Dictionnaire / Néologisme · n. m. · Temps + orgueil

Être né après ne rend pas plus malin.

Le présent se couronne lui-même, assis sur ce qu’il a reçu. Allégorie réalisée avec l’IA.

Le temporgueil est l’arrogance d’une époque qui se croit arrivée au sommet de la lucidité. Elle regarde les précédentes comme des brouillons un peu honteux : moins intelligentes, moins morales, moins éclairées. Heureusement, nous voilà.

Pourtant, chaque époque possède ses angles morts. Et celles qui rient le plus de leurs ancêtres deviennent souvent les anecdotes de leurs descendants.

Un héritier qui se prend pour l’inventeur

On a des outils formidables. Des connaissances accumulées, des machines qui nous épargnent des tâches pénibles, des moyens de comprendre et de soigner que nos ancêtres n’avaient pas. Ce sont de vraies avancées. Le petit tour de passe-passe arrive quand on transforme cet héritage en preuve de notre intelligence personnelle.

On a un smartphone dans la poche, donc on se croit plus malin que le type qui savait construire une charpente avec ce qu’il avait sous la main. On confond la puissance de l’équipement avec celle du bonhomme. Enlève le chargeur, on va déjà moins faire les fiers.

Le temporgueil fait aussi ce tour avec la morale. Nous connaissons certaines erreurs du passé, nous disposons du recul et des travaux de ceux qui les ont combattues. Puis nous distribuons les bonnets d’âne comme si nous avions personnellement inventé chaque progrès. Notre date de naissance devient un diplôme.

Une époque peut aussi faire la réputation des autres

Une époque laisse des œuvres, des idées, des façons de raconter. Quand elles circulent assez, elles finissent par meubler la tête des suivantes. On hérite alors d’une histoire déjà éclairée : certains siècles dans la lumière, les autres au fond du couloir. Et l’on prend cet éclairage pour le passé lui-même.

Le contraste entre une Renaissance radieuse et un Moyen Âge abruti ne s’est pas dessiné tout seul. La BnF retrace cette fabrication : au XVIe siècle, Vasari raconte une renaissance des arts ; au XIXe, Michelet et Burckhardt donnent une portée beaucoup plus large à cette rupture. Une époque crée, une autre trie, admire et distribue les rôles.

Le mécénat, les tableaux, les palais nous en mettent plein les yeux. Très bien. Mais un beau tableau n’est pas un certificat d’hygiène. Des bains et des étuves existaient au Moyen Âge. À la Renaissance, Ambroise Paré pouvait recommander le bain et le déconseiller en période d’épidémie : il craignait que les pores ouverts laissent entrer les vapeurs de la peste. Les pratiques restaient diverses, pas une interdiction générale de se laver. L’exemple suffit : l’éclat artistique ne garantit pas d’avoir raison sur le corps. Le progrès ne fait pas avancer toutes les pièces en même temps.

Le Viking de carte postale a, lui aussi, été rhabillé après sa mort. Son casque à cornes doit beaucoup à l’imaginaire romantique du XIXe siècle ; ce n’est pas l’équipement ordinaire documenté des guerriers vikings. L’image devient familière, puis on la trouve « logique ». À force de reconnaître le costume, on croit connaître le bonhomme.

Voilà une puissance de la culture : elle peut continuer à orienter nos regards longtemps après ceux qui l’ont produite. Pour comprendre les anciens, il faut parfois commencer par regarder qui nous a fait leur portrait.

On gagne des moyens. On peut perdre des gestes.

Une nouvelle technique arrive. Elle nous bouscule, remplace des métiers, en ouvre d’autres. On s’inquiète de ce qui disparaît, puis on s’habitue. Ce qui semblait extraordinaire devient la norme. Les enfants grandissent dedans. L’ancien outil finit derrière une vitre, avec une petite étiquette pour expliquer à quoi il servait.

Mais conserver un outil ne conserve pas automatiquement la main qui savait s’en servir. Il y a le geste, le coup d’œil, le bruit qui avertit que ça force trop, la matière qu’on sent avant qu’elle casse. Ça se transmet en faisant. Quand cette chaîne se rompt, un manuel peut rester et le savoir-faire devenir difficile à retrouver.

Imaginons un assemblage de bois qu’on ne sait plus refaire à la main. On le regarde avec notre boîte à outils, notre manière de produire, notre idée du temps qu’une tâche devrait prendre. Et l’on demande : « Comment ils ont pu faire ça ? » Bonne question. À condition de ne pas traduire aussitôt : « Puisque je ne saurais pas le faire, ils ne pouvaient pas non plus. »

On peut gagner en puissance et perdre une compétence particulière. La disparition d’un geste ne prouve pas que toute la civilisation recule ; l’arrivée d’une machine ne prouve pas que tout ce qu’elle remplace ne valait rien. C’est une tension que le Vibrapole aide à travailler : qu’est-ce qu’on libère, qu’est-ce qu’on abandonne, et qu’est-ce qui mérite encore d’être transmis ?

Quand l’oubli se déguise en mystère

On change d’outil

Un nouveau moyen devient notre référence.

Le geste se perd

On cesse de pratiquer, puis de transmettre.

L’œuvre nous étonne

Il faut enquêter. Notre surprise n’est pas une preuve.

Un chemin possible de l’oubli, pas une loi générale du progrès.

Et voilà les extraterrestres sur le chantier

Les pyramides donnent un exemple savoureux du regard que nous portons sur les anciens. Devant une œuvre qui nous dépasse, l’imaginaire s’emballe : civilisation secrète, machines disparues, extraterrestres venus poser quelques parpaings entre deux galaxies. C’est une formidable réserve d’histoires.

Mais le raisonnement peut cacher une drôle de condescendance : des hommes avec des moyens différents des nôtres n’auraient pas pu être assez ingénieux. On leur retire leur travail pour l’offrir à un équipage de passage.

Les traces humaines, elles, existent. Le journal de Merer, publié par Pierre Tallet, décrit notamment le transport par bateau de blocs de calcaire depuis Toura vers le chantier de la pyramide de Chéops. Ce document renseigne une partie de la logistique ; il ne livre pas à lui seul toutes les méthodes de construction. Il nous ramène pourtant à des équipes, des trajets, du matériau, de l’organisation.

Rester curieux demande parfois d’accepter ce travail moins spectaculaire. On peut chercher une solution ingénieuse avec peu de moyens, des essais, beaucoup de temps et des savoirs accumulés. Une méthode simple à énoncer peut demander une maîtrise folle à exécuter. Le mystère commence quelquefois dans ce que nous avons oublié de demander à l’artisan.

La blouse ne vaccine pas contre l’orgueil

Aujourd’hui, on a d’autres raisons de bomber le torse : des essais en double aveugle, des résultats qu’on cherche à reproduire, des ordinateurs, de l’IA. Les méthodes qui nous obligent à contrôler nos conclusions sont précieuses. Elles servent justement à limiter les erreurs dont nous sommes capables.

Le tour de passe-passe revient quand leur prestige déborde sur tout le reste : « Nous avons la science, donc notre époque a compris. » Une méthode, un instrument ou un résultat deviennent un tampon qu’on colle sur une vision entière du monde. Avoir appris à vérifier certaines choses ne nous rend pas lucides sur toutes. Et dire « une étude le prouve » sans regarder ce qu’elle a réellement étudié, c’est porter la blouse sans faire le boulot.

Les erreurs anciennes ne rendent pas toutes les opinions équivalentes. Elles nous rappellent pourquoi il faut pouvoir corriger les meilleures explications disponibles. On peut savoir davantage, disposer de preuves solides, et garder des angles morts. La science perd son intérêt si l’on se sert de son nom pour interdire l’examen.

Ce vieux rappel, les Grecs nous l’ont déjà laissé. Dans l’Apologie de Platon, en 21d, Socrate explique en substance qu’il ne se croit pas savant là où il ne sait pas. Le fameux « je sais que je ne sais pas » en est un raccourci. Plus de deux millénaires après, cette exigence peut encore nous remettre les pieds au sol. On a changé d’équipement. La grosse tête, elle, fonctionne encore très bien.

Le compliqué ne mérite pas une médaille d’office

On peut faire la même erreur avec les explications : croire qu’une réponse compliquée sera forcément plus intelligente. On empile les concepts comme on ajoute des boutons à une machine. À la fin, personne ne sait l’allumer, mais elle impose le respect.

Une simplicité bien travaillée garde ce qui fait tenir la chose et nous permet de l’aborder. L’artisan montre où appuyer. Le professeur trouve l’exemple qui ouvre la porte. Celui qui explique sait assez bien de quoi il parle pour ne pas nous abandonner au milieu de ses mots.

Ça ne rend pas tous les problèmes faciles. Certains résistent, demandent de la mesure, du calcul, une technique difficile. Mais la sophistication peut finir dans un geste très sobre. On ne voit plus les essais, les erreurs et le travail qui l’ont rendu possible.

J’y vois même une direction pour la sagesse : comprendre assez pour rendre une chose plus claire, plus praticable, plus transmissible. Faire simple peut être un aboutissement. Il faut seulement garder les pièces qui font tenir le meuble.

Trois mots, trois mouvements

Temporgueil
Je crois mon époque supérieure par principe. J’ai hérité de sa date et je m’attribue son mérite.
Critichronie
Je juge le passé uniquement avec les critères du présent, sans reconstruire ce que ses acteurs savaient et pouvaient faire.
Dogmachronie
Je maintiens un dogme hors des conditions qui l’ont fait naître et je refuse d’examiner ce qu’il produit maintenant.

La Critichronie est une manière de juger. Le Temporgueil est une manière de se croire. Et le respect des anciens peut, lui aussi, se raidir : l’âge d’une idée ne suffit pas davantage à la rendre juste.

Remarque rabelaisienne

Chaque siècle se prend pour le dernier brouillon avant la version définitive de l’humanité.

Le plus drôle, c’est que tous les siècles précédents pensaient déjà la même chose.

D’où vient cette reprise

Le mot assemble temps et orgueil. La première fiche visait surtout notre condescendance envers le passé. En la reprenant, on a suivi ce qu’une époque transmet, ce qu’elle oublie et le portrait qu’elle lègue d’elle-même ou des autres.

Le fil reste le même : hériter d’une avance ne donne pas raison sur tout. On peut traiter les anciens de débiles, transformer leurs réalisations en miracles, puis oublier qu’une de leurs questions nous aide encore à penser. Le temporgueil, c’est monter sur ce qu’ils ont construit et prendre la hauteur pour son propre mérite.

Haïku

Les vieux nous font rire,
demain d’autres riront de nous —
humble est le temps.

Repères historiques et notes de lecture

La réputation des époques. BnF, « La notion de Renaissance : un aperçu historiographique », dossier de l’exposition L’invention de la Renaissance, 2024. Repères sur Vasari, Michelet et Burckhardt. Notre rapprochement entre prestige culturel et réputation générale est le raisonnement de l’article.

Bains et croyances médicales. Didier Boisseuil, « Espaces et pratiques du bain au Moyen Âge », Médiévales, 43, 2002 ; Evelyn Welch, « Porous skin », chapitre 5 de Renaissance Skin, Manchester University Press, 2025. Le second ouvrage rapporte notamment les recommandations d’Ambroise Paré et montre la diversité des pratiques. Ces travaux ne permettent pas de classer en bloc toutes les populations de deux époques de la plus propre à la plus sale.

Vikings. Reading Museum, dossier pédagogique Vikings H1, p. 3 : l’imagerie du casque à cornes renvoie au romantisme du XIXe siècle. Le propos porte sur cet accessoire populaire, pas sur l’invention des barbes ni sur toute la culture viking.

Les pyramides. Pierre Tallet, Les papyrus de la mer Rouge I. Le journal de Merer, IFAO, 2017. Présentation de l’édition et site de fouilles. Le document renseigne le transport des matériaux, pas toutes les méthodes d’édification.

Socrate. Platon, Apologie de Socrate, 21d, texte grec et traduction anglaise dans Perseus, université Tufts. La formule française populaire est présentée comme un raccourci, pas comme une citation littérale du passage.

Sources consultées le 22 octobre 2026. Les scènes de l’artisan et du smartphone sont des illustrations du raisonnement. La simplicité comme direction de la sagesse est une proposition de l’auteur, sans attribution à Léonard de Vinci.

Tu m’envoies ta matière.
Je la lis attentivement.

Si je peux t’aider, je te propose un cadre et un tarif adaptés.
Rien n’est engagé avant ton accord.

Même trois lignes suffisent. Ce que tu écris parle déjà pour toi.
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