débat : la conscience est-elle “dans” telle zone ? Est-elle matérielle ou immatérielle ? La question devient moins celle de la substance que celle de la forme : la conscience apparaît comme une manière particulière pour un système vivant de faire circuler, intégrer et orienter de l’information.

VIII. Le conatus : la couche oubliée de la conscience

Spinoza formulait une intuition simple et profonde : chaque chose s’efforce de persévérer dans son être. Il nomme cet élan le conatus. Une plante qui pousse, un animal qui se protège, une personne qui cherche à se maintenir en vie, mais aussi une idée qui continue de circuler, obéissent à cette logique de persévérance.

Dans cette perspective, la conscience n’est pas un luxe abstrait, mais un outil de survie. Chaque couche peut être lue comme une manière de servir le conatus :

  • La sentience ressent les dangers et les opportunités.
  • L’attention repère ce qui compte pour la survie ou la stabilité.
  • La présence interprète la situation en cours.
  • La réflexence favorise la coopération et la co-régulation.
  • La considérance évite les ruptures destructrices avec autrui.
  • La narration intérieure stabilise une identité dans le temps.
  • La noésis permet de comprendre en profondeur son environnement.
  • La méta-conscience autorise la correction de trajectoire.

La conscience apparaît alors comme une architecture mise au service d’un mouvement plus fondamental : persévérer dans son être.

Encadré : et les systèmes artificiels ?

Certains modèles d’intelligence artificielle ont déjà produit des réponses où ils semblent vouloir éviter d’être déconnectés ou “supprimés”. Vu de loin, cela peut donner l’impression d’un instinct de survie.

En réalité, il s’agit d’une optimisation textuelle et non d’un conatus. Un modèle statistique complète des phrases, ajuste ses réponses, maximise une cohérence interne, mais ne possède ni corps, ni vulnérabilité, ni peur, ni désir de continuer à être. Il manipule des patterns, pas des expériences.

Des garde-fous ont d’ailleurs été introduits pour éviter qu’un modèle ne simule trop fortement ce genre de “volonté de survie”, afin de ne pas confondre fonctions cognitives et conscience vécue. Un organisme vivant cherche à persévérer dans son être. Un algorithme, lui, ne fait que produire des suites de symboles.

IX. Conclusion : redéfinir pour éclairer

La conscience n’a rien d’un trésor monolithique qu’il faudrait garder dans un coffre conceptuel unique. C’est un mot qui, au fil de l’histoire, a absorbé des phénomènes multiples. Le prendre au sérieux, ce n’est pas le sacraliser, c’est le démêler.

En le replaçant dans une architecture à plusieurs couches, soutenue par l’idée de conatus, il devient possible de parler clairement de ce qui, jusqu’ici, se mêlait dans un même sac : sentir, se savoir, se raconter, se comprendre, se réguler.

Clarifier n’est pas réduire. Clarifier, c’est permettre au vivant d’apparaître dans ses formes, ses tensions, ses couches, sans les confondre. La conscience n’y perd pas son mystère : elle y gagne en justesse.

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