L’un fait ce que le moment exige. L’autre évite qu’on transforme son geste en nouvelle religion.
Dans L’Assassin royal, Fitz finit souvent par aller voir le Fou quand il ne sait plus quoi faire.
Pas tout de suite.
D’abord, il essaye seul. Il s’enferme, il se trompe, il fout parfois un peu plus de bordel. Puis il va voir ce personnage épuisant qui semble toujours avoir un temps d’avance.
Et le Fou ne lui donne jamais un mode d’emploi.
Il répond de travers. Une image. Une énigme. Une phrase qui gratte. Puis il laisse Fitz repartir avec ça. La réponse travaille à l’intérieur de lui.
J’appelle ce versant de la Réflexence une forme de maïeutique énigmatique. J’aurais pu m’arrêter au mot « maïeutique », mais il énervait ma femme. Alors j’en ai inventé un autre, ce qui a sûrement beaucoup arrangé la situation.
C’est l’art de faire grandir les esprits sans les gaver. De verser du vin dans la cruche, pas de le lui enfoncer.
Le Fou laisse de la place. Il ne dit pas forcément au roi qu’il est con. Il incline un peu le miroir et attend que le roi remarque lui-même que sa couronne est de travers.
Quand le moment nous oblige
Le héros fait autre chose.
Il ne déplace pas seulement le regard. Il agit.
On parle souvent des héros comme s’ils étaient faits dans un autre bois que nous : plus purs, plus forts, mieux finis. C’est pratique. On peut les admirer très fort et continuer à rester assis.
Je préfère une idée moins confortable :
Le héros est une fonction du moment, pas une identité.
Il n’est pas bon partout, tout le temps. Il peut être pénible, vaniteux, maladroit. Il peut raconter une connerie le jeudi après avoir été courageux le mardi.
Mais quelque chose doit être fait, et quelqu’un le fait.
C’est ce que je retiens du Seigneur des anneaux. Frodon n’a pas choisi son époque ni la mission qui lui tombe dessus. Gandalf lui rappelle, en gros, qu’il ne peut pas décider du temps dans lequel il vit. Il peut seulement décider quoi en faire, avec les forces qu’il a.
Rosa Parks ne s’est pas levée un matin avec l’ambition de devenir une statue. Elle militait déjà. Son refus dans ce bus appartenait à une lutte préparée, et elle savait ce qu’un simple « non » pouvait lui coûter.
Un geste peut sembler minuscule de l’extérieur : rester assis, refuser un ordre, envoyer un mail, dire à un supérieur que son protocole n’a aucun sens.
Chacun combat à son échelle.
Et c’est ici que mon vieux mot de médiocrité retrouve sa place.
Je ne parle pas des gens moyens. Nous sommes tous moyens dans à peu près tous les domaines. Je parle du moment où l’on renonce à examiner, où l’on suit parce que tout le monde suit, où l’on réclame aux autres le courage que l’on refuse soi-même.
La médiocrité n’est pas de ne pas savoir.
C’est parfois de ne plus vouloir chercher.
Le héros devient nécessaire quand le courant emporte tout. Le bouffon devient nécessaire quand ce courant commence à s’appeler lui-même « la raison ».
Défendre une parole n’est pas l’épouser
Noam Chomsky en a donné un exemple particulièrement sale à manipuler.
Il a défendu les droits civils et la liberté d’expression de Robert Faurisson, qui niait les chambres à gaz et l’extermination des Juifs.
Chomsky ne défendait pas ces thèses. Il les rejetait. Son problème était le suivant : défend-on la liberté seulement quand la parole nous convient ?
Le texte dans lequel il expliquait cette position s’est pourtant retrouvé placé au début d’un livre de Faurisson. Chomsky avait permis qu’on l’utilise. Lorsqu’il a compris le contexte précis de la publication, il a demandé son retrait. Trop tard.
Le principe était clair. La scène, elle, était pourrie et forcément ambiguë.
On peut donc défendre le principe de Chomsky et discuter son jugement. On peut trouver son geste courageux et penser qu’il aurait dû mieux anticiper l’usage de son texte.
Les deux peuvent être vrais.
Une personne peut avoir le droit de parler, dire quelque chose de faux, employer une méthode merdique et ne pas mériter cette tribune précise.
Quatre questions.
Pas un bouton « gentil » ou « méchant ».
Chouard et la machine à fabriquer un package
Étienne Chouard m’intéresse parce que son histoire pousse ce problème encore plus loin.
Depuis 2005, il travaille autour du référendum d’initiative citoyenne, du tirage au sort et des ateliers constituants. Son idée centrale est simple : les citoyens ne devraient pas seulement choisir leurs maîtres. Ils devraient apprendre à écrire les règles du jeu.
Puis vient le package.
En 2014, Usul publie une vidéo pour essayer de « dédiaboliser » Chouard et de défendre l’intérêt de son travail démocratique. Le jour même, il fait marche arrière. Il estime avoir minimisé les paroles de Chouard sur Alain Soral et ses liens avec des milieux soraliens ou nationalistes.
Le retournement est presque plus intéressant que la première vidéo.
En quelques heures, on ne discute plus seulement le tirage au sort, la démocratie ou les fréquentations de Chouard. On se demande s’il appartient au bon monde. Le lien vers Soral devient un test de pureté qui menace d’avaler tout le reste.
Cela ne veut pas dire que ce lien ne comptait pas. Soral n’est pas un détail folklorique. Chouard a tenu à son sujet des propos qu’on peut trouver naïfs, complaisants ou franchement mauvais. Il a ensuite écrit que Soral était autoritaire et défendait une idéologie opposée à la sienne.
L’histoire n’est donc ni « Chouard n’a rien fait », ni « Chouard est Soral avec un autre pull ».
Elle est plus chiante que ça.
En 2019, sur Le Média, Denis Robert et Mathias Enthoven l’interrogent sur les chambres à gaz. Chouard répond que ce n’est pas son sujet, qu’il n’a pas travaillé la question et qu’il ne sait pas.
Dans ce contexte précis, c’est une réponse catastrophique.
La question ne lui demandait pas une expertise technique sur les fours d’Auschwitz. Elle lui demandait de poser clairement une limite. À force de refuser la réponse attendue parce qu’elle est attendue, il répond à côté du réel.
Il publie ensuite une mise au point : il affirme ne pas être négationniste ni antisémite, décrit la Shoah comme l’une des pires atrocités de l’histoire et se réclame justement de la ligne de Chomsky sur la liberté d’expression.
Cette précision compte.
Elle n’efface pas la réponse du Média. Mais la réponse du Média ne devrait pas non plus effacer quinze ans de travail politique.
Une personne peut être caricaturée et avoir réellement merdé dans la scène qui nourrit la caricature.
Encore une fois : les deux peuvent être vrais.
Mais les camps détestent cette phrase. Elle ne permet ni la canonisation ni l’exécution propre. Elle oblige à continuer de réfléchir alors que tout le monde voudrait déjà ranger le dossier.
Trois dissidents, trois problèmes
C’est aussi pour cela que je ne veux plus mettre Didier Raoult, Louis Fouché et Idriss Aberkane dans une même photo de classe avec écrit « héros » dessous.
Ils n’ont ni le même métier, ni le même parcours, ni les mêmes qualités, ni les mêmes casseroles.
Louis Fouché était anesthésiste-réanimateur. Il s’est beaucoup intéressé à l’éthique du soin et a raconté le décalage qu’il percevait entre certains protocoles imposés et la réalité clinique. Avec RéinfoCovid, il a voulu créer un espace de dissensus. Il a aussi diffusé des positions très contestées et a été sanctionné par l’Ordre des médecins.
Ce qui m’intéresse chez lui n’est pas de signer tout ce qu’il a dit. C’est le moment où un soignant estime qu’obéir ne suffit plus et qu’il doit confronter le protocole au réel.
Didier Raoult incarne une autre tension. Il avait une position, une institution et une réputation à perdre. Il a refusé le consensus et défendu publiquement l’hydroxychloroquine. Mais le courage de s’opposer ne transforme pas automatiquement une hypothèse en vérité. Ses méthodes, ses affirmations et sa promotion d’un traitement insuffisamment éprouvé ont été fortement contestées et sanctionnées.
Raoult montre à la fois le héros et son ombre : celui qui ouvre une brèche peut finir par aimer tellement son rôle qu’il prend chaque contradiction pour une persécution.
Idriss Aberkane, lui, n’est pas médecin. Son terrain est la vulgarisation, la conférence, la provocation intellectuelle. Il peut donner envie de chercher, faire circuler des idées, ouvrir des portes. Il a aussi construit son autorité sur un parcours et des titres qui ont fait l’objet de sérieuses contestations, ainsi que sur des affirmations parfois fragiles.
Il pose donc encore une autre question : une personne peut-elle nous avoir réellement apporté quelque chose sans que nous soyons obligés d’acheter tout le personnage ?
Je pense que oui.
Écouter n’est pas adhérer. Reconnaître une intuition n’est pas signer un chèque en blanc. Et relever une faute ne devrait pas nous obliger à déclarer que tout était vide depuis le début.
Le héros n’est pas une espèce humaine.
C’est une fonction momentanée.
Après le geste, il redevient quelqu’un. Avec son ego, ses angles morts, ses erreurs et parfois ses grosses conneries.
Il lui faut donc un bouffon. Surtout à lui.
Une contre-culture sans bouffon devient vite une nouvelle Église, avec des vidéos plus longues.
Quand l’étiquette est gravée dans le marbre
Et c’est là que le deuxième article commence.
Les médias ont besoin de raconter vite. Une personne complexe devient « controversée », « complotiste », « proche de », « pseudo-scientifique », « extrême droite ».
Parfois, le mot est justifié. Parfois, il dit une partie importante du réel.
Le problème commence lorsqu’il devient le cadre unique à travers lequel tout le reste sera lu.
Wikipédia arrive ensuite avec une règle apparemment raisonnable : s’appuyer surtout sur des sources secondaires reconnues. Mais si les médias ont déjà réduit une personne à quelques controverses, l’encyclopédie grave cette réduction dans sa biographie.
Puis le mécanisme tourne :
Les médias fabriquent le raccourci.
Wikipédia l’inscrit dans le portrait.
Le prochain lecteur retrouve le portrait et répète le raccourci.
Ce n’est pas forcément un complot. C’est parfois pire : une mécanique sans méchant central, où chacun fait proprement son travail et où la personne disparaît quand même derrière son dossier.
Elle peut difficilement reprendre la main. Si elle se défend avec ses propres sources, on lui répond qu’elles ne sont pas indépendantes. Si elle se tait, le portrait se solidifie.
On n’examine plus seulement ce qu’elle dit.
On consulte sa fiche pour savoir à l’avance comment l’entendre.
C’est ce que j’essaye de développer dans Wikipédia — la neutralité devenue arme. Pas pour dire que Wikipédia ment toujours ou que les médias inventent tout. Ce serait refaire exactement la même connerie à l’envers.
Mais pour rappeler qu’une méthode utile peut se rigidifier. Une précaution peut devenir une clôture. Une source peut informer sans contenir toute une personne.
Le bouffon comme garde-fou
Voilà pourquoi le Fou de Robin Hobb me touche autant.
Il ne fournit pas un nouveau package.
Il laisse un espace.
J’ai fini par relier sa manière de faire à trois mots du Chant des Mots.
La Révérence laisse de la place. Pas pour devenir une carpette, mais pour que l’autre puisse encore apparaître et se découvrir.
La Réflexence incline le miroir. Elle aide quelque chose à émerger sans penser à la place de l’autre.
La Considérance prend la personne assez au sérieux pour ne pas seulement la brosser dans le sens du poil. Elle peut rentrer dedans. Mais elle ne réduit pas l’autre à son erreur, à son camp ou à son pire moment.
Sans Révérence, le bouffon occupe toute la scène.
Sans Réflexence, il donne une leçon de plus.
Sans Considérance, il humilie et appelle ça de la franchise.
Le héros ouvre une brèche.
Le bouffon empêche qu’on installe aussitôt un péage devant.
Et le Barde récupère cette tension pour lui donner une forme : une histoire, une chanson, un poème, parfois une grosse connerie au bon moment.
Combattre la médiocrité ne consiste donc pas à se croire meilleur que les autres.
C’est refuser de laisser le courant, le protocole ou l’étiquette penser entièrement à notre place. C’est essayer de montrer l’exemple. Et accepter qu’un bouffon nous prévienne quand nous commençons, nous aussi, à raconter de la merde.
Le roi reste peut-être sur son trône.
Le Fou s’éloigne.
Mais quelqu’un vient enfin de remarquer que la couronne est de travers.