Déclin, continuités et illusions : quand un short se prend pour un cours d’histoire

Introduction

J’aurais dû dormir.
Mais j’ai cliqué sur un short de Légende dans lequel Guillaume Play demande à Laurent Deutsch si « l’histoire se répète » et si la France est en « fin de cycle ».

Une question immense — posée en trente secondes, sans oser dire ce qu’elle implique vraiment.
Et la réponse ?
Une sorte de berceuse historique : « Rome ne s’est pas effondrée, c’est une continuité, faut pas rester figé, sinon c’est la mort. Et puis qui sait, ça va être sympa. »

Ça sonne bien, mais ça sonne creux.
Et parfois, le creux mérite un peu de lumière.

1. La question lisse : quand on veut faire politique sans dire qu’on en fait

Avant même la réponse, il y a le ton : une question posée comme un caillou jeté dans l’eau, sans jamais regarder les cercles qu’elle fait.

« Est-ce que l’histoire se répète ? »
La question a la forme d’un engagement, mais la nervosité d’un évitement.

Guillaume Play est sympathique — mais il a ce réflexe contemporain étrange : vouloir toucher les sujets brûlants sans jamais les nommer. Sans jamais risquer l’interprétation. Comme si la neutralité extrême était une vertu, alors que souvent, elle n’est qu’une manière de ne rien dire.

Ce n’est pas une critique contre lui. C’est un symptôme de l’époque : on pose la question du cycle civilisationnel comme si c’était une météo d’été.

2. « Une civilisation est puissante avec la force et le nombre. »

Laurent Deutsch ressort une idée antique : la puissance = grande armée + grande population.

C’était vrai pour Rome.
C’est faux pour nous.

Les pays les plus solides aujourd’hui ne sont ni les plus nombreux, ni les plus militarisés : Japon, Suisse, Singapour, Corée du Sud.

La puissance moderne repose sur :

  • la cohésion
  • l’innovation
  • la confiance
  • la stabilité politique
  • la qualité institutionnelle

Le duo « force + nombre », c’est lire 2025 avec un manuel de 300 av. J.-C.

3. « Rome ne s’est pas effondrée, elle s’est transformée. »

C’est vrai… vu du balcon.
Pas vu du sol.

Vu d’en haut :

  • l’Église garde les structures
  • Clovis imite Rome
  • les barbares sont romanisés
  • l’imaginaire continue

Vu d’en bas :

  • les routes ne sont plus entretenues
  • le commerce s’effondre
  • les villes meurent
  • la sécurité disparaît
  • la technique régresse
  • la pauvreté explose
  • l’espérance de vie diminue

Rome continue dans les symboles.
Rome s’effondre dans la vie quotidienne.

Les deux sont vrais, mais il ne faut pas confondre la continuité des élites avec la continuité d’une civilisation.

4. « Les gens de l’époque ne l’ont pas vécu comme une chute. »

C’est ce qu’on croit quand on ne lit que les textes.

Les textes sont écrits par :

  • les clercs
  • les aristocrates
  • les lettrés
  • les administrateurs

Ceux qui sont protégés.

L’histoire vécue se lit ailleurs : dans l’archéologie, les outils, les ruines, les poubelles. Et là, le verdict est clair : effondrement du niveau de vie.

Les élites vivent la transition.
Les peuples vivent la rupture.

Hier comme aujourd’hui.

5. La fuite vers le « ça va être sympa »

Et puis il y a eu cette phrase.
La phrase qui ne veut rien dire.
La phrase qui sert à ne pas penser.
La phrase qui veut rassurer alors qu’elle n’explique rien.

« Ça va être sympa. »

C’est le comble du vide poli. Une manière de coller un smiley sur une question civilisationnelle.

Ce n’est pas une faute individuelle. C’est une époque qui préfère l’optimisme automatique à la lucidité assumée.

Parce que « ça va être sympa » est souvent le signe qu’on ne veut pas voir la gravité, ni nommer ce qui dérange.

6. « Faut pas rester figé, sinon c’est la mort. »

Cette phrase sonne juste, mais elle est mal comprise.

Parce qu’il existe une différence fondamentale entre :

  • immobilisme → mort
  • préservation active → vie

Et le contre-exemple parfait, le plus éclatant, le plus indiscutable, c’est le Japon d’Edo.

Le Japon d’Edo : fermeture, maturité, incandescence

Au XVIIe siècle, le Japon se ferme presque totalement au monde. Ce n’est pas de l’immobilisme.
C’est de la concentration intérieure.

Résultat :

  • Edo devient la plus grande ville du monde
  • explosion du commerce interne
  • Pax Tokugawa de plus de deux siècles
  • émergence d’un raffinement unique : iki, miyabi, yūgen, wabi-sabi, haïku, ukiyo-e
  • artisanat d’exception
  • stabilité sociale

Le Japon ne s’est pas figé.
Il s’est concentré. Il a mûri. Il a sublimé.

Et c’est justement parce qu’il a protégé son axe qu’il a pu s’ouvrir ensuite sans se dissoudre.

La nuance fait imploser la formule « si on ne bouge pas, on meurt ».

7. « La France arrive en fin de cycle et va devenir autre chose. »

Oui, probablement.

Mais ce qui manque dans sa réponse, c’est ceci :

  • en haut, la mutation est douce
  • en bas, la mutation peut être une chute

Ce que les élites appellent « continuité », les populations peuvent l’appeler « déclin », « rupture » ou « perte ».

Les cycles sont asymétriques.
Les transformations ne sont pas équitables.

Dire « ça va être sympa » depuis un fauteuil qui ne bouge pas, c’est oublier que c’est toujours le bas de la société qui encaisse les secousses.

Conclusion : ce que le short ne dit pas

Le short n’est pas mensonger.
Il est juste… superficiel.

Laurent Deutsch parle de l’Histoire depuis les hauteurs symboliques.
Guillaume Play pose les questions depuis une neutralité qui veut plaire à tout le monde.

Mais une civilisation ne se comprend pas seulement depuis le balcon.

Elle se comprend depuis :

  • les routes abandonnées
  • les marchés vides
  • les villes qui rétrécissent
  • les vies qui se durcissent
  • les transitions subies
  • les ruptures silencieuses

Parce qu’une civilisation peut se transformer dans les livres, et s’effondrer dans les vies.

Ce que le short ne dit pas, nous, on le dit simplement :

L’histoire ne se répète pas,
mais les angles morts, si.

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