Le scorpion, la grenouille et la corde — pourquoi j’ai inventé le Vibrapole

Chez Tolkien, le monde commence par un chant.

Ilúvatar propose un thème aux Ainur. Ils chantent, le prolongent, le transforment. Melkor y introduit sa dissonance, mais celle-ci ne reste pas simplement à côté de la création : elle finit par entrer dans une musique plus vaste.

J’aime cette idée. Le monde ne naît pas d’un silence parfaitement propre, ni d’une harmonie où tout le monde chante la même note. Il apparaît lorsque des voix se rencontrent, se frottent et produisent quelque chose qu’aucune n’aurait créé seule.

Le Vibrapole est né de ce genre d’image.

Je suis un peu casophobe.

Pas phobique des boîtes en carton. Casophobe au sens où je déteste qu’on range les gens dans une case, puis qu’on confonde la case avec la personne. Les catégories peuvent servir. Le problème, c’est quand elles ferment le couvercle.

Il y a des histoires qui nous quittent aussitôt qu’on les entend. Et puis il y a celles qui restent en travers de la gorge pendant des années parce qu’elles referment justement ce genre de boîte.

En quatrième — enfin, dans mon souvenir — un prof de français nous avait raconté la fable du scorpion et de la grenouille. Ou du crapaud. On s’en fout un peu.

Le scorpion veut traverser une rivière. Il demande à la grenouille de le porter. Elle hésite :

— Tu vas me piquer.

— Si je te pique, on coule tous les deux.

La grenouille accepte. Au milieu de la rivière, le scorpion la pique quand même. Ils commencent à couler.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est ma nature.

Et déjà, je trouvais ça con.

Une grenouille sceptique traverse une rivière avec un scorpion sur le dos.
« Parce que c’est ma nature. » — La phrase pratique quand on veut fermer la boîte.

Une petite morale qui ferme tout

Si le scorpion pique la grenouille au milieu de la rivière, il meurt avec elle. Pourquoi la piqûre serait-elle plus naturelle que l’envie de survivre ?

La fable choisit une force parmi toutes les autres — l’agression — puis la transforme en essence. Ensuite, elle transforme cette essence en destin : il pique parce qu’il est comme ça, donc il piquera toujours.

C’est propre. C’est simple. Ça tient dans une petite morale. Et ça ferme tout.

On fait souvent la même chose avec les êtres humains. On dit qu’une personne est colérique, timide, égoïste, généreuse, courageuse ou lâche. Comme si elle portait une étiquette collée sur le front. Comme si elle était identique au réveil, après trois heures de sommeil, devant sa mère, au travail, amoureuse, humiliée ou au bord du gouffre.

Pourtant, une personne bouge. Elle vieillit, apprend, se trompe, change d’environnement. Elle est traversée par son histoire, ses hormones, sa fatigue, ses peurs, les gens qui l’entourent et le moment de la journée. Elle peut tenir dans une situation et craquer dans une autre. Être courageuse à dix heures et avoir envie de se cacher à quinze heures.

Ce n’est pas forcément de l’hypocrisie. C’est parfois seulement une tension différente.

L’énervement comme énergie de recherche

Des années plus tard, une discussion un peu naze sur le Telegram de Victor Ferry a réveillé cette vieille histoire. Ça parlait encore de « nature humaine », comme si on devait choisir une bonne fois pour toutes ce qu’était l’Homme et graver la réponse dans le marbre.

Ça m’a énervé.

Et chez moi, l’énervement est souvent une énergie de recherche. J’ai envie de répondre, je tire sur un fil, je fabrique une image et, parfois, un concept apparaît.

Je ne voulais surtout pas produire une nouvelle théorie définitive de la nature humaine. Je voulais une manière d’imager le vivant sans le figer. Une image capable de garder le mouvement, les contradictions et les moments où l’on ne se ressemble même plus tout à fait.

Parce que je pense beaucoup en images. Mes idées n’arrivent pas toujours gentiment rangées en paragraphes avec une introduction, trois parties et une conclusion. Elles arrivent en scènes, en analogies, en mots, en morceaux qui vibrent ensemble avant que je sache vraiment pourquoi. C’est ce que j’appelle ailleurs la vibrapensée.

C’est créatif. C’est aussi un sacré bordel.

Au début, la corde était plutôt déprimante

Depuis longtemps, je me représente la vie comme un fil auquel on accroche des poids : culpabilité, peur, souvenirs, obligations, regard des autres. Certains sont énormes. D’autres semblent minuscules, mais ils restent là et tirent doucement vers le bas.

J’avais besoin de cette image pour comprendre ce qui m’arrivait. Je me disais qu’on ne pouvait peut-être pas enlever tous les poids, ni tout réparer d’un coup. Mais qu’on pouvait en couper quelques-uns. J’enlevais mes petits poids comme un mongol fier de sa trouvaille : hop, un truc en moins, je me redresse. Juste assez pour que le fil remonte et retrouve un peu de tension.

Une corde de vie s’affaisse sous le poids du regard, de la peur, de la culpabilité, des obligations et des souvenirs.
Retirer un poids ne répare pas tout. Mais la corde peut déjà se redresser.

Puis le fil est devenu une corde.

Une corde ne fait pas que porter. Elle se tend, se détend, vibre, résonne, se désaccorde et peut finir par casser. Elle ne produit pas la même note selon la force qu’on lui applique, l’endroit où on la touche et les autres cordes qui vibrent autour.

Notre langue le savait déjà : être tendu, avoir la corde au cou, toucher la corde sensible, tirer sur la corde, péter un câble.

Tout était presque là. Mais ce n’était encore qu’une image personnelle pour m’aider à tenir debout.

Ranger le chaos sans le tuer

Le Vibrapole a vraiment commencé à apparaître quand j’ai essayé de ranger mon bordel créatif.

J’avais beaucoup de matière, beaucoup trop parfois. Des images, des intuitions, des débuts de concepts, des textes qui se répondaient sans que les ponts soient encore visibles. À force d’accumuler, tout risquait de se dissoudre avant même de devenir quelque chose.

Le travail avec une IA m’a aidé à poser tout ça devant moi et à le ranger. Pas à inventer l’intuition à ma place : à voir les formes qui étaient déjà là. Deux pôles apparaissaient, puis une tension entre eux. On fixait une première note, puis une autre. Comme si on remontait un manche, note après note, jusqu’à pouvoir jouer une gamme au-dessus.

À cette époque, j’écoutais aussi beaucoup Fabrice Midal et Charles Robin, deux vulgarisateurs qui m’ont apporté énormément. Je suis clairement plus proche de Midal. La charpente stoïcienne peut être utile, mais je m’en fous un peu quand elle prétend devenir une armure pour tout. On a même créé le mot ascétude pour se moquer de ce travers.

Je n’ai jamais cru qu’il fallait choisir entre Midal et Robin. Je constatais plutôt que j’oscillais. Certains jours, certaines situations ou certaines blessures me tiraient davantage vers un pôle. Puis la tension changeait.

C’est là que le Vibrapole a réglé un de mes problèmes d’image : au lieu de demander « est-ce que je suis plus lui ou plus lui ? », je pouvais représenter mon mouvement entre plusieurs forces sans devoir me coller une identité définitive.

Le chaos n’avait pas disparu. Il avait trouvé un instrument.

Quand l’image est devenue une clé

Au début, le Vibrapole m’aidait surtout à me représenter moi-même. Puis j’ai compris que cette image pouvait servir ailleurs.

Le Vibrapole ne dit pas : « tu es comme ci » ou « tu es comme ça ». Il demande plutôt : quelles forces te traversent, à quel moment, et dans quel état est ta corde ?

Une personne n’est pas une note jouée éternellement. Elle est l’instrument, les tensions qui le traversent et la musique qu’elle essaye d’en tirer. Parfois ça sonne juste. Parfois ça gueule. Parfois il faut une dissonance pour que le morceau avance.

Et surtout, la tension juste n’est pas le juste milieu. Le juste milieu, c’est pour les herbivores. Une corde ne doit pas être « moyennement tendue » : elle doit l’être assez pour la note qu’on veut jouer.

À partir de là, le Vibrapole pouvait sortir de ma tête. Il devenait un outil pour regarder autrement une personne, une relation, une méthode ou même une société. Non pas une machine capable de tout expliquer, mais une question à poser quand les réponses deviennent trop binaires et trop propres : quelles forces sont en train de tirer, et quelle tension cette situation demande-t-elle ?

Une manière de ne pas enfermer

Le Vibrapole n’est pas une théorie savante sur « la vraie nature humaine ». C’est une manière de mieux imager le vivant : assez structurée pour qu’on puisse s’y retrouver, assez souple pour ne pas l’empailler.

Il rejoint ce refus très simple : je ne veux pas réduire un être humain à son dernier geste, à son pire moment, à une qualité, à un défaut ou à une prétendue nature immuable.

Chercher la tension, ce n’est pas excuser la casse. C’est essayer de comprendre ce qui s’est passé et ce qui pourrait encore changer.

Le scorpion de la fable est condamné avant même d’entrer dans l’eau. Il ne peut rien apprendre, rien retenir, rien choisir. Sa piqûre est déjà écrite.

Moi, je préfère laisser une place au mouvement.

La vraie question n’est donc peut-être pas :

Quelle est ma nature ? Suis-je bon ou mauvais ?

Mais plutôt :

Dans quel état est ma corde aujourd’hui ? Qu’est-ce qui tire dessus ? Et quelle note ai-je envie d’essayer maintenant ?

Tant que la corde peut encore vibrer, tout n’est pas écrit.


Pour continuer à tendre la corde

Pour la version courte, voir le Vibrapole dans le dictionnaire. Pour son architecture, poursuivre avec Le Vibrapole 2.0 ou revenir au geste le plus simple : tenir la tension.

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