Ce principe est né… parce que j’avais envie de clasher quelqu’un.
Je lisais un poème.
Il parlait de tripes, de corps, de caca, d’intelligence artificielle.
Au bout de quelques vers, je me suis dit :
« Finalement, c’est normal que ça sente la merde. »
J’étais persuadé d’avoir trouvé la bonne vanne.
Puis, en discutant, quelque chose a changé.
Pourquoi avais-je cette impression ?
Ce n’était pas parce que le poème parlait de caca.
Rabelais parle de caca.
Molière parle du corps.
Le grotesque n’est pas un problème.
Le problème était ailleurs.
Le poème ne transformait jamais sa matière.
Il la déposait.
Comme on dépose une merde.
Et cette phrase est restée :
Écrire n’est pas déposer sa matière. Écrire, c’est la transformer.
Les tripes
Pendant longtemps, je disais :
La poésie, c’est mettre ses tripes sur la table.
Je continue à le penser.
Mais cette phrase est incomplète.
Les tripes ne font pas encore un poème.
Elles doivent d’abord passer par l’estomac.
Un poème n’est pas une émotion.
C’est une émotion digérée.
Une idée n’est pas un poème.
C’est une idée qui a rencontré des images.
Une colère n’est pas un poème.
C’est une colère qui a trouvé une scène.
Le lecteur ne lit pas nos tripes.
Il lit ce qu’elles sont devenues.
Digérer le monde
Nous passons notre vie à manger.
Des livres.
Des films.
Des chansons.
Des disputes.
Des Reddit.
Des rencontres.
Des paysages.
Des humiliations.
Des joies.
Même les mauvaises expériences nourrissent.
Elles nous apprennent parfois davantage que les bonnes.
Le bourdon ne trouve pas toujours une fleur parfaite.
Il continue pourtant de voler.
Le problème n’est donc pas ce que l’on avale.
Le problème est de savoir ce que l’on en fait.
Déposer ou transformer
Une émotion brute se dépose.
Une émotion digérée se transforme.
La colère devient une scène.
La peur devient une image.
La honte devient un silence.
Le deuil devient une pluie.
Une vieille Renault Mégane devient un poème.
Le sujet disparaît.
Le poème apparaît.
Je crois que c’est ça, digérer.
Ne plus parler seulement de son sujet.
Le laisser devenir autre chose.
Une mauvaise digestion
Ce qui m’a amusé, c’est que le poème qui m’avait donné cette idée parlait justement… de digestion.
J’avais envie de lui répondre :
Ton poème épouse tellement son thème qu’il finit par devenir un bel étron.
Puis :
Il tourne en rond comme sa propre chasse d’eau.
Ça m’a fait rire.
Mais ces vannes racontaient finalement quelque chose de plus profond.
Le problème n’était pas le caca.
Le problème était que le texte n’en sortait jamais.
Il restait prisonnier de sa matière.
Comme si elle n’avait jamais été digérée.
Et c’est précisément à ce moment-là que j’ai compris que ce principe ne parlait plus de lui.
Il parlait de moi.
Le Chant des Mots
Je crois que le rôle d’un auteur n’est pas seulement de ressentir plus fort.
Il est de mieux digérer.
Transformer ce qu’il vit.
Relier les expériences.
Chercher la substantifique moelle.
Puis offrir au lecteur non pas ce qu’il a avalé…
mais ce que cela est devenu.
Petit exercice
Prends une émotion très forte.
Ne l’écris pas.
Va marcher.
Lis.
Regarde un film.
Laisse-la fermenter.
Puis demande-toi :
Quelle image est née de cette émotion ?
N’écris pas l’émotion.
Écris son métabolisme.
Écris ce qu’elle est devenue.
Maximes
La poésie, c’est mettre ses tripes sur la table.
Les tripes ne font pas encore un poème.
Elles doivent d’abord passer par l’estomac.
Écrire n’est pas déposer sa matière. Écrire, c’est la transformer.
Une émotion brute se dépose. Une émotion digérée se transforme.
Le lecteur ne lit pas tes tripes. Il lit ce qu’elles sont devenues.
On ne nourrit pas un lecteur avec ce que l’on avale. On le nourrit avec ce que l’on a digéré.
La substantifique moelle est peut-être ce qu’il reste… après la digestion.