I. — L’intuition de départ : une civilisation est un organisme, pas une machine
Une civilisation ne ressemble ni à un moteur ni à une administration : elle respire.
Elle vit par ses périphéries, ses communautés, ses régions, ses villes, ses métiers, ses langues, ses loisirs, ses marchands, ses rituels.
Elle ne tombe pas lorsque le centre devient trop faible. Elle tombe lorsque le terrain meurt, et que le centre absorbe tout l’oxygène pour compenser.
C’est l’idée centrale : le fédéralisme organique, ce n’est pas simplement plus d’autonomie et moins d’État. C’est une circulation du vivant.
Un centre qui donne l’impulsion, des périphéries qui inventent, et une confiance horizontale plus forte que la contrainte verticale.
À l’inverse, le jacobinisme est une spiritualité politique très particulière : un monothéisme administratif, né dans la Révolution française, où l’État remplace Dieu, Paris remplace Rome, et tout ce qui vit hors du centre devient suspect — des « paganismes locaux ».
Une civilisation respire ou se rigidifie. Il n’y a pas d’entre-deux durable.
II. — Les grands modèles organiques de l’histoire
Pour comprendre les structures qui fonctionnent, il faut regarder ce qui a duré. Pas ce qui a gagné une bataille.
Quatre exemples, au moins, montrent la même mécanique vivante.
1. Charlemagne : le pouvoir qui circule
Le génie carolingien n’était pas dans la centralisation, mais dans la circulation.
Deux éléments décisifs :
- Les missi dominici : toujours par paire (un clerc, un laïc), envoyés deux fois l’an dans les comtés. Ils écoutaient, arbitraient, révoquaient, contrôlaient au nom du terrain, pas contre lui.
- Le serment de réciprocité : les populations juraient fidélité au roi et, en retour, le roi jurait protection et justice, pas simple domination.
C’était un État mobile, poreux, respirant. Une alliance. Pas un corset.
2. Edo : centraliser le désir, pas l’administration
Le Japon des Tokugawa a tenu près de 250 ans sans guerre civile majeure. Le record hors empire chinois.
Le shogun utilisait le sankin-kōtai : résidence alternée des seigneurs (daimyô) à Edo.
Il centralisait :
- les ambitions,
- les mariages,
- le prestige,
- les intrigues.
Mais il laissait l’administration au local : intendants, samouraïs de province, paysans, guildes.
L’État ne se mêlait pas de tout, mais le pays était profondément cohérent. C’était une centralisation du désir, pas de la vie quotidienne.
3. Les Mongols : la confiance par la vitesse
L’empire mongol n’a pas dominé la moitié du monde uniquement par la brutalité, mais grâce au Yam (ou örtoo).
C’était un réseau de relais tous les 25–30 km, avec chevaux frais, vivres, abri, messagers entraînés. Un message traversait l’empire plus vite qu’un courrier royal français au XVIIe siècle.
C’était un système nerveux, pas un simple commandement. La vitesse de circulation permettait d’éviter la bureaucratie.
Un centre informé n’a pas besoin d’un centre envahissant.
4. Napoléon III : l’État stratège et les forces locales
Le Second Empire est la dernière période française où l’État et le terrain ont respiré en synchronie.
- Les rails : construits par des compagnies privées, cofinancés localement.
- Les banques modernes : Crédit Foncier, Crédit Lyonnais.
- Les grands magasins : initiatives bourgeoises.
- Une industrie en essor : les grandes dynasties industrielles se développent.
- L’urbanisme : État stratège, villes exécutantes.
L’État fixait l’impulsion, les régions inventaient le concret.
Ce modèle a fait de la France une puissance majeure. Le jacobinisme de la IIIe République en a figé l’élan.
5. Les Angyo-Onshi de Corée : les inspecteurs fantômes
Dans la dynastie Joseon, il existait les Angyo Onshi, fonctionnaires itinérants anonymes, chargés de surveiller les abus locaux.
Comme les missi dominici, mais masqués : des agents errants au service du roi, capables de sanctionner gouverneurs et notables.
Ils maintenaient la loyauté mutuelle entre centre et terrain. Non en imposant, mais en révélant les dérives.
6. Les villes hanséatiques : le fédéralisme commercial
La Hanse n’avait ni roi, ni capitale, ni armée régulière. Elle fonctionnait avec des villes vivantes, des guildes, des ports autonomes, un droit commercial partagé, et surtout :
une fiscalité claire, locale, assumée.
L’inverse du mille-feuille français, où l’empilement masque la défiance plus qu’il ne la résout.
III. — Pourquoi le jacobinisme rigidifie : les crises comme accumulateurs de peur
Le jacobinisme français ne sort pas de nulle part. Chaque grande crise historique a renforcé le réflexe centralisateur.
- La Révolution : peur des féodalités et des provinces → uniformisation violente → sacralisation du centre.
- La Fronde (sous l’Ancien Régime) : traumatisme → besoin de verticalité royale → centralisation accrue.
- 1870 (Sedan) : traumatisme national → école uniforme, préfets tout-puissants, suspicion envers les autonomies régionales.
- 1914–1918 : guerre totale → État total.
- 1940–1945 : reconstruction jacobine, recentralisation administrative.
- 2020 : pandémie → passe numérique, tentation d’un jacobinisme digital.
À chaque fois : plus de crise → plus de fer → moins de respiration.
Le jacobinisme est un réflexe de survie d’Ancien Régime, pas un système efficace pour un monde complexe, interconnecté, numérique.
IV. — La monnaie : le thermomètre du vivant
La monnaie mesure la confiance que la société se porte à elle-même.
Quand une société :
- multiplie les taxes,
- empile les règles,
- rend tout opaque,
c’est qu’elle ne croit plus que le terrain peut fonctionner seul.
À l’inverse, les structures respirantes (villes hanséatiques, cités italiennes, cantons suisses, certaines cités-États modernes) ont souvent une fiscalité :
- claire,
- locale,
- prévisible,
- enracinée dans un contrat compris par tous.
1. Monnaies locales et circuits courts
Les monnaies locales (Eusko, Sol-Violette, etc.) sont des embryons d’économie organique :
- elles favorisent les circuits courts,
- elles relient commerçants et habitants,
- elles rendent visible une économie territoriale.
À échelle plus ambitieuse, des monnaies locales numériques, adossées à l’euro mais bonifiées fiscalement (rabais sur certains impôts locaux, par exemple), permettraient de recréer de la confiance horizontale.
2. Crypto-monnaies et jacobinisme numérique
À l’échelle européenne, la tentation est forte d’un euro numérique programmable, qui serait le bras financier d’un jacobinisme technocratique.
Les crypto-monnaies, avec toutes leurs limites, représentent un mouvement inverse :
- décentralisation de la confiance,
- résistance à l’inflation pilotée par le centre,
- création de réseaux monétaires affinitaires,
- possibilité de gouvernance partagée (DAOs).
Les DAOs régionales (coopératives blockchain) seraient des versions modernes des guildes hanséatiques :
- traçabilité,
- décisions collectives,
- autonomie réelle,
- résilience aux chocs.
Face au jacobinisme numérique, il faudra un fédéralisme numérique.
V. — Que reste-t-il à faire pour 2026–2030 ? Des brèches organiques, pas un grand soir
Les pistes réalistes ne passent pas par un grand renversement, mais par des expérimentations organiques, réparties et concrètes.
1. Les « communes respirantes »
Une centaine de communes volontaires (villes de moins de 20 000 habitants, plus agiles et moins exposées médiatiquement) pourraient signer un pacte :
- refus de certaines normes nationales non vitales,
- contrats locaux de résultats (sécurité, emploi, énergie, culture),
- référendums locaux réguliers sur les grands choix,
- transparence totale des budgets.
Ce serait un laboratoire fédéraliste français, à échelle raisonnable.
2. Un « Yam moderne » (missi dominici 2.0)
Un outil numérique (« Yam moderne ») permettrait aux habitants de signaler en temps réel :
- abus,
- incohérences,
- lenteurs administratives,
- situations d’urgence.
Les élus locaux y répondraient, épaulés par des intendants errants (version réformée des préfets), évalués non sur l’obéissance au centre, mais sur la vitalité locale :
- qualité de vie,
- sécurité vécue,
- innovation,
- lien social.
L’image n’est plus celle du château-fort, mais celle d’un système nerveux.
3. Une nouvelle Hanse française
Cinquante villes moyennes pourraient former une sorte de Ligue hanséatique française, en mutualisant :
- leurs achats publics (énergie, technologies, transports),
- leurs négociations avec des partenaires extérieurs (Europe, grandes entreprises),
- une monnaie locale bonifiée pour les échanges intercommunaux.
Non pas pour faire sécession, mais pour prouver qu’un autre rapport centre/terrain est possible.
4. Monnaie et crypto : la respiration monétaire
Deux régions pilotes pourraient expérimenter des monnaies locales numériques (par exemple une en Bretagne, une en Occitanie) :
- adossées à l’euro,
- avec des bonus fiscaux locaux (réductions partielles sur certaines taxes si elles sont payées dans cette monnaie),
- complétées par des stablecoins régionaux pour les échanges transfrontaliers.
Il s’agirait de réintroduire de la confiance économique horizontale, là où Paris et Bruxelles imposent la verticale.
5. Un serment annuel de loyauté réciproque
Inspiré de Charlemagne et des Angyo Onshi, un rituel républicain pourrait être institué :
Un serment public de loyauté réciproque, où le centre s’engage à protéger sans étouffer, et le terrain à obéir sans s’effacer.
Ce serait un marqueur symbolique fort d’un changement de culture politique.
VI. — Pourquoi tout cela serait plus efficace qu’un nouvel État fort
Un modèle organique :
- résiste mieux aux crises,
- se répare plus vite,
- crée plus d’innovation locale,
- ne casse pas lorsque le centre vacille.
Un centralisme massif crée une vulnérabilité unique : un arbre géant mais fragile.
Un fédéralisme organique crée mille points de force, comme un réseau racinaire.
Spengler l’a formulé ainsi :
« Les civilisations meurent quand elles cessent de produire de l’intérieur. »
Et Proudhon complète :
« La centralisation est la mort des peuples : elle tue l’initiative, qui est la vie. »
Conclusion
Ce texte n’est pas nostalgique. Il ne dit pas : « Retournons en arrière. » Il dit :
Respirons à nouveau. Réapprenons à être vivants. Faisons circuler l’intelligence, la loyauté, la monnaie, la responsabilité.
De Charlemagne aux Tokugawa, des Hanséatiques aux Mongols, de Napoléon III aux communes d’aujourd’hui : ce sont toujours les mêmes lois organiques qui font tenir un pays.
La France ne manque pas d’idées. Elle manque d’oxygène.
Il est temps de rouvrir les fenêtres.